Französisch Ausgabe
Literatur
Obermann
BooksWhale-Ausgabe auf Französisch von Étienne Pivert de Senancour
A major French Romantic meditation on solitude, Alpine landscape, melancholy, doubt, and the restless modern self.
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Bucheinführung
Obermann
Obermann is Senancour’s epistolary novel of inner exile, philosophical unease, and solitary reflection. Set against mountains, lakes, and rural retreats, it became a key text for French Romanticism, exploring desire without object, spiritual fatigue, nature, and the difficulty of living truthfully.
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Étienne Pivert de Senancour died in 1846, and Obermann was first published or composed in 1804; these dates support the public-domain basis for this edition.
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Obermann
Étienne Pivert de Senancour
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On verra dans ces lettres l’expression d’un homme qui sent, et non d’un homme qui travaille. Ce sont des mémoires très-indifférents à des étrangers, mais qui peuvent intéresser les adeptes. Plusieurs verront avec plaisir ce que l’un d’eux a senti : plusieurs ont senti de même ; il s’est trouvé que celui-ci l’a dit, ou a essayé de le dire. Mais il doit être jugé par l’ensemble de sa vie, et non par ses premières années ; par toutes ses lettres, et non par tel passage ou hasardé, ou romanesque peut-être.
VorschaukapitelDe semblables lettres sans art, sans intrigue, doivent avoir mauvaise grâce hors de la société éparse et secrète dont la nature avait fait membre celui qui les écrivit. Les individus qui la composent sont la plupart inconnus ; cette espèce de monument privé que laisse un homme comme eux ne peut leur être adressé que par la voie publique, au risque d’ennuyer un grand nombre de personnes graves, instruites, ou aimables. Le devoir d’un éditeur est seulement de prévenir qu’on n’y trouve ni esprit, ni science, que ce n’est pas un ouvrage, et que peut-être même on dira : Ce n’est pas un livre raisonnable.Vorschau
Nous avons beaucoup d’écrits où le genre humain se trouve peint en quelques lignes. Si cependant ces longues lettres faisaient à peu près connaître un seul homme, elles pourraient être et neuves et utiles. Il s’en faut de beaucoup qu’elles remplissent même cet objet borné ; mais, si elles ne contiennent point tout ce que l’on pourrait attendre, elles contiennent du moins quelque chose ; et c’est assez pour les faire excuser.
Inhaltsverzeichnis
In dieser Ausgabe
- 01Full text
- 02OBSERVATIONS
- 03De semblables lettres sans art, sans intrigue, doivent avoir mauvaise grâce hors de la société éparse et secrète dont la nature avait fait membre celui qui les écrivit. Les individus qui la composent sont la plupart inconnus ; cette espèce de monument privé que laisse un homme comme eux ne peut leur être adressé que par la voie publique, au risque d’ennuyer un grand nombre de personnes graves, instruites, ou aimables. Le devoir d’un éditeur est seulement de prévenir qu’on n’y trouve ni esprit, ni science, que ce n’est pas un ouvrage, et que peut-être même on dira : Ce n’est pas un livre raisonnable.
- 04Ces lettres ne sont pas un roman. Il n’y a point de mouvement dramatique, d’événements préparés et conduits, point de dénoûment ; rien de ce qu’on appelle l’intérêt d’un ouvrage, de cette série progressive, de ces incidents, de cet aliment de la curiosité, magie de plusieurs bons écrits, et charlatanisme de plusieurs autres.
- 05Ce n’est pas à l’homme froid à juger les différences des sensations humaines ; puisqu’il n’en connaît pas l’étendue, il n’en connaît pas la versatilité. Pourquoi diverses manières de voir seraient-elles plus étonnantes dans les divers âges d’un même homme, et quelquefois au même moment, que dans des hommes différents ? On observe, on cherche, on ne décide pas. Voulez-vous exiger que celui qui prend la balance rencontre d’abord le poids qui en fixera l’équilibre ? Tout doit être d’accord, sans doute, dans un ouvrage exact et raisonné sur des matières positives ; mais voulez-vous que Montaigne soit vrai à la manière de Hume, et Sénèque régulier comme Bezout ? Je croirais même qu’on devrait attendre autant ou plus d’oppositions entre les différents âges d’un même homme qu’entre plusieurs hommes éclairés du même âge. C’est pour cela qu’il n’est pas bon que les législateurs soient tous des vieillards ; à moins que ce soit un corps d’hommes vraiment choisis, et capables de suivre leurs conceptions générales et leurs souvenirs plutôt que leur pensée présente. L’homme qui ne s’occupe que des sciences exactes est le seul qui n’ait point à craindre d’être jamais surpris de ce qu’il a écrit dans un autre âge.
- 06Ces lettres sont aussi inégales, aussi irrégulières dans leur style que dans le reste. Une chose seulement m’a plu ; c’est de n’y point trouver ces expressions exagérées et triviales dans lesquelles un écrivain devrait toujours voir du ridicule, ou au moins de la faiblesse. Ces expressions ont par elles-mêmes quelque-chose de vicieux, ou bien leur trop fréquent usage, en en faisant des applications fausses, altéra leurs premières acceptions, et fit oublier leur énergie.
- 07Ce n’est pas que je prétende justifier le style de ces lettres. J’aurais quelque chose à dire sur des expressions qui pourront paraître hardies, et que pourtant je n’ai pas changées ; mais quant aux incorrections, je n’y sais point d’excuse recevable. Je ne me dissimule pas qu’un critique trouvera beaucoup à reprendre : je n’ai point prétendu enrichir le public d’un ouvrage travaillé, mais donner à quelques personnes éparses dans l’Europe les sensations, les opinions, les songes libres et incorrects d’un homme souvent isolé, qui écrivit dans l’intimité, et non pour son libraire,
- 08L’éditeur ne s’est proposé et ne se proposera qu’un seul objet. Tout ce qui portera son nom tendra aux mêmes résultats ; soit qu’il écrive, ou qu’il publie seulement, il ne s’écartera point d’un but moral. Il ne cherche pas encore à y atteindre : un écrit important, et de nature à être utile, un véritable ouvrage que l’on peut seulement esquisser, mais non prétendre jamais finir, ne doit être ni publié promptement, ni même entrepris trop tôt (A).
- 09Les notes indiquées par des lettres sont à la fin du volume.
- 10LETTRE PREMIÈRE.
- 11Il ne s’est passé que vingt jours depuis que je vous ai écrit de Lyon. Je n’annonçais aucun projet nouveau, je n’en avais pas ; et maintenant j’ai tout quitté, me voici sur une terre étrangère.
- 12Il faut vous dire plus. L’exécution fut, il est vrai, aussi précipitée que la décision ; mais ce n’est pas le temps seul qui m’a manqué pour vous en écrire. Quand même je l’aurais eu, je crois que vous l’eussiez ignoré de même. J’aurais craint votre prudence : j’ai cru sentir cette fois la nécessité de n’en avoir pas. Une prudence étroite et pusillanime dans ceux de qui le sort m’a fait dépendre, a perdu mes premières années, et je crois bien qu’elle m’a nui pour toujours. La sagesse veut marcher entre la défiance et la témérité ; le sentier est difficile : il faut la suivre dans les choses qu’elle voit ; mais dans les choses inconnues nous n’avons que l’instinct. S’il est plus dangereux que la prudence, il fait aussi de plus grandes choses : il nous perd ou nous sauve ; sa témérité devient quelquefois notre seul asile, et c’est peut-être à lui de réparer les maux que la prudence a pu faire.
- 13Il fallait laisser le joug s’appesantir sans retour, ou le secouer inconsidérément : l’alternative me parut inévitable. Si vous en jugez de même, dites-le-moi pour me rassurer. Vous savez assez quelle misérable chaîne on allait river. On voulait que je fisse ce qu’il m’était impossible de faire bien ; que j’eusse un état pour son produit, que j’employasse les facultés de mon être à ce qui choque essentiellement sa nature. Aurais-je dû me plier à une condescendance momentanée ; tromper un parent en lui persuadant que j’entreprenais pour l’avenir ce que je n’aurais commencé qu’avec le désir de le cesser ; et vivre ainsi dans un état violent, dans une répugnance perpétuelle ? Qu’il reconnaisse l’impuissance où j’étais de le satisfaire, qu’il m’excuse. Il finira par sentir que les conditions si diverses et si opposées, où les caractères les plus contraires trouvent ce qui leur est propre, ne peuvent convenir indifféremment à tous les caractères ; que ce n’est pas assez qu’un état, qui a pour objet des intérêts et des démêlés contentieux, soit regardé comme honnête, parce qu’on y acquiert, sans voler, trente ou quarante mille livres de rente ; et qu’enfin je n’ai pu renoncer à être homme, pour être homme d’affaires.
- 14Il fallait choisir, il fallait commencer, pour la vie peut-être, ce que tant de gens, qui n’ont en eux aucune autre chose, appellent un état. Je n’en trouvai point qui ne fût étranger à ma nature, ou contraire à ma pensée. J’interrogeai mon être, je considérai rapidement tout ce qui m’entourait ; je demandai aux hommes s’ils sentaient comme moi ; je demandai aux choses si elles étaient selon mes penchants, et je vis qu’il n’y avait d’accord ni entre moi et la société, ni entre mes besoins et les choses qu’elle a faites. Je m’arrêtai avec effroi, sentant que j’allais livrer ma vie à des ennuis intolérables, à des dégoûts sans terme comme sans objet. J’offris successivement à mon cœur ce que les hommes cherchent dans les divers états qu’ils embrassent. Je voulus même embellir, par le prestige de l’imagination, ces objets multipliés qu’ils proposent à leurs passions, et la fin chimérique à laquelle ils consacrent leurs années. Je le voulais, je ne le pus pas. Pourquoi la terre est-elle ainsi désenchantée à mes yeux ? Je ne connais point la satiété, je trouve partout le vide.
- 15Dans ce jour, le premier où je sentis le néant qui m’environne, dans ce jour qui a changé ma vie, si les pages de ma destinée se fussent trouvées entre mes mains pour être déroulées ou fermées à jamais, avec quelle indifférence j’eusse abandonné la vaine succession de ces heures si longues et si fugitives, que tant d’amertumes flétrissent, et que nulle véritable joie ne consolera ! Vous le savez, j’ai le malheur de ne pouvoir être jeune : les longs ennuis de mes premiers ans ont apparemment détruit la séduction. Les dehors fleuris ne m’en imposent pas : mes yeux demi-fermés ne sont jamais éblouis ; trop fixes, ils ne sont point surpris.
- 16Ce jour d’irrésolution fut du moins un jour de lumière : il me fit reconnaître en moi ce que je n’y voyais pas distinctement. Dans la plus grande anxiété où j’eusse jamais été, j’ai joui pour la première fois de la conscience de mon être. Poursuivi jusque dans le triste repos de mon apathie habituelle, forcé d’être quelque chose, je fus enfin moi-même ; et dans ces agitations jusqu’alors inconnues, je trouvai une énergie, d’abord contrainte et pénible, mais dont la plénitude fut une sorte de repos que je n’avais pas encore éprouvé. Cette situation douce et inattendue amena la réflexion qui me détermina. Je crus voir la raison de ce qu’on observe tous les jours, que les différences positives du sort ne sont pas les causes principales du bonheur ou du malheur des hommes.
- 17Dès que l’homme réfléchit, dès qu’il n’est plus entraîné par le premier désir et par les lois inaperçues de l’instinct, toute équité, toute moralité devient en un sens une affaire de calcul, et la prudence est dans l’estimation du plus ou du moins. Je crus voir dans ma conclusion un résultat aussi clair que celui d’une opération sur les nombres. Comme je vous fais l’histoire de mes intentions, et non celle de mon esprit, et que je veux bien moins justifier ma décision que vous dire comment je me suis décidé, je ne chercherai pas à vous rendre un meilleur compte de mon calcul.
- 18Conformément à cette manière de voir, je quitte les soins éloignés et multipliés de l’avenir, qui sont toujours si fatigants et souvent si vains ; je m’attache seulement à disposer, une fois pour la vie, et moi et les choses. Je ne me dissimule point combien cet ouvrage doit sans doute rester imparfait, et combien je serai entravé par les événements ; mais je ferai du moins ce que je trouverai en mon pouvoir.
- 19LETTRE II.
- 20Lausanne, 9 juillet, I.
- 21Vous n’avez point vu cette terre à laquelle Tavernier ne trouvait comparable qu’un seul lieu dans l’Orient. Vous ne vous en ferez pas une idée juste ; les grands effets de la nature ne s’imaginent point tels qu’ils sont. Si j’avais moins senti la grandeur et l’harmonie de l’ensemble, si la pureté de l’air n’y ajoutait pas une expression que les mots ne sauraient rendre, si j’étais un autre, j’essayerais de vous peindre ces monts neigeux et embrasés, ces vallées vaporeuses ; les noirs escarpements de la côte de Savoie ; les collines de la Vaux et du Jorat peut-être trop riantes, mais surmontées par les Alpes de Gruyère et d’Ormont ; et les vastes eaux du Léman, et le mouvement de ses vagues, et sa paix mesurée. Peut-être mon état intérieur ajouta-t-il au prestige de ces lieux ; peut-être nul homme n’a-t-il éprouvé à leur aspect tout ce que j’ai senti.
- 22C’est le propre d’une sensibilité profonde de recevoir une volupté plus grande de l’opinion d’elle-même que de ses jouissances positives : celles-ci laissent apercevoir leurs bornes ; mais celles que promettent ce sentiment d’une puissance illimitée sont immenses comme elle, et semblent nous indiquer le monde inconnu que nous cherchons toujours. Je n’oserais décider que l’homme dont l’habitude des douleurs a navré le cœur n’ait point reçu de ses misères mêmes une aptitude à des plaisirs inconnus des heureux, et ayant sur les leurs l’avantage d’une plus grande indépendance et d’une durée qui soutient la vieillesse elle-même. Pour moi, j’ai éprouvé, dans ce moment auquel il n’a manqué qu’un autre cœur qui sentît avec le mien, comment une heure de vie peut valoir une année d’existence, combien tout est relatif dans nous et hors de nous, et comment nos misères viennent surtout de notre déplacement dans l’ordre des choses.
- 23La grande route de Genève à Lausanne est partout agréable ; elle suit généralement les rives du lac, et elle me conduisait vers les montagnes : je ne pensai point à la quitter. Je ne m’arrêtai qu’auprès de Lausanne, sur une pente d’où l’on n’apercevait pas la ville, et où j’attendis la fin du jour.
- 24Les soirées sont désagréables dans les auberges, excepté lorsque le feu et la nuit aident à attendre le souper. Dans les longs jours on ne peut éviter cette heure d’ennui qu’en évitant aussi de voyager pendant la chaleur : c’est précisément ce que je ne fais point. Depuis mes courses au Forez, j’ai pris l’usage d’aller à pied si la campagne est intéressante ; et quand je marche, une sorte d’impatience ne me permet de m’arrêter que lorsque je suis presque arrivé. Les voitures sont nécessaires pour se débarrasser promptement de la poussière des grandes routes et des ornières boueuses des plaines, mais, lorsqu’on est sans affaires et dans une vraie campagne, je ne vois pas de motif pour courir la poste, et je trouve qu’on est trop dépendant si l’on va avec ses chevaux. J’avoue qu’en arrivant à pied l’on est moins bien reçu d’abord dans les auberges ; mais il ne faut que quelques minutes à un aubergiste qui sait son métier pour s’apercevoir que, s’il y a de la poussière sur les souliers, il n’y a pas de paquet sur l’épaule, et qu’ainsi l’on peut être en état de le faire gagner assez pour qu’il ôte son chapeau d’une certaine manière. Vous verrez bientôt les servantes vous dire tout comme à un autre : Monsieur a-t-il déjà donné ses ordres ?
- 25Ce moment-là fut digne de la première journée d’une vie nouvelle : j’en éprouverai peu de semblables. Je me promettais de finir celle-ci en vous en parlant tout à mon aise, mais le sommeil appesantit ma tête et ma main : les souvenirs et le plaisir de vous les dire ne sauraient l’éloigner ; et je ne veux pas continuer à vous rendre si faiblement ce que j’ai mieux senti.
- 26LETTRE III.
- 27Cully, 11 juillet, I.
- 28Il y a des hommes qui croient se promener, à la campagne, lorsqu’ils marchent en ligne dans une allée sablée. Ils ont dîné ; ils vont jusqu’à la statue, et ils reviennent au trictrac. Mais quand nous nous perdions dans les bois du Forez, nous allions librement et au hasard. Il y avait quelque chose de solennel à ces souvenirs d’un temps déjà reculé, qui semblaient venir à nous dans l’épaisseur et la majesté des bois. Comme l’âme s’agrandit lorsqu’elle rencontre des choses belles, et qu’elle ne les a pas prévues ! Je n’aime point que ce qui lui appartient soit préparé et réglé : laissons l’esprit chercher avec ordre, et symétriser ce qu’il travaille. Pour le cœur, il ne travaille pas ; et si vous lui demandez de produire, il ne produira rien : la culture le rend stérile. Vous vous rappelez des lettres que R... écrivait à L... qu’il appelait son ami. Il y avait bien de l’esprit dans ces lettres, mais aucun abandon. Chacune contenait quelque chose de distinct, et roulait sur un sujet particulier ; chaque paragraphe avait son objet et sa pensée. Tout cela était arrangé comme pour l’impression, comme des chapitres d’un livre didactique. Nous ne ferons point comme cela, je pense : aurions-nous besoin d’esprit ? Quand des amis se parlent, c’est pour se dire tout ce qui leur vient en tête. Il y a une chose que je vous demande ; c’est que vos lettres soient longues, que vous soyez longtemps à m’écrire, que je sois longtemps à vous lire : souvent je vous donnerai l’exemple. Quant au contenu, je ne m’en inquiète point : nécessairement nous ne dirons que ce que nous pensons, ce que nous sentons ; et n’est-ce pas cela qu’il faut que nous disions ? Quand on veut jaser, s’avise-t-on de dire : Parlons sur telle chose, faisons des divisions, et commençons par celle-ci ?
- 29LETTRE IV.
- 30D’Iverdun.
- 31De Neuchâtel.
- 32De Saint-Blaise.
- 33De Thiel.
- 34Ma fenêtre était restée ouverte la nuit, selon mon usage. Vers quatre heures, je fus éveillé par l’éclat du jour et par l’odeur des foins que l’on avait coupés pendant la fraîcheur, à la lumière de la lune. Je m’attendais à une vue ordinaire ; mais j’eus un instant d’étonnement. Les pluies du solstice avaient conservé l’abondance des eaux accrues précédemment par la fonte des neiges du Jura. L’espace entre le lac et la Thièle était inondé presque entièrement ; les parties les plus élevées formaient des pâturages isolés au milieu de ces plaines d’eau sillonnées par le vent frais du matin. On apercevait les vagues du lac que le vent poussait au loin sur la rive demi-submergée. Des chèvres, des vaches, et leur conducteur, qui tirait de son cornet des sons agrestes, passaient en ce moment sur une langue de terre restée à sec entre la plaine inondée et la Thièle. Des pierres placées aux endroits les plus difficiles soutenaient ou continuaient cette sorte de chaussée naturelle : on ne distinguait point le pâturage que ces dociles animaux devaient atteindre ; et à voir leur démarche lente et mal assurée, on eût dit qu’ils allaient s’avancer et se perdre dans le lac. Les hauteurs d’Anet et les bois épais du Julemont sortaient du sein des eaux comme une île encore sauvage et inhabitée. La chaîne montueuse du Vuilly bordait le lac à l’horizon. Vers le sud, l’étendue s’en prolongeait derrière les coteaux de Montmirail ; et par delà tous ces objets, soixante lieues de glaces séculaires imposaient à toute la contrée la majesté inimitable de ces traits hardis de la nature qui font les lieux sublimes.
- 35Le soir je pris la clef pour rentrer pendant la nuit, et n’être point assujetti à l’heure. La lune n’était pas levée, je me promenais le long des eaux vertes de la Thièle. Mais, me sentant disposé à rêver longtemps, et trouvant dans la chaleur de la nuit la facilité de la passer tout entière au dehors, je pris la route de Saint-Blaise. Je la quittai à un petit village nommé Marin, qui a le lac au sud ; je descendis une pente escarpée, et je me plaçai sur le sable où venaient expirer les vagues. L’air était calme, on n’apercevait aucune voile sur le lac. Tous reposaient, les uns dans l’oubli des travaux, d’autres dans celui des douleurs. La lune parut : je restai longtemps. Vers le matin, elle répandait sur les terres et sur les eaux l’ineffable mélancolie de ses dernières lueurs. La nature paraît bien grande lorsque, dans un long recueillement, on entend le roulement des ondes sur la rive solitaire, dans le calme d’une nuit encore ardente et éclairée par la lune qui finit.
- 36Indicible sensibilité, charme et tourment de nos vaines années ; vaste conscience d’une nature partout accablante et partout impénétrable, passion universelle, sagesse avancée, voluptueux abandon ; tout ce qu’un cœur mortel peut contenir de besoins et d’ennuis profonds, j’ai tout senti, tout éprouvé dans cette nuit mémorable. J’ai fait un pas sinistre vers l’âge d’affaiblissement ; j’ai dévoré dix années de ma vie. Heureux l’homme simple dont le cœur est toujours jeune !
- 37Là, dans la paix de la nuit, j’interrogeai ma destinée incertaine, mon cœur agité, et cette nature inconcevable qui, contenant toutes choses, semble pourtant ne pas contenir ce que cherchent mes désirs. Qui suis-je donc ? me disais-je. Quel triste mélange d’affection universelle et d’indifférence pour tous les objets de la vie positive ! L’imagination me porte-t-elle à chercher, dans un ordre bizarre, des objets préférés par cela seul que leur existence chimérique, pouvant se modifier arbitrairement, se revêt à mes yeux de formes spécieuses et d’une beauté pure et sans mélange plus fantastique encore ?
- 38Comme il ne me faut point des choses difficiles ou privilégiées, il ne me faut pas non plus des choses nouvelles, changeantes, multipliées. Ce qui m’a plu me plaira toujours ; ce qui a suffi à mes besoins leur suffira dans tous les temps. Le jour semblable au jour qui fut heureux est encore un jour heureux pour moi ; et comme les besoins positifs de ma nature sont toujours à peu près les mêmes, ne cherchant que ce qu’ils exigent, je désire toujours à peu près les mêmes choses. Si je suis satisfait aujourd’hui, je le serai demain, je le serai toute l’année, je le serai toute ma vie ; et si mon sort est toujours le même, mes vœux toujours simples seront toujours remplis.
- 39L’amour du pouvoir ou des richesses est presque aussi étranger à ma nature que l’envie, la vengeance ou les haines. Rien ne doit aliéner de moi les autres hommes ; je ne suis le rival d’aucun d’eux ; je ne puis pas plus les envier que les haïr ; je refuserais ce qui les passionne, je refuserais de triompher d’eux, et je ne veux pas même les surpasser en vertu. Je me repose dans ma bonté naturelle. Heureux qu’il ne me faille point d’efforts pour ne pas faire le mal, je ne me tourmenterai point sans nécessité ; et, pourvu que je sois homme de bien, je ne prétendrai pas être vertueux. Ce mérite est très-grand, mais j’ai le bonheur qu’il ne me soit pas indispensable, et je le leur abandonne : c’est détruire la seule rivalité qui pût subsister entre nous. Leurs vertus sont ambitieuses comme leurs passions ; ils les étalent fastueusement ; et ce qu’ils y cherchent surtout, c’est la primauté. Je ne suis point leur concurrent ; je ne le serai pas même en cela. Que perdrai-je à leur abandonner cette supériorité ? Dans ce qu’ils appellent vertus, les unes, seules utiles, sont naturellement dans l’homme constitué comme je me trouve l’être, et comme je penserais volontiers que tout homme l’est primitivement ; les autres, compliquées, difficiles, imposantes et superbes, ne dérivent point immédiatement de la nature de l’homme : c’est pour cela que je les trouve ou fausses ou vaines, et que je suis peu curieux d’en obtenir le mérite, au moins incertain. Je n’ai pas besoin d’efforts pour atteindre à ce qui est dans ma nature, et je n’en veux point faire pour parvenir à ce qui lui est contraire. Ma raison le repousse et me dit que, dans moi du moins, ces vertus fastueuses seraient des altérations et un commencement de déviation.
- 40Le seul effort que l’amour du bien exige de moi, c’est une vigilance soutenue, qui ne permette jamais aux maximes de notre fausse morale de s’introduire dans une âme trop droite pour les parer de beaux dehors et trop simple pour les contenir. Telle est la vertu que je me dois à moi-même et le devoir que je m’impose. Je sens irrésistiblement que mes penchants sont naturels : il ne me reste qu’à m’observer bien moi-même pour écarter de cette direction générale toute impulsion particulière qui pourrait s’y mêler, pour me conserver toujours simple et toujours droit au milieu des perpétuelles altérations et des bouleversements que peuvent me préparer l’oppression d’un sort précaire et les subversions de tant de choses mobiles. Je dois rester, quoi qu’il arrive, toujours le même et toujours moi, non pas précisément tel que je suis dans des habitudes contraires à mes besoins, mais tel que je me sens, tel que je veux être, tel que je suis dans cette vie intérieure, seul asile de mes tristes affections.
- 41Insensiblement je revins à ma première recherche. Comment me fixer ? le puis-je ? et quel lieu choisirai-je ? Comment, parmi les hommes, vivre autrement qu’eux ; ou comment vivre loin d’eux sur cette terre dont ils fatiguent les derniers recoins ? Ce n’est qu’avec de l’argent que l’on peut obtenir même ce que l’argent ne paye pas, et que l’on peut éviter ce qu’il procure. La fortune que je pouvais attendre se détruit. Le peu que je possède maintenant devient incertain. Mon absence achèvera peut-être de tout perdre ; et je ne suis point d’un caractère à me faire un sort nouveau. Je crois qu’il faut en cela laisser aller les choses. Ma situation tient à des circonstances dont les résultats sont encore éloignés. Il n’est pas certain que, même en sacrifiant les années présentes, je trouvasse les moyens de disposer à mon gré l’avenir. J’attendrai ; je ne veux pas écouter une prudence inutile, qui me livrerait de nouveau à des ennuis devenus intolérables. Mais il m’est impossible maintenant de m’arranger pour toujours, et de prendre une position fixe et une manière de vivre qui ne change plus. Il faut bien différer, et longtemps peut-être : ainsi se passe la vie ! Il faut livrer des années encore aux caprices du sort, à l’enchaînement des circonstances, à de prétendues convenances. Je vais vivre comme au hasard, et sans plan déterminé, en attendant le moment où je pourrai suivre le seul qui me convienne. Heureux si, dans le temps que j’abandonne, je parviens à préparer un temps meilleur ; si je puis choisir, pour ma vie future, les lieux, la manière, les habitudes, régler mes affections, me réprimer, et retenir dans l’isolement et dans les bornes d’une nécessité accidentelle ce cœur avide et simple, à qui rien ne sera donné ; si je puis lui apprendre à s’alimenter lui-même dans son dénûment, à reposer dans le vide, à rester calme dans ce silence odieux, à subsister dans une nature muette.
- 42Vous qui me connaissez, qui m’entendez, mais qui, plus heureux et plus sage, cédez sans impatience aux habitudes de la vie, vous savez quels sont en moi, dans l’éloignement où nous sommes destinés à vivre, les besoins qui ne peuvent être satisfaits. Il est une chose qui me console, c’est de vous avoir : ce sentiment ne cessera point. Mais, nous nous le sommes toujours dit, il faut que mon ami sente comme moi ; il faut que notre destinée soit la même ; il faut qu’on puisse passer ensemble sa vie. Combien de fois j’ai regretté que nous ne fussions pas ainsi l’un à l’autre ! Avec qui l’intimité sans réserve pourra-t-elle m’être aussi douce, m’être aussi naturelle ? N’avez-vous pas été jusqu’à présent ma seule habitude ? Vous connaissez ce mot admirable : Est aliquid sacri in antiquis necessitudinibus. Je suis fâché qu’il n’ait pas été dit par Épicure, ou même par Léontium, plutôt que par un orateur. Vous êtes le point où j’aime à me reposer dans l’inquiétude qui m’égare, où j’aime à revenir lorsque j’ai parcouru toutes choses, et que je me suis trouvé seul dans le monde. Si nous vivions ensemble, si nous nous suffisions, je m’arrêterais là, je connaîtrais le repos, je ferais quelque chose sur la terre, et ma vie commencerait. Mais il faut que j’attende, que je cherche, que je me hâte vers l’inconnu, et que, sans savoir où je vais, je fuie le présent comme si j’avais quelque espoir dans l’avenir.
- 43Vous excusez mon départ ; vous le justifiez même ; et cependant, indulgent avec des étrangers, vous n’oubliez pas que l’amitié demande une justice plus austère. Vous avez raison, il le fallait ; c’est la force des choses. Je ne vois qu’avec une sorte d’indignation cette vie ridicule que j’ai quittée ; mais je ne m’en impose pas sur celle que j’attends. Je ne commence qu’avec effroi des années pleines d’incertitudes, et je trouve quelque chose de sinistre à ce nuage épais qui reste devant moi.
- 44LETTRE V.
- 45La vallée où coule le Rhône, depuis Martigny jusqu’au lac, est coupée, à peu près au milieu, par des rochers couverts de pâturages et de forêts, qui forment les premiers gradins des dents de Morcle et du Midi, et qui ne sont séparés que par le lit du fleuve. Vers le nord, ces rocs sont en partie couverts de bois de châtaigniers surmontés par des sapins. C’est dans ces lieux un peu sauvages qu’est ma demeure sur la base de l’aiguille du Midi. Cette cime est l’une des plus belles des Alpes : elle en est aussi l’une des plus élevées, si l’on ne considère pas uniquement sa hauteur absolue, mais aussi son élévation visible, et l’amphithéâtre si bien ménagé qui développe toute la majesté de ses formes. De tous les sommets dont des calculs trigonométriques ou les estimations du baromètre ont déterminé la hauteur, je n’en vois aucun, d’après le simple aperçu des cartes et l’écoulement des eaux, dont la base soit assise dans des vallées aussi profondes ; je me crois fondé à lui donner une élévation apparente à peu près aussi grande qu’à aucun autre sommet de l’Europe.
- 46Les pluies froides que je venais d’éprouver en passant le Jorat, qui n’est qu’une butte auprès des Alpes, et les neiges dont j’ai vu se blanchir alors les monts de la Savoie, au milieu de l’été, m’ont fait penser plus sérieusement à la rigueur, et plus encore à la durée des hivers dans la partie élevée de la Suisse. Je désirais réunir les beautés des montagnes et la température des plaines. J’espérais trouver dans les hautes vallées quelques pentes exposées au midi, précaution bonne pour les beaux froids, mais très-peu suffisante contre les mois nébuleux, et surtout contre la lenteur du printemps. Décidé pourtant à ne point vivre ici dans les villes, je me croyais bien dédommagé de ces inconvénients si je pouvais avoir pour hôtes de bons montagnards, dans une simple vacherie, à l’abri des vents froids, près d’un torrent, dans les pâturages et les sapins toujours verts.
- 47L’événement en a décidé autrement. J’ai trouvé ici un climat doux ; non pas dans les montagnes, à la vérité, mais entre les montagnes. Je me suis laissé entraîner à rester près de Saint-Maurice. Je ne vous dirai point comment cela s’est fait, et je serais très-embarrassé s’il fallait que je m’en rendisse compte.
- 48Ce que vous pourrez d’abord trouver bizarre, c’est que l’ennui profond que j’ai éprouvé ici pendant quatre jours pluvieux a beaucoup contribué à m’y arrêter. Le découragement m’a pris ; j’ai craint pour l’hiver, non pas l’ennui de la solitude, mais l’ennui de la neige. Du reste, j’ai été décidé involontairement, sans choix, et par une sorte d’instinct qui semblait me dire que tel était ce qui arriverait.
- 49Les eaux, l’épaisseur des ombrages, la solitude des prés de toute cette pente, me plaisaient beaucoup ; mais elle est inclinée vers le nord, et comme je voulais une exposition plus favorable, je ne m’y serais pas arrêté sans cette fumée. Après avoir fait bien des détours, après avoir passé des ruisseaux rapides, je parvins à une maison isolée à l’entrée des bois et dans les prés les plus solitaires. Un logement passable, une grange en bois, un potager fermé d’un large ruisseau, deux fontaines d’une bonne eau, quelques rocs, le bruit des torrents, la terre partout inclinée, des haies vives, une végétation abondante, un pré universel prolongé sous les hêtres épars et sous les châtaigniers jusqu’aux sapins de la montagne : tel est Charrières. Dés le même soir, je pris des arrangements avec le fermier ; puis j’allai voir le propriétaire, qui demeure à Montey, une demi-lieue plus loin. Il me fit les offres les plus obligeantes. Nous convînmes aussitôt, mais d’une manière moins favorable pour moi que sa première proposition. Ce qu’il voulait d’abord n’eût pu être accepté que par un ami ; et, ce qu’il me força d’accepter eût paru généreux de la part d’une ancienne connaissance. Il faut que cette manière d’agir soit naturelle dans quelques lieux, surtout dans certaines familles. Lorsque j’en parlai dans la sienne à Saint-Maurice, je ne vis point que cela surprît personne.
- 50Dans vingt jours je prends possession de la maison, de la châtaigneraie, d’une partie des prés et des vergers. Je laisse au fermier l’autre partie des pâturages et des fruits, le jardin potager, l’endroit destiné au chanvre, et surtout le terrain labouré.
- 51Le ruisseau traverse circulairement la partie que je me suis réservée. Ce sont les plus mauvaises terres, mais les plus beaux ombrages et les recoins les plus solitaires. la mousse y nuit à la récolte des foins ; les châtaigniers, trop pressés, y donnent peu de fruit ; l’on n’y a ménagé aucune vue sur la longue vallée du Rhône ; tout y est sauvage et abandonné ; on n’a pas même débarrassé un endroit resserré entre les rocs, où les arbres, renversés par le vent et consumés de vétusté, arrêtent la vase et forment une sorte de digue ; des aunes et des coudriers y prirent racine, et rendent ce passage impénétrable. Cependant le ruisseau filtre à travers ces débris ; il en sort tout rempli d’écume pour former un bassin naturel d’une grande pureté. De là il s’échappe entre les rocs ; il roule sur la mousse ses flots précipités ; et beaucoup plus bas, il ralentit son cours, quitte les ombrages, et passe devant la maison sous un pont de trois planches de sapin.
- 52LETTRE VI.
- 53C’était hier : j’ai remis au lendemain pour vous écrire ; je ne voulais pas que ce trouble passât si vite. J’ai senti que je touchais à quelque chose. J’avais comme de la joie, je me suis laissé aller ; il est toujours bon de savoir ce que c’est.
- 54C’est une chose étonnante que l’accablement où un homme qui a quelque force laisse consumer sa vie, pendant qu’il faut si peu pour le tirer de sa léthargie.
- 55Croyez-vous qu’un homme qui achève son âge sans avoir aimé soit vraiment entré dans les mystères de la vie, que son cœur lui soit bien connu, et que l’étendue de son existence lui soit dévoilée ? Il me semble qu’il est resté comme en suspens, et qu’il n’a vu que de loin ce que le monde aurait été pour lui.
- 56Le courrier qui va arriver dans une heure doit m’apporter des livres de Lausanne, où je suis abonné ; mais s’il m’oublie, je ferai mieux, et le temps se trouvera passé de même : je vous écrirai, pourvu que j’aie seulement le courage de commencer.
- 57LETTRE VII.
- 58Mon guide m’avait dit que je ne pourrais pas m’élever davantage. Je fus en effet arrêté longtemps ; mais enfin je trouvai, en redescendant un peu, des passages plus praticables, et, les gravissant avec l’audace d’un montagnard, j’arrivai à une sorte de bassin rempli d’une neige glacée et encroûtée que les étés n’ont jamais fondue. Je montai encore beaucoup ; mais, parvenu au pied du pic le plus élevé de toute la dent, je ne pus atteindre la pointe, dont l’escarpement se trouvait à peine incliné, et qui m’a paru surpasser d’environ cinq cents pieds le point où j’étais.
- 59Mais cette vue des sommets abaissés sous les pieds de l’homme, cette vue si grande, si imposante, si éloignée de la monotone nullité du paysage des plaines, n’était pas encore ce que je cherchais dans la nature libre, dans l’immobilité silencieuse, dans l’air pur. Sur les terres basses, c’est une nécessité que l’homme naturel soit sans cesse altéré, en respirant cette atmosphère sociale si épaisse, si orageuse, si pleine de fermentation, toujours ébranlée par le bruit des arts, le fracas des plaisirs ostensibles, les cris de la haine et les perpétuels gémissements de l’anxiété et des douleurs. Mais là, sur ces monts déserts, où le ciel est immense, où l’air est plus fixe, et les temps moins rapides, et la vie plus permanente ; là, la nature entière exprime éloquemment un ordre plus grand, une harmonie plus visible, un ensemble éternel. Là, l’homme retrouve sa forme altérable, mais indestructible ; il respire l’air sauvage loin des émanations sociales ; son être est à lui comme à l’univers : il vit d’une vie réelle dans l’unité sublime.
- 60Voilà ce que je voulais éprouver, ce que je cherchais du moins. Incertain de moi-même dans l’ordre de choses arrangé à grands frais par d’ingénieux enfants, je montai demander à la nature pourquoi je suis mal au milieu d’eux. Je voulais savoir enfin si mon existence est étrangère dans l’ordre humain, ou si l’ordre social actuel s’éloigne de l’harmonie éternelle, comme une sorte d’irrégularité ou d’exception accidentelle dans le mouvement du monde. Enfin je crois être sûr de moi. Il est des moments qui dissipent la défiance, les préventions, les incertitudes, et où l’on connaît ce qui est, par une impérieuse et inébranlable conviction.
- 61La journée était ardente, l’horizon fumeux et les vallées vaporeuses. L’éclat des glaces remplissait l’atmosphère inférieure de leurs reflets lumineux ; mais une pureté inconnue semblait essentielle à l’air que je respirais. À cette hauteur, nulle exhalaison des lieux bas, nul accident de lumière ne troublait, ne divisait la vague et sombre profondeur des cieux. Leur couleur apparente n’était plus ce bleu pâle et éclairé, doux revêtement des plaines, agréable et délicat mélange qui forme à la terre habitée une enceinte visible où l’œil se repose et s’arrête. Là l’éther indiscernable laissait la vue se perdre dans l’immensité sans bornes ; au milieu de l’éclat du soleil et des glaciers, chercher d’autres mondes et d’autres soleils comme sous le vaste ciel des nuits ; et par-dessus l’atmosphère embrasée des feux du jour, pénétrer un univers nocturne.
- 62Insensiblement des vapeurs s’élevèrent des glaciers et formèrent des nuages sous mes pieds. L’éclat des neiges ne fatigua plus mes yeux, et le ciel devint plus sombre encore et plus profond. Un brouillard couvrit les Alpes ; quelques pics isolés sortaient seuls de cet océan de vapeurs ; des filets de neige éclatante, retenus dans les fentes de leurs aspérités, rendaient le granit plus noir et plus sévère. Le dôme neigeux du mont Blanc élevait sa masse inébranlable sur cette mer grise et mobile, sur ces brumes amoncelées que le vent creusait et soulevait en ondes immenses. Un point noir parut dans leurs abîmes ; il s’éleva rapidement, il vint droit à moi ; c’était le puissant aigle des Alpes, ses ailes étaient humides et son œil farouche ; il cherchait une proie, mais à la vue d’un homme il se mit à fuir avec un cri sinistre, il disparut en se précipitant dans les nuages. Ce cri fut vingt fois répété ; mais par des sons secs, sans aucun prolongement, semblables à autant de cris isolés dans le silence universel. Puis tout rentra dans un calme absolu ; comme si le son lui-même eût cessé d’être, et que la propriété des corps sonores eût été effacée de l’univers. Jamais le silence n’a été connu dans les vallées tumultueuses ; ce n’est que sur les cimes froides que règne cette immobilité, cette solennelle permanence que nulle langue n’exprimera, que l’imagination n’atteindra pas. Sans les souvenirs apportés des plaines, l’homme ne pourrait croire qu’il soit hors de lui quelque mouvement dans la nature ; le cours des astres lui serait inexplicable ; et jusqu’aux variations des vapeurs, tout lui semblerait subsister dans le changement même. Chaque moment présent lui paraissant continu, il aurait la certitude sans avoir jamais le sentiment de la succession des choses ; et les perpétuelles mutations de l’univers seraient à sa pensée un mystère impénétrable.
- 63Il pouvait être cinq heures lorsque je remarquai combien les ombres s’allongeaient, et que j’éprouvai quelque froid dans l’angle ouvert au couchant où j’étais resté longtemps immobile sur le granit. Je n’y pouvais prendre de mouvement : la marche était trop difficile sur ces escarpements. Les vapeurs étaient dissipées, et je vis que la soirée serait belle, même dans les vallées.
- 64LETTRE VIII.
- 65Ce matin, je ne pouvais supporter la pensée d’un si grand changement ; et même je me mis à délibérer de nouveau. Enfin j’allai à Charrières prendre d’autres dispositions et annoncer mon départ. C’est là que je me suis décidé irrévocablement. Je voulais écarter l’idée de la saison qui s’avance et des ennuis dont je sens déjà le poids. J’ai été dans les prés ; on les fauchait pour la dernière fois. Je me suis arrêté sur un roc pour ne voir que le ciel, il se voilait de brumes. J’ai regardé les châtaigniers, j’ai vu des feuilles qui tombaient. Alors je me suis rapproché du ruisseau, comme si j’eusse craint qu’il ne fût aussi tari ; mais il coulait toujours.
- 66Inexplicable nécessité des choses humaines ! Je vais à Lyon. J’irai à Paris, voilà qui est résolu. Adieu. Plaignons l’homme qui trouve bien peu, et à qui ce peu est encore enlevé.
- 67LETTRE IX.
- 68Lyon, 22 octobre, I.
- 69Cette terre est peu considérable, et dans une situation plus tranquille que brillante. Vous en connaissez les maîtres, leurs caractères, leurs procédés, leur amitié simple, leurs manières attachantes. J’y arrivai dans un moment favorable. On devait le lendemain commencer à cueillir le raisin d’un grand treillage exposé au midi et qui regarde le bois d’Armand. Il fut décidé à souper que ce raisin, destiné à faire une pièce de vin soigné, serait cueilli par nos mains seules, et avec choix, pour laisser quelques jours à la maturité des grappes les moins avancées. Le lendemain, dès que le brouillard fut un peu dissipé, je mis un van sur une brouette, et j’allai le premier au fond du clos commencer la récolte. Je la fis presque seul, sans chercher un moyen plus prompt ; j’aimais cette lenteur ; je voyais à regret quelque autre y travailler : elle dura, je crois, douze jours. Ma brouette allait et revenait dans des chemins négligés et remplis d’une herbe humide ; je choisissais les moins unis, les plus difficiles, et les jours coulaient ainsi dans l’oubli, au milieu des brouillards, parmi les fruits, au soleil d’automne. Et quand le soir était venu, on versait du thé dans du lait encore chaud ; on riait des hommes qui cherchent des plaisirs ; on se promenait derrière de vieilles charmilles, et l’on se couchait content. J’ai vu les vanités de la vie, et je porte en mon cœur l’ardent principe des plus vastes passions. J’y porte aussi le sentiment des grandes choses sociales, et celui de l’ordre philosophique. J’ai lu Marc Aurèle, il ne m’a point surpris ; je conçois les vertus difficiles, et jusqu’à l’héroïsme des monastères. Tout cela peut animer mon âme, et ne la remplit pas. Cette brouette, que je charge de fruits et pousse doucement, la soutient mieux. Il semble qu’elle voiture paisiblement mes heures, et que ce mouvement utile et lent, cette marche mesurée, conviennent à l’habitude ordinaire de la vie.
- 70LETTRE X.
- 71L’année s’écoule : en voilà une encore à retrancher de mon existence. J’ai perdu le printemps presque sans murmure, mais l’été dans Paris ! Je passe une partie du temps dans les dégoûts inséparables de ce qu’on appelle faire ses affaires ; et, quand je voudrais rester en repos le reste du jour, et chercher dans ma demeure une sorte d’asile contre ces longs ennuis, j’y trouve un ennui plus intolérable. J’y suis dans le silence au milieu du bruit, et seul je n’ai rien à faire dans un monde turbulent. Il n’y a point ici de milieu entre l’inquiétude et l’inaction ; il faut s’ennuyer si l’on n’a des affaires et des passions. Je suis dans une chambre ébranlée du retentissement perpétuel de tous les cris, de tous les travaux, de toute l’inquiétude d’un peuple actif. J’ai sous ma fenêtre une sorte de place publique remplie de charlatans, de faiseurs de tours, de marchandes de fruits et de crieurs de tous genres. Vis-à-vis est le mur élevé d’un monument public ; le soleil l’éclaire depuis deux heures jusqu’au soir : cette masse blanche et aride tranche durement sur le ciel bleu, et les plus beaux jours sont pour moi les plus pénibles. Un colporteur infatigable répète les titres de ses journaux : sa voix dure et monotone semble ajouter à l’aridité de cette place brûlée du soleil ; et si j’entends quelque blanchisseuse chanter à sa fenêtre sous les toits, je perds patience et je m’en vais. Voici trois jours qu’un pauvre estropié et ulcéré se place au coin d’une rue tout près de moi, et là il demande d’une voix élevée et lamentable durant douze grandes heures. Imaginez l’effet de cette plainte répétée à intervalles égaux, pendant les beaux jours fixes. Il faut que je reste dehors tout le jour, jusqu’à ce qu’il change dé place. Mais où aller ? je connais ici très-peu de monde ; ce serait un grand hasard que, dans si peu de personnes, il y en eût une seule à qui je convinsse : aussi ne vais-je nulle part. Pour les promenades publiques, il y en a de fort belles à Paris ; mais pas une où je puisse rester une demi-heure sans ennui.
- 72LETTRE XI.
- 73Les salles environnent une cour longue, tranquille, couverte d’herbe, où sont deux ou trois statues, quelques ruines et un bassin d’eau verte qui paraît ancienne comme ces monuments. Je sors rarement sans m’arrêter un quart d’heure dans cette enceinte silencieuse. J’aime à rêver en marchant sur ces vieux pavés que l’on a tirés des carrières, pour préparer aux pieds de l’homme une surface sèche et stérile. Mais le temps et l’abandon les remettent en quelque sorte sous la terre en les recouvrant d’une couche nouvelle, et en redonnant au sol sa végétation et des teintes de son aspect naturel. Quelquefois je trouve ces pavés plus éloquents que les livres que je viens d’admirer.
- 74Il faut que je vous parle davantage de ce lieu un peu étranger au milieu de nos campagnes. Vous comprendrez mieux alors comment je m’y suis fortement attaché.
- 75Vous savez que, jeune encore, je demeurai quelques années à Paris. Les parents avec qui j’étais, malgré leur goût pour la ville, passèrent plusieurs fois le mois de septembre à la campagne chez des amis. Une année ce fut à Fontainebleau, et deux autres fois depuis nous allâmes chez ces mêmes personnes, qui demeuraient alors au pied de la forêt, vers la rivière. J’avais, je crois, quatorze, quinze et dix-sept ans, lorsque je vis Fontainebleau. Après une enfance casanière, inactive et ennuyée, si je sentais en homme à certains égards, j’étais enfant à beaucoup d’autres. Embarrassé, incertain ; pressentant tout peut-être, mais ne connaissant rien ; étranger à ce qui m’environnait, je n’avais d’autre caractère décidé que d’être inquiet et malheureux. La première fois, je n’allai point seul dans la forêt ; je me rappelle peu ce que j’y éprouvai, je sais seulement que je préférai ce lieu à tous ceux que j’avais vus, et qu’il fut le seul où je désirai de retourner.
- 76L’année suivante, je parcourus avidement ces solitudes ; je m’y égarais à dessein, content lorsque j’avais perdu toute trace de ma route, et que je n’apercevais aucun chemin fréquenté. Quand j’atteignais l’extrémité de la forêt, je voyais avec peine ces vastes plaines nues et ces clochers dans l’éloignement. Je me retournais aussitôt, je m’enfonçais dans le plus épais du bois ; et, quand je trouvais un endroit découvert et fermé de toutes parts, où je ne voyais que des sables et des genièvres, j’éprouvais un sentiment de paix, de liberté, de joie sauvage, pouvoir de la nature sentie pour la première fois dans l’âge facilement heureux. Je n’étais pas gai pourtant : presque heureux, je n’avais que l’agitation du bien-être. Je m’ennuyais en jouissant, et je rentrais toujours triste. Plusieurs fois j’étais dans les bois avant que le soleil parût. Je gravissais les sommets encore dans l’ombre, je me mouillais dans la bruyère pleine de rosée ; et quand le soleil paraissait, je regrettais la clarté incertaine qui précède l’aurore. J’aimais les fondrières, les vallons obscurs, les bois épais ; j’aimais les collines couvertes de bruyère ; j’aimais beaucoup les grès renversés et les rocs ruineux ; j’aimais bien plus ces sables mobiles, dont nul pas d’homme ne marquait l’aride surface sillonnée çà et là par la trace inquiète de la biche ou du lièvre en fuite. Quand j’entendais un écureuil, quand je faisais partir un daim, je m’arrêtais, j’étais mieux, et pour un moment je ne cherchais plus rien. C’est à cette époque que je remarquai le bouleau, arbre solitaire qui m’attristait déjà, et que depuis je ne rencontre jamais sans plaisir. J’aime le bouleau ; j’aime cette écorce blanche, lisse et crevassée ; cette tige agreste ; ces branches qui s’inclinent vers la terre ; la mobilité des feuilles, et tout cet abandon, simplicité de la nature, attitude des déserts.
- 77Le prestige spécieux, infini, qui naît avec le cœur de l’homme, et qui semblait devoir subsister autant que lui, se ranima un jour : j’allai jusqu’à croire que j’aurais des désirs satisfaits. Ce feu subit et trop impétueux brûla dans le vide, et s’éteignit sans avoir rien éclairé. Ainsi, dans la saison des orages apparaissent, pour l’effroi de l’être vivant, des éclairs instantanés dans la nuit ténébreuse.
- 78C’était en mars : j’étais à Lu**. Il y avait des violettes au pied des buissons, et des lilas dans un petit pré bien printanier, bien tranquille, incliné au soleil de midi. La maison était au-dessus, beaucoup plus haut. Un jardin en terrasse ôtait la vue des fenêtres. Sous le pré, des rocs difficiles et droits comme des murs ; au fond, un large torrent, et par delà, d’autres rochers couverts de prés, de haies et de sapins ! Les murs antiques de la ville passaient à travers tout cela : il y avait un hibou dans leurs vieilles tours. Le soir, la lune éclairait ; des cors se répondaient dans l’éloignement ; et la voix que je n’entendrai plus…! Tout cela m’a trompé. Ma vie n’a encore eu que cette seule erreur. Pourquoi donc ce souvenir de Fontainebleau, et non pas celui de Lu** ?
- 79LETTRE XII.
- 80Le soir, il faut bien rentrer, dites-vous, et vous plaisantez au sujet de ma prétendue solitude : mais vous vous trompez ; vous me croyez à Fontainebleau, ou dans un village, dans une chaumière. Rien de tout cela. Je n’aime pas plus les maisons champêtres de ces pays-ci que leurs villages, ni leurs villages que leurs villes. Si je condamne le faste, je hais la misère. Autrement, il eût mieux valu rester à Paris ; j’y eusse trouvé l’un et l’autre.
- 81Mais voici ce que je ne vous ai point dit dans ma dernière lettre, remplie de l’agitation qui me presse quelquefois.
- 82Vous concevez à présent la force de ce souvenir qui me vint inopinément à la bibliothèque. Cette idée rapide me livra à tout le sentiment d’une vie réelle, d’une sage simplicité, de l’indépendance de l’homme dans une nature possédée.
- 83Ce n’est pas que je prenne pour une telle vie celle que je mène ici, et que, dans mes grès, au milieu des plaines misérables, je me croie l’homme de la nature. Autant vaudrait, comme un homme du quartier Saint-Paul, montrer à mes voisins les beautés champêtres d’un pot de réséda appuyé sur la gouttière, et d’un jardin de persil encaissé sur un côté de la fenêtre ; ou donner à un demi-arpent de terre entouré d’un ruisseau, des noms de promontoires et de solitudes maritimes d’un autre hémisphère, pour rappeler de grands souvenirs et des mœurs lointaines entre les plâtres et les toits de chaume d’une paroisse champenoise.
- 84Vous rirez aussi, mais j’y consens : votre rire ne sera pas comme le leur ; et j’ai ri de tout ceci avant vous. Je trouve pourtant que cette vie a bien de la douceur, quand, pour en mieux sentir l’avantage, je sors de la forêt, que je pénètre dans les terres cultivées, que je vois au loin un château fastueux dans les campagnes nues ; quand, après une lieue labourée et déserte, j’aperçois cent chaumières entassées, odieux amas, dont les rues, les étables et les potagers, les murs, les planchers, les toits humides, et jusqu’aux hardes et aux meubles, ne paraissent qu’une même fange, dans laquelle toutes les femmes crient, tous les enfants pleurent, tous les hommes suent. Et si, parmi tant d’avilissement et de douleurs, je cherche, pour ces malheureux, une paix morale et des espérances religieuses, je vois pour patriarche, un prêtre avide, aigri par les regrets, séparé trop tôt du monde ; un jeune homme chagrin, sans dignité, sans sagesse, sans onction, que l’on ne vénère pas, que l’on voit vivre, qui damne les faibles, et ne console pas les bons : et pour tout signe d’espérance et d’union, un signe de crainte et d’abnégation, étrange emblème, triste reste d’institutions antiques et grandes que l’on a misérablement perverties.
- 85Il est pourtant des hommes qui voient cela bien tranquillement, et qui ne se doutent même pas qu’on puisse le voir d’une autre manière.
- 86L’homme qui sent avec chaleur, et même avec profondeur, mais sans modération, consume dans des choses indifférentes cette force presque surnaturelle. Je ne dis pas qu’il ne la trouvera plus dans les occasions du génie : il est des hommes grands dans les petites choses, et qui pourtant le sont encore dans les grandes circonstances. Malgré leur mérite réel, ce caractère a deux inconvénients. Ils seront regardés comme fous par les sots et par plusieurs gens d’esprit, et ils seront prudemment évités par des hommes mêmes qui sentiront leur prix, et qui concevront d’eux une haute opinion. Ils dégradent le génie en le prostituant à des choses tout à fait vulgaires, et parmi les derniers des hommes. Par là ils fournissent à la foule des prétextes spécieux pour prétendre que le bon sens vaut mieux que le génie, parce qu’il n’a pas ses écarts ; et pour prétendre, ce qui est plus funeste, que les hommes droits, forts, expansifs, généreux, ne sont pas au dessus des hommes prudents, ingénieux, réguliers, toujours retenus, et souvent personnels.
- 87LETTRE XIII.
- 88Mais pourquoi ces choses seraient-elles purement idéales ? C’est ce que je ne saurais concevoir. Pourquoi ce qui n’est point semble-t-il plus selon la nature de l’homme que ce qui est ? La vie positive est aussi comme un songe ; c’est elle qui n’a point d’ensemble, point de suite, point de but ; elle a des parties certaines et fixes ; elle en a d’autres qui ne sont que hasard et discordance, qui passent comme des ombres, et dans lesquelles on ne trouve jamais ce qu’on a vu. Ainsi, dans le sommeil, on pense en même temps des choses vraies et suivies, et d’autres bizarres, désunies et chimériques, qui se lient, je ne sais comment, aux premières. Le même mélange compose et les rêves de la nuit et les sentiments du jour. La sagesse antique a dit que le moment du réveil viendrait enfin.
- 89LETTRE XIV.
- 90M. W*, que vous connaissez, disait dernièrement : « Quand je prends ma tasse de café, j’arrange bien le monde. » Je me permets aussi ces sortes de songes ; et, lorsque je marche dans les bruyères, entre les genièvres encore humides, je me surprends quelquefois à imaginer les hommes heureux. Je vous l’assure, il me semble qu’ils pourraient l’être. Je ne veux pas faire une autre espèce, ni un autre globe ; je ne veux pas tout réformer : ces sortes d’hypothèses ne mènent à rien, dites-vous, puisqu’elles ne sont applicables à rien de connu. Eh bien, prenons ce qui existe nécessairement ; prenons-le tel qu’il est, en arrangeant seulement ce qu’il y a d’accidentel. Je ne veux pas des espèces chimériques ou nouvelles ; mais voilà mes matériaux, d’après eux je fais mon plan selon ma pensée.
- 91L’instant de la mort resterait inconnu. Il n’y a pas de mal sans durée ; et pour vingt autres raisons, la mort ne doit pas être mise au nombre des malheurs. Il est bien d’ignorer quand tout doit finir : on commencerait rarement ce que l’on saurait ne pas achever. Je veux donc que chez l’homme, à peu près tel qu’il est, l’ignorance de la durée de la vie ait plus d’utilité que d’inconvénients ; mais l’incertitude des choses de la vie n’est point comme celle de leur terme. Un incident que vous n’avez pu prévoir dérange votre plan, et vous prépare de longues contrariétés : pour la mort, elle anéantit votre plan, elle ne le dérange pas ; vous ne souffrirez point de ce que vous ne saurez pas. Le plan de ceux qui restent en peut être contrarié ; mais c’est avoir assez de certitude que d’avoir celle de ses propres affaires, et je ne veux pas imaginer des choses tout à fait bonnes selon l’homme. Le monde que j’arrange me serait suspect s’il ne contenait plus de mal, et je ne supposerais qu’avec une sorte d’effroi une harmonie parfaite : il me semble que la nature n’en admet pas de telle.
- 92LETTRE XV.
- 93Ce moment déplorable, cette situation sinistre, cette mort nocturne au milieu des voluptés mystérieuses ! Dans ces brouillards ténébreux, tant d’amour, tant de pertes et d’affreuses vengeances ! et ce déchirement d’un cœur trompé quand Phrosine, cherchant à la nage le roc et le flambeau, entraînée par la lueur perfide, périt épuisée dans la vaste mer ! Je ne connais pas de dénoûment plus beau, de mort plus lamentable.
- 94Le jour finissait, il n’y avait point de lune ; il n’y avait point de mouvement ; le ciel était calme, les arbres immobiles. Quelques insectes sous l’herbe, un seul oiseau éloigné chantaient dans la chaleur du soir. Je m’assis, je restai longtemps : il me semble que je n’eus que des idées vagues. Je parcourais la terre et les siècles ; je frémissais de l’œuvre de l’homme. Je reviens à moi, je me trouve dans ce chaos ; j’y vois ma vie perdue ; je pressens les temps futurs du monde. Rochers de Righi ! si j’avais eu là vos abîmes !
- 95La nuit était déjà sombre. Je me retirai lentement ; je marchais au hasard, j’étais rempli d’ennui. J’avais besoin de larmes, mais je ne pus que gémir. Les premiers temps ne sont plus : j’ai les tourmentes de la jeunesse, et n’en ai point les consolations. Mon cœur, encore fatigué du feu d’un âge inutile, est flétri et desséché comme s’il était dans l’épuisement de l’âge refroidi. Je suis éteint, sans être calmé. Il y en a qui jouissent de leurs maux ; mais pour moi tout a passé : je n’ai ni joie, ni espérance, ni repos ; il ne me reste rien, je n’ai plus de larmes.
- 96LETTRE XVI.
- 97Il y a là une permanence qui nous confond : c’est pour l’homme une effrayante éternité. Tout passe ; l’homme passe, et les mondes ne passent pas ! La pensée est dans un abîme entre les vicissitudes de la terre et les cieux immuables.
- 98LETTRE XVII.
- 99LETTRE XVIII.
- 100Même ici, je n’aime que le soir. L’aurore me plaît un moment : je crois que je sentirais sa beauté, mais le jour qui va la suivre doit être si long ! J’ai bien une terre libre à parcourir ; mais elle n’est pas assez sauvage, assez imposante. Les formes en sont basses ; les roches petites et monotones ; la végétation n’y a pas en général cette force, cette profusion qui m’est nécessaire ; on n’y entend bruire aucun torrent dans des profondeurs inaccessibles : c’est une terre des plaines. Rien ne m’opprime ici, rien ne me satisfait. Je crois même que l’ennui augmente : c’est que je ne souffre pas assez. Je suis donc plus heureux ? Point du tout : souffrir ou être malheureux, ce n’est pas la même chose ; jouir ou être heureux, ce n’est pas non plus une même chose.
- 101Ma situation est douce, et je mène une triste vie. Je suis ici on ne peut mieux ; libre, tranquille, bien portant, sans affaires, indifférent sur l’avenir dont je n’attends rien, et perdant sans peine le passé dont je n’ai pas joui. Mais il est en moi une inquiétude qui ne me quittera pas ; c’est un besoin que je ne connais pas, qui me commande, qui m’absorbe, qui m’emporte au delà des êtres périssables... Vous vous trompez, et je m’y étais trompé moi-même ; ce n’est pas le besoin d’aimer. Il y a une distance bien grande du vide de mon cœur à l’amour qu’il a tant désiré ; mais il y a l’infini entre ce que je suis et ce que j’ai besoin d’être. L’amour est immense, il n’est pas infini. Je ne veux point jouir ; je veux espérer, je voudrais savoir ! Il me faut des illusions sans bornes, qui s’éloignent pour me tromper toujours. Que m’importe ce qui peut finir ? L’heure qui arrivera dans soixante années est là prés de moi. Je n’aime point ce qui se prépare, s’approche, arrive, et n’est plus. Je veux un bien, un rêve, une espérance enfin qui soit toujours devant moi, au delà de moi, plus grande que mon attente elle-même, plus grande que ce qui passe. Je voudrais être tout intelligence, et que l’ordre éternel du monde... Et, il y a trente ans, l’ordre était, et je n’étais point !
- 102LETTRE XIX.
- 103Il est pourtant des moments où je me vois plein d’espérance et de liberté ; le temps et les choses descendent devant moi avec une majestueuse harmonie, et je me sens heureux, comme si je pouvais l’être : je me suis surpris revenant à mes anciennes années ; j’ai retrouvé dans la rose les beautés du plaisir et sa céleste éloquence. Heureux ! moi ? cependant je le suis ; et heureux avec plénitude, comme celui qui se réveille des alarmes d’un songe pour rentrer dans une vie de paix et de liberté ; comme celui qui sort de la fange des cachots, et revoit, après dix ans, la sérénité du ciel ; heureux comme l’homme qui aime... celle qu’il a sauvée de la mort ! Mais l’instant passe ; un nuage devant le soleil intercepte sa lumière féconde ; les oiseaux se taisent ; l’ombre en s’étendant entraîne et chasse devant elle et mon rêve et ma joie.
- 104LETTRE XX.
- 105Combien peu il faut à l’homme qui veut seulement vivre, et combien il faut à celui qui veut vivre content et employer ses jours ! Celui-là serait bien plus heureux qui aurait la force de renoncer au bonheur, et de voir qu’il est trop difficile ; mais faut-il rester toujours seul ? La paix elle-même est un triste bien si on n’espère point la partager.
- 106C’est une bien belle chose, dans les livres, que le mépris des richesses ; mais avec un ménage et point d’argent, il faut ou ne rien sentir, ou avoir une force inébranlable ; or je doute qu’avec un grand caractère on se soumette à une telle vie. On supporte tout ce qui est accidentel ; mais c’est adopter cette misère que d’y plier pour toujours sa volonté. Ces stoïciens-là manqueraient-ils du sentiment des choses convenables, qui apprend à l’homme que vivre ainsi n’est point vivre selon sa nature ? Leur simplicité sans ordre, sans délicatesse, sans honte, ressemble plus, à mon avis, à la sale abnégation d’un moine mendiant, à la grossière pénitence d’un fakir, qu’à la fermeté, qu’à l’indifférence philosophique.
- 107Il est une propreté, un soin, un accord, un ensemble dans la simplicité même. Les gens dont je parle n’ont pas un miroir de vingt sous, et ils vont au spectacle ; ils ont de la faïence écornée, et des habits de fin drap ; ils ont des manchettes bien plissées à des chemises d’une toile grossière. S’ils se promènent, c’est aux Champs-Élysées ; ces solitaires y vont voir les passants, disent-ils ; et, pour voir ces passants, ils vont s’en faire mépriser et s’asseoir sur quelques restes d’herbe parmi la poussière que fait la foule. Dans leur flegme philosophique ils dédaignent les convenances arbitraires, et mangent leur brioche à terre, entre les enfants et les chiens, entre les pieds de ceux qui vont et reviennent. Là ils étudient l’homme en jasant avec les bonnes et les nourrices : là ils méditent une brochure, où les rois seront avertis des dangers de l’ambition ; où le luxe de la bonne société sera réformé ; où tous les hommes apprendront qu’il faut modérer ses désirs, vivre selon la nature, et manger des gâteaux de Nanterre.
- 108LETTRE XXI.
- 109Il fait de bien beaux jours, et je suis dans une paix profonde. Autrefois j’aurais joui davantage dans cette liberté entière, dans cet abandon de toute affaire, de tout projet, dans cette indifférence sur tout ce qui peut arriver.
- 110Vous qui connaissez mes besoins sans bornes, dites-moi ce que je ferai de la vie, quand j’aurai perdu ces moments d’illusions qui brillaient dans ses ténèbres, comme les lueurs orageuses dans une nuit sinistre ! Ils la rendaient plus sombre, je l’avouerai ; mais ils montraient qu’elle pouvait changer, et que la lumière subsistait encore. Maintenant que deviendrai-je, s’il faut que je me borne à ce qui est, et que je reste contenu dans ma manière de vivre, dans mes intérêts personnels, dans le soin de me lever, de m’occuper, de me coucher ?
- 111Mais voici une chose bien étrange, dont je ne puis rien conclure, et dont je n’affirmerai rien, sinon que le fait est tel. Je n’avais jamais rien vu, rien lu, que je sache, qui m’eût donné quelque connaissance du local de la Grande Chartreuse. Je savais uniquement que cette solitude était dans les montagnes du Dauphiné. Mon imagination composa, d’après cette notion confuse et d’après ses propres penchants, le site où devait être le monastère, et, près de lui, ma demeure. Elle approcha singulièrement de la vérité. Voyant longtemps après une gravure qui représentait ces mêmes lieux, je me dis, avant d’avoir lu : Voilà la Grande Chartreuse ; tant elle me rappela ce que j’avais imaginé. Et quand il se trouva que c’était elle effectivement, cela me fit frémir de surprise et de regret ; il me sembla que j’avais perdu une chose qui m’était comme destinée. Depuis ce projet de ma première jeunesse, je n’entends point sans une émotion pleine d’amertume ce mot Chartreuse.
- 112La faculté de percevoir les rapports indéterminés l’emporta alors sur celle de combiner des rapports mathématiques. Les relations morales devenaient sensibles : le sentiment du beau commençait à naître.....
- 113Laissant Wolf, Crouzas et le sixième sens d’Hutcheson, je pense à peu près comme tous les autres ; et c’est pour cela que je ne pense point que la définition du beau puisse être exprimée d’une manière si simple et si brève que l’a fait Diderot. Je crois, comme lui, que le sentiment de la beauté ne peut exister hors de la perception des rapports ; mais de quels rapports ? S’il arrive que l’on songe au beau quand on voit des rapports quelconques, ce n’est pas qu’on en ait alors la perception, l’on ne fait que l’imaginer. Parce qu’on voit des rapports, on suppose un centre, on pense à des analogies, on s’attend à une extension nouvelle de l’âme et des idées ; mais ce qui est beau ne fait pas seulement penser à tout cela comme par réminiscence ou par occasion, il le contient et le montre. C’est un avantage sans doute quand une définition peut être exprimée par un seul mot ; mais il ne faut pas que cette concision la rende trop générale et dès lors fausse.
- 114Ces rapports sont ordonnés vers un centre ou un but ; ce qui fait l’ordre et l’unité. Ils suivent des convenances qui ne sont autre chose que la proportion, la régularité, la symétrie, la simplicité, selon que l’une ou l’autre de ces convenances se trouve plus ou moins essentielle à la nature du tout que ces rapports composent. Ce tout est l’unité sans laquelle il n’y a pas de résultat, pas d’ouvrage qui puisse être beau, parce qu’alors il n’y a pas même d’ouvrage. Tout produit doit être un : on n’a rien fait si l’on n’a pas mis d’ensemble à ce qu’on a fait. Une chose n’est pas belle sans ensemble ; elle n’est pas une chose, mais un assemblage de choses qui pourront produire l’unité et la beauté, lorsque, unies à ce qui leur manque encore, elles formeront un tout. Jusque-là, ce sont des matériaux : leur réunion n’opère point de beauté, quoiqu’ils puissent être beaux en particulier, comme ces composés individuels, entiers et complets peut-être, mais dont l’assemblage encore informe n’est pas un ouvrage : ainsi une compilation des plus belles pensées morales éparses et sans liaison ne forme point un traité de morale.
- 115Dès que cet ensemble plus ou moins composé, mais pourtant un et complet, a des analogies sensibles avec la nature de l’homme, il lui est utile, directement ou indirectement. Il peut servir à ses besoins, ou du moins étendre ses connaissances ; il peut être pour lui un moyen nouveau, ou l’occasion d’une industrie nouvelle ; il peut ajouter à son être, et plaire à son esprit inquiet, à son avidité.
- 116La chose est plus belle, il y a vraiment unité, lorsque les rapports perçus sont exacts, lorsqu’ils concourent à un centre commun ; et, s’il n’y a précisément que ce qu’il faut pour coopérer à ce résultat, la beauté est plus grande, il y a simplicité. Toute qualité est altérée par le mélange d’une qualité étrangère : lorsqu’il n’y a point de mélange, la chose est plus exacte, plus symétrique, plus simple, plus une, plus belle ; elle est parfaite.
- 117La notion d’utilité entre principalement de deux manières dans celle de la beauté. D’abord l’utilité de chaque partie pour leur fin commune ; puis l’utilité du tout pour nous qui avons des analogies avec ce tout.
- 118La perception des rapports ordonnés produit l’idée de la beauté, et l’extension de l’âme, occasionnée par leur analogie avec notre nature, en est le sentiment.
- 119Mais les dégoûts de la vie viennent nous comprimer et nous forcer de nous replier en nous-mêmes. Dans notre marche rétrograde, nous nous attachons à abandonner les choses extérieures et à nous contenir dans nos besoins positifs ; centre de tristesse, où l’amertume et le silence de tant de choses n’attendent pas la mort, pour creuser à nos cœurs ce vide du tombeau où se consume et s’éteint tout ce qu’ils pouvaient avoir de candeur, de grâces, de désirs et de bonté primitive.
- 120LETTRE XXII.
- 121Il fallait bien revoir une fois tous les sites que j’aimais à fréquenter. Je parcours les plus éloignés, avant que les nuits soient froides, que les arbres se dépouillent, que les oiseaux s’éloignent.
- 122Valvin n’est point un village, et n’a pas de terres labourées. L’auberge est isolée, au pied d’une éminence, sur une petite plage facile, entre la rivière et les bois. Il faudrait supporter l’ennui du coche, voiture très-désagréable, et arriver à Valvin ou à Thomery par eau, le soir, quand la côte est sombre et que les cerfs brament dans la forêt ; ou bien, au lever du soleil, quand tout repose encore, quand le cri du batelier fait fuir les biches, quand il retentit sous les hauts peupliers et dans les collines de bruyère toutes fumantes sous les premiers feux du jour.
- 123C’est beaucoup si l’on peut, dans un pays plat, rencontrer ces faibles effets, qui du moins sont intéressants à certaines heures. Mais le moindre changement les détruit : dépeuplez de bêtes fauves les bois voisins, ou coupez ceux qui couvrent le coteau, Valvin ne sera plus rien. Tel qu’il est même, je ne me soucierais pas de m’y arrêter : dans le jour, c’est un lieu très-ordinaire ; de plus, l’auberge n’est pas logeable.
- 124Le lendemain, je pris au midi. Pendant que j’étais entre les hauteurs, il se fit un orage que je vis se former avec beaucoup de plaisir. Je trouvai facilement un abri dans ces rocs presque partout creusés ou suspendus les uns sur les autres. J’aimais à voir, du fond de mon antre, les genévriers et les bouleaux résister à l’effort des vents, quoique privés d’une terre féconde et d’un sol commode, et conserver leur existence libre et pauvre, quoiqu’ils n’eussent d’autre soutien que les parois des roches entr’ouvertes entre lesquelles ils se balançaient, ni d’autre nourriture qu’une humidité terreuse amassée dans les fentes où leurs racines s’étaient introduites.
- 125Dès que la pluie diminua, je m’enfonçai dans les bois humides et embellis. Je suivis les bords de la forêt vers Reclose, la Vignette et Bourron. Me rapprochant ensuite du petit mont Chauvet jusqu’à la Croix-Hérant, je me dirigeai entre Malmontagne et la Route-aux-Nymphes. Je rentrai vers le soir avec quelque regret, et content de ma course ; si toutefois quelque chose peut me donner précisément du plaisir ou du regret.
- 126Il y a dans moi un dérangement, une sorte de délire, qui n’est pas celui des passions, qui n’est pas non plus de la folie : c’est le désordre des ennuis ; c’est la discordance qu’ils ont commencée entre moi et les choses ; c’est l’inquiétude que des besoins longtemps comprimés ont mise à la place des désirs.
- 127De doux climats, de beaux lieux, le ciel des nuits, des sons particuliers, d’anciens souvenirs ; les temps, l’occasion ; une nature belle, expressive, des affections sublimes, tout a passé devant moi ; tout m’appelle, et tout m’abandonne. Je suis seul ; les forces de mon cœur ne sont point communiquées, elles réagissent dans lui, elles attendent : me voilà dans le monde, errant, solitaire au milieu de la foule qui ne m’est rien ; comme l’homme frappé dès longtemps d’une surdité accidentelle, et dont l’œil avide se fixe sur tous ces êtres muets qui passent et s’agitent devant lui. Il voit tout, et tout lui est refusé ; il devine les sons qu’il aime, il les cherche, et ne les entend pas ; il souffre le silence de toutes choses au milieu du bruit du monde. Tout se montre à lui, il ne saurait rien saisir : l’harmonie universelle est dans les choses extérieures, elle est dans son imagination, elle n’est plus dans son cœur ; il est séparé de l’ensemble des êtres, il n’y a plus de contact : tout existe en vain devant lui, il vit seul, il est absent dans le monde vivant.
- 128LETTRE XXIII.
- 129L’homme connaîtrait-il aussi la longue paix de l’automne, après l’inquiétude de ses fortes années ? comme le feu, après s’être hâté de consumer, dure en s’éteignant.
- 130Longtemps avant l’équinoxe, les feuilles tombaient en quantité, cependant la forêt conserve encore beaucoup de sa verdure et toute sa beauté. Il y a plus de quarante jours, tout paraissait devoir finir avant le temps, et voici que tout subsiste par delà le terme prévu ; recevant, aux limites de la destruction, une durée prolongée, qui, sur le penchant de sa ruine, s’arrête avec beaucoup de grâce ou de sécurité, et qui, s’affaiblissant dans une douce lenteur, semble tenir à la fois et du repos de la mort qui s’offre, et du charme de la vie perdue.
- 131LETTRE XXIV.
- 132Lorsque les frimas s’éloignent, je m’en aperçois à peine : le printemps passe, et ne m’a pas attaché ; l’été passe, je ne le regrette point. Mais je me plais à marcher sur les feuilles tombées, aux derniers beaux jours, dans la forêt dépouillée.
- 133D’où vient à l’homme la plus durable des jouissances de son cœur, cette volupté de la mélancolie, ce charme plein de secrets, qui le fait vivre de ses douleurs et s’aimer encore dans le sentiment de sa ruine ? Je m’attache à la saison heureuse qui bientôt ne sera plus : un intérêt tardif, un plaisir qui parait contradictoire, m’amène à elle lorsqu’elle va finir. Une même loi morale me rend pénible l’idée de la destruction, et m’en fait aimer ici le sentiment dans ce qui doit cesser avant moi. Il est naturel que nous jouissions mieux de l’existence périssable, lorsque, avertis de toute sa fragilité, nous la sentons néanmoins durer en nous. Quand la mort nous sépare des choses, elles subsistent sans nous. Mais, à la chute des feuilles, la végétation s’arrête, elle meurt ; nous, nous restons pour des générations nouvelles : l’automne est délicieux parce que le printemps doit venir encore pour nous.
- 134Le printemps est plus beau dans la nature ; mais l’homme a tellement fait, que l’automne est plus doux. La verdure qui naît, l’oiseau qui chante, la fleur qui s’ouvre ; et ce feu qui revient affermir la vie, ces ombrages qui protègent d’obscurs asiles ; et ces herbes fécondes, ces fruits sans culture, ces nuits faciles qui permettent l’indépendance ! Saison du bonheur ! je vous redoute trop dans mon ardente inquiétude. Je trouve plus de repos vers le soir de l’année : la saison où tout paraît finir est la seule où je dorme en paix sur la terre de l’homme.
- 135LETTRE XXV.
- 136Vous me demandez ce que je pense de Fontainebleau, indépendamment et des souvenirs qui pouvaient me le rendre plus intéressant, et de la manière dont j’y ai passé ces moments-ci.
- 137Cette terre-là est peu de chose en général, et il faut aussi fort peu de chose pour en gâter les meilleurs recoins. Les sensations que peuvent donner les lieux auxquels la nature n’a point imprimé un grand caractère sont nécessairement variables et en quelque sorte précaires. Il faut vingt siècles pour changer une Alpe. Un vent du nord, quelques arbres abattus, une plantation nouvelle, la comparaison avec d’autres lieux, suffisent pour rendre des sites ordinaires très-différents d’eux-mêmes. Une forêt remplie de bêtes fauves perdra beaucoup si elle n’en contient plus ; et un endroit qui n’est qu’agréable perdra plus encore si on le voit avec les yeux d’un autre âge.
- 138La paix d’un lieu semblable n’est que le silence d’un abandon momentané ; sa solitude n’est point assez sauvage. Il faut à cet abandon un ciel pur du soir ; un ciel incertain mais calme d’automne, le soleil de dix heures entre les brouillards. Il faut des bêtes fauves errantes dans ces solitudes : elles sont intéressantes et pittoresques, quand on entend des cerfs bramer la nuit à des distances inégales, quand l’écureuil saute de branches en branches dans les beaux bois de Tillas avec son petit cri d’alarme. Sons isolés de l’être vivant ! vous ne peuplez point les solitudes, comme le dit mal l’expression vulgaire, vous les rendez plus profondes, plus mystérieuses ; c’est par vous qu’elles sont romantiques.
- 139LETTRE XXVI.
- 140Il faut que je vous dise toutes mes faiblesses, afin que vous me souteniez, car je suis bien incertain : quelquefois j’ai pitié de moi-même, et quelquefois aussi je sens autrement.
- 141LETTRE XXVII.
- 142Ce n’est pas cela pourtant. Il faut avoir de l’amour-propre ; quiconque n’en a pas est un pied-plat : et il ne faut rien faire par amour-propre ; ce qui est bon pour soi-même, ou au moins indifférent, devient mauvais quand c’est l’amour-propre qui nous y porte. Vous qui connaissez mieux la société, expliquez-moi, je vous prie, ses secrets. J’imagine qu’il vous sera plus facile de répondre à cette question-ci qu’à celle de ma dernière lettre. Au reste, comme vous êtes brouillé avec l’idéal, voici un exemple, afin que le problème qu’il faut résoudre en soit un de science pratique.
- 143LETTRE XXVIII.
- 144Vous ne pouviez me demander plus à propos d’où vient l’expression de pied-plat. Ce matin, je ne le savais pas plus que vous ; je crains bien de ne le pas savoir mieux ce soir, quoiqu’on m’ait dit ce que je vais vous rendre.
- 145LETTRE XXIX.
- 146Lorsque c’est un homme infirme qui mendie tout un jour, avec le cri des longues douleurs, au milieu d’une ville populeuse, je m’indigne, et je heurterais volontiers ces gens qui font un détour en passant auprès de lui, qui le voient et ne l’entendent pas. Je me trouve avec humeur au milieu de cette tourbe de plats tyrans ; j’imagine un plaisir juste et mâle à voir l’incendie vengeur anéantir ces villes et tout leur ouvrage, ces arts de caprice, ces livres inutiles, ces ateliers, ces forges, ces chantiers. Cependant sais-je ce qu’il faudrait, ce que l’on peut faire ? Je ne voudrais rien.
- 147LETTRE XXX.
- 148Il faisait sombre et un peu froid ; j’étais abattu, je marchais parce que je ne pouvais rien faire. Je passai auprès de quelques fleurs posées sur un mur à hauteur d’appui. Une jonquille était fleurie. C’est la plus forte expression du désir : c’était le premier parfum de l’année. Je sentis tout le bonheur destiné à l’homme. Cette indicible harmonie des êtres, le fantôme du monde idéal fut tout entier dans moi ; jamais je n’éprouvai quelque chose de plus grand et de si instantané. Je ne saurais trouver quelle forme, quelle analogie, quel rapport secret a pu me faire voir dans cette fleur une beauté illimitée, l’expression, l’élégance, l’attitude d’une femme heureuse et simple dans toute la grâce et la splendeur de la saison d’aimer. Je ne concevrai point cette puissance, cette immensité que rien n’exprimera ; cette forme que rien ne contiendra ; cette idée d’un monde meilleur, que l’on sent et que la nature n’aurait pas fait ; cette lueur céleste que nous croyons saisir, qui nous passionne, qui nous entraîne, et qui n’est qu’une ombre indiscernable, errante, égarée dans le ténébreux abîme.
- 149Mais cette ombre, cette image embellie dans le vague, puissante de tout le prestige de l’inconnu, devenue nécessaire dans nos misères, devenue naturelle à nos cœurs opprimés, quel homme a pu l’entrevoir une fois seulement, et l’oublier jamais ?
- 150Cette lumière ne serait-elle qu’une lueur fantastique ? Elle séduit, elle subjugue dans la nuit universelle. On s’y attache, on la suit : si elle nous égare, elle nous éclaire et nous embrase. Nous imaginons, nous voyons une terre de paix, d’ordre, d’union, de justice, où tous sentent, veulent et jouissent avec la délicatesse qui fait les plaisirs, avec la simplicité qui les multiplie. Quand on a eu la perception des délices inaltérables et permanentes ; quand on a imaginé la candeur de la volupté, combien les soins, les vœux, les plaisirs du monde visible sont vains et misérables ! Tout est froid, tout est vide ; on végète dans un lieu d’exil, et, du sein des dégoûts, on fixe dans sa patrie imaginaire ce cœur chargé d’ennuis. Tout ce qui l’occupe ici, tout ce qui l’arrête n’est plus qu’une chaîne avilissante : on rirait de pitié, si l’on n’était accablé de douleur. Et lorsque l’imagination reportée vers ces lieux meilleurs compare un monde raisonnable au monde où tout fatigue et tout ennuie, l’on ne sait plus si cette grande conception n’est qu’une idée heureuse, et qui peut distraire des choses réelles, ou si la vie sociale n’est pas elle-même une longue distraction.
- 151LETTRE XXXI.
- 152Vous me disiez, il y a déjà du temps : Ne négligez point vos affaires, et n’allez pas perdre ce qui vous reste ; vous n’êtes point de caractère à acquérir. Je crois que vous ne serez pas aujourd’hui d’un autre avis.
- 153LETTRE XXXII.
- 154Il y a quelque temps qu’à la Bibliothèque j’entendis nommer près de moi le célèbre L..... Une autre fois je me trouvai à la même table que lui ; l’encre manquait, je lui passai mon écritoire : ce matin je l’aperçus en arrivant, et je me plaçai auprès de lui. Il eut la complaisance de me communiquer des idylles qu’il trouva dans un vieux manuscrit latin, et qui sont d’un auteur grec fort peu connu. Je copiai seulement la moins longue : l’heure de sortir approchait.
- 155LETTRE XXXIII.
- 156MANUEL
- 157L’intelligence lutte contre la résistance de la matière, contre ces lois aveugles, dont l’effet inconnu fut nommé le hasard. Quand la force qui t’a été donnée a suivi l’intelligence, quand tu as servi à l’ordre du monde, que veux-tu davantage ? Tu as fait selon ta nature ; et qu’y a-t-il de meilleur pour l’être qui sent et qui connaît, que de subsister selon sa nature ?
- 158Chaque jour, en naissant à une nouvelle vie, souvienstoi que tu as résolu de ne point passer en vain sur cette terre. Le monde s’avance vers son but. Mais toi, tu t’arrêtes, tu rétrogrades, tu restes dans un état de suspension et de langueur. Tes jours écoulés se reproduiront-ils dans un temps meilleur ? La vie se fond tout entière dans ce présent que tu négliges pour le sacrifier à l’avenir : le présent est le temps, l’avenir n’en est que l’apparence.
- 159Vis en toi-même, et cherche ce qui ne périt point. Examine ce que veulent nos passions inconsidérées ; de tant de choses en est-il une qui suffise à l’homme ? L’intelligence ne trouve qu’en elle-même l’aliment de sa vie : sois juste et fort. Nul ne connaît le jour qui doit suivre : tu ne trouveras point de paix dans les choses ; cherche-la dans ton cœur. La force est la loi de la nature : la puissance c’est la volonté ; l’énergie dans les peines est meilleure que l’apathie dans les voluptés. Celui qui obéit et qui souffre est souvent plus grand que celui qui jouit ou qui commande. Ce que tu crains est vain, ce que tu désires est vain. Une seule chose te sera bonne, c’est d’être ce que la nature a voulu.
- 160Il n’y a pas d’autre morale pour nous que celle du cœur de l’homme ; d’autre science ou d’autre sagesse que la connaissance de ses besoins, et la juste estimation des moyens de bonheur. Laisse la science inutile, et les systèmes surnaturels, et les dogmes mystérieux. Laisse à des intelligences supérieures ou différentes ce qui est loin de toi : ce que ton intelligence ne discerne pas bien, cela ne lui fut point destiné.
- 161Console, éclaire et soutiens tes semblables : ton rôle a été marqué par la place que tu occupes dans l’immensité de l’être vivant. Connais et suis les lois de l’homme, et tu aideras les autres hommes à les connaître, à les suivre. Considère et montre-leur le centre et la fin des choses ; qu’ils voient la raison de ce qui les surprend, l’instabilité de ce qui les trouble, le néant de ce qui les entraîne.
- 162LETTRE XXXIV.
- 163EXTRAIT DE DEUX LETTRES.
- 164Les premiers acteurs vont quelquefois à Bordeaux, à Marseille, à Lyon ; mais le spectacle n’est bon qu’à Paris. La tragédie et la vraie comédie exigent un ensemble trop difficile à trouver ailleurs. L’exécution des meilleures pièces devient indifférente, ou même ridicule, si elles ne sont pas jouées avec un talent qui approche de la perfection ; un homme de goût n’y trouve aucun agrément lorsqu’il n’y peut pas applaudir à une imitation noble et exacte de l’expression naturelle. Pour les pièces dont le genre est le comique du second ordre, il peut suffire que l’acteur principal ait un vrai talent. Le burlesque n’exige pas le même accord, la même harmonie ; il souffre plutôt des discordances, parce qu’il est fondé lui-même sur le sentiment délicat de quelques discordances ; mais dans un sujet héroïque on ne peut supporter des fautes qui font rire le parterre.
- 165Il est des spectateurs heureux qui n’ont pas besoin d’une grande vraisemblance : ils croient toujours voir une chose réelle ; et, de quelque manière qu’on joue, c’est une nécessité qu’ils pleurent dès qu’il y a des soupirs ou un poignard. Mais ceux qui ne pleurent pas ne vont guère au spectacle pour entendre ce qu’ils pourraient lire chez eux ; ils y vont pour voir comment on l’exprime, et pour comparer, dans un même passage, le jeu de tel avec celui de tel autre.
- 166Comment peut-on prétendre sérieusement que la manière d’exprimer est une affaire de convention ? C’est la même erreur que celle de ce proverbe si faux dans l’acception qu’on lui donne ordinairement : Il ne faut pas disputer des goûts et des couleurs.
- 167Cette pièce (Mahomet) est une des plus belles de Voltaire ; mais peut-être, chez un autre peuple, n’eût-il point fait du prophète conquérant l’amant de Palmyre. Il est vrai que l’amour de Mahomet est mâle, absolu, et même un peu farouche ; il n’aime point comme Titus, mais peut-être serait-il mieux qu’il n’aimât point. On connaît la passion de Mahomet pour les femmes ; mais il est probable que dans ce cœur ambitieux et profond, après tant d’années de dissimulation, de retraite, de périls et de triomphes, cette passion n’était pas de l’amour.
- 168Cet amour pour Palmyre était peu convenable à ses hautes destinées et à son génie : l’amour n’est point à sa place dans un cœur sévère, que ses projets remplissent, que le besoin de l’autorité vieillit, qui ne connaît de plaisirs que par oubli, et pour qui le bonheur même ne serait qu’une distraction.
- 169Il se peut qu’une nuit avec Laïs soit le plus grand plaisir de l’homme ; mais enfin ce n’est qu’un plaisir. S’occuper d’une femme extraordinaire, et dont on est aimé, c’est davantage, c’est un devoir même ; mais enfin ce n’est qu’un devoir secondaire.
- 170LETTRE XXXV.
- 171Il ne me reste aucun moyen de remédier à rien de ce qui est fait, et je ne saurais voir quel parti je dois prendre jusqu’à ce que nous en ayons parlé ensemble ; ainsi je ne songe qu’au présent. Me voilà débarrassé de tous soins : jamais je n’ai été si tranquille. Je pars pour Lyon ; Je passerai chez vous dix jours dans la plus douce insouciance, et nous verrons ensuite.
- 172PREMIER FRAGMENT.
- 173Cinquième année.
- 174L’homme ne saurait désirer et posséder sans interruption, comme il ne peut toujours souffrir. La continuité d’un ordre de sensations heureuses ou de sensations malheureuses ne peut subsister longtemps dans la privation absolue des sensations contraires. La mutabilité des choses de la vie ne permet pas cette constance dans les affections que nous en recevons ; et quand même il en serait autrement, notre organisation n’est pas susceptible d’invariabilité.
- 175Mais si la faculté de jouir ou celle de souffrir ne peuvent être exercées, ni l’une ni l’autre, à l’exclusion totale de celle que notre nature destine à la contre-balancer, chacune du moins peut l’être accidentellement beaucoup plus que l’autre : ainsi les circonstances, sans être tout pour nous, auront pourtant une grande influence sur notre habitude intérieure. Si les hommes que le sort favorise n’ont pas de grands sujets de douleur, les plus petites choses suffiront pour en exciter en eux ; au défaut de causes, tout deviendra occasion. Ceux que l’adversité poursuit, ayant de grandes occasions de souffrir, souffriront fortement ; mais ayant assez souffert à la fois, ils ne souffriront pas habituellement : aussitôt que les circonstances les laisseront à eux-mêmes, ils ne souffriront plus, parce que le besoin de souffrir est satisfait en eux ; et même ils jouiront parce que le besoin opposé réagit d’autant plus constamment, que l’autre besoin rempli nous a emportés plus loin dans la direction contraire.
- 176Ces deux forces tendent à l’équilibre ; mais elles n’y arrivent point, à moins que ce ne soit pour l’espèce entière. S’il n’y avait pas de tendance à l’équilibre, il n’y aurait pas d’ordre ; si l’équilibre s’établissait dans les détails, tout serait fixe, il n’y aurait pas de mouvement. Dans chacune de ces suppositions, il n’y aurait point un ensemble unique et varié, le monde ne serait pas.
- 177Il me semble que l’homme très-malheureux, mais inégalement, et par reprises isolées, doit avoir une propension habituelle à la joie, au calme, aux jouissances affectueuses, à la confiance, à l’amitié, à la droiture.
- 178L’homme très-malheureux, mais également, lentement, uniformément, sera dans une lutte perpétuelle des deux moteurs ; il sera d’une humeur incertaine, difficile, irritable. Toujours imaginant le bien, et toujours, par cette raison même, s’irritant du mal, minutieux dans le sentiment de cette alternative, il sera plus fatigué que séduit par les moindres illusions : il est aussitôt détrompé ; tout le décourage comme tout l’intéresse.
- 179Celui qui est continuellement moitié heureux, en quelque sorte, et moitié malheureux, approchera de l’équilibre : assez égal, il sera bon plutôt que d’un grand caractère ; sa vie sera plus douce qu’heureuse ; il aura du jugement, et peu de génie.
- 180Celui qui jouit habituellement, et sans avoir jamais de malheur visible, ne sera séduit par rien : il n’a plus besoin de jouir, et dans son bien-être extérieur, il éprouve secrètement un perpétuel besoin de souffrir. Il ne sera pas expansif, indulgent, aimant : mais il sera indifférent dans la jouissance des plus grands biens, susceptible de trouver un malheur dans le plus petit inconvénient. Habitué à ne pas éprouver de revers, il sera confiant, mais confiant en lui-même ou dans son sort, et non point envers les autres hommes : il ne sent pas le besoin de leur appui ; et comme sa fortune est meilleure que celle du plus grand nombre, il est bien près de se sentir plus sage que tous. Il veut toujours jouir, et surtout il veut paraître jouir beaucoup, et cependant il éprouve un besoin interne de souffrir ; ainsi, dans le moindre prétexte, il trouvera facilement un motif de se fâcher contre les choses, d’être indisposé contre les hommes. N’étant pas vraiment bien, mais n’ayant pas à espérer d’être mieux, il ne désirera rien d’une manière positive ; mais il aimera le changement en général, et il l’aimera dans les détails plus que dans l’ensemble. Ayant trop, il sera prompt à tout quitter. Il trouvera quelque plaisir, il mettra une sorte de vanité à être irrité, aliéné, souffrant, mécontent. Il sera difficile, il sera exigeant ; sans cela, que lui resterait-il de cette supériorité qu’il prétend avoir sur les autres hommes, et qu’il affecterait encore, si même il n’y prétendait plus ? Il sera dur ; il cherchera à s’entourer d’esclaves, pour que d’autres avouent cette supériorité, pour qu’ils en souffrent du moins, quand lui-même n’en jouit pas.
- 181La vraie bonté exige des conceptions étendues, une âme grande et des passions réprimées. Si la bonté est le premier mérite de l’homme, si les perfections morales sont essentielles au bonheur, c’est parmi ceux qui ont beaucoup souffert dans les premières années de la vie du cœur, que l’on trouvera les hommes les mieux organisés pour eux-mêmes et pour l’intérêt de tous, les hommes les plus justes, les plus sensés, les moins éloignés du bonheur, et le plus invariablement attachés à la vertu.
- 182Mais l’homme de bien est invariable : il n’a les passions d’aucune coterie, ni les habitudes d’aucun état ; on ne l’emploie pas ; il ne peut avoir ni animosité, ni ostentation, ni manie ; il n’est étonné ni du bien, parce qu’il l’eût fait également, ni du mal, parce qu’il est dans la nature ; il s’indigne contre le crime, et ne hait pas le coupable ; il méprise la bassesse de l’âme, mais il ne s’irrite pas contre un ver à cause que le malheureux n’a point d’ailes.
- 183Il n’est pas l’ennemi du superstitieux ; il n’a pas de superstitions contraires. Il cherche l’origine souvent très-sage de tant d’opinions devenues insensées, et il rit de ce qu’on a ainsi pris le change. Il a des vertus, non par fanatisme, mais parce qu’il cherche l’ordre ; il fait le bien pour diminuer l’inutilité de sa vie ; il préfère les jouissances des autres aux siennes, car les autres peuvent jouir, et lui ne le peut guère ; il aime seulement à se réserver ce qui procure les moyens d’être bon à quelque chose, et aussi de vivre sans trouble : il faut du calme à qui n’attend pas de plaisirs. Il n’est point défiant ; mais comme il n’est pas séduit, il pense quelquefois à contenir la facilité de son cœur : il sait s’amuser à être un peu victime, mais il n’entend pas qu’on le prenne pour dupe. Il peut avoir à souffrir de quelques fripons ; il n’est pas leur jouet. Il laissera parfois à de certains hommes à qui il est utile le petit plaisir de se donner en cachette les airs de le protéger. Il n’est pas content de ce qu’il fait, parce qu’il sent qu’on pourrait faire beaucoup plus ; il l’est seulement un peu de ses intentions, sans être plus fier de cette organisation intérieure qu’il ne le serait d’avoir reçu un nez d’une belle forme. Il consumera ainsi ses heures en se traînant vers le mieux ; quelquefois d’un pas énergique quoique embarrassé ; plus souvent avec incertitude, avec un peu de faiblesse, avec le sourire du découragement.
- 184DEUXIÈME FRAGMENT.
- 185Dès que l’on observe les peines d’une certaine classe d’hommes, et qu’on commence à en découvrir les causes, on reconnaît qu’une des choses les plus nouvelles et les plus utiles que l’on pût faire serait de les prémunir contre des vérités qui les trompent, contre des vertus qui les perdent.
- 186Le mépris de l’or est une chose absurde. Sans doute, préférer l’or à son devoir est un crime ; mais ne sait-on pas que la raison prescrit de préférer le devoir à la vie comme aux richesses ? Si la vie n’en est pas moins un bien en général, pourquoi l’or n’en serait-il pas aussi un ? Quelques hommes indépendants et isolés font très-bien de s’en passer ; mais tous ne sont pas dans ce cas, et ces déclamations si vaines, qui ont un côté faux, nuisent beaucoup à la vertu. Vous avez rendu contradictoires les principes de conduite ; si la vertu n’est que l’effort vers l’ordre, est-ce par tant de désordre et de confusion que vous prétendez y amener les hommes ? Pour moi, qui estime encore plus dans l’homme les qualités du cœur que celles de l’esprit, je pense néanmoins que l’instituteur d’un peuple trouverait plus de ressources pour contenir de mauvais cœurs que pour concilier des esprits faux.
- 187Les chrétiens et d’autres ont soutenu que la continence perpétuelle était une vertu ; ils ne l’ont pas exigée des hommes, ils ne l’ont même conseillée qu’à ceux qui prétendraient à la perfection. Quelque absolue et quelque indiscrète que doive être une loi qui vient du ciel, elle n’a pas osé davantage. Quand on demande aux hommes de ne pas aimer l’argent, on ne saurait y mettre aussi trop de modération et de justesse. L’abnégation religieuse ou philosophique a pu conduire plusieurs individus à une indifférence sincère pour les richesses, et même pour toute propriété ; mais dans la vie ordinaire le désir de l’or est inévitable. Avec l’or, dans quelque lieu habité que je paraisse, je fais un signe ; ce signe dit : Que l’on me prévienne, que l’on me nourrisse, que l’on m’habille, que l’on me désennuie, que l’on me considère, que l’on serve moi et les miens, que tout jouisse auprès de moi ; si quelqu’un souffre, qu’il le déclare, ses peines sont finies ! Et comme il a été dit, il est fait.
- 188Ceux qui méprisent l’or sont comme ceux qui méprisent la gloire, qui méprisent les femmes, qui méprisent les talents, la valeur, le mérite. Quand l’imbécillité de l’esprit, l’impuissance des organes, ou la grossièreté de l’âme rendent incapable d’user d’un bien sans le pervertir, on calomnie ce bien, ne voyant pas que c’est sa propre bassesse que l’on accuse. Un homme de mauvaises mœurs méprise les femmes, un raisonneur épais blâme l’esprit, un sophiste moralise contre l’argent. Sans doute, les faibles esclaves de leurs passions, des sots ingénieux, des bourgeois étonnés seront plus malheureux ou plus méchants quand ils seront riches. Ces gens-là doivent avoir peu, parce que, posséder ou abuser, c’est pour eux la même chose. Sans doute encore, celui qui devient riche et qui se met à vivre le plus qu’il peut en riche, ne gagne pas, et quelquefois perd à changer de situation. Mais pourquoi n’est-il pas mieux qu’auparavant ? c’est qu’il n’est pas réellement plus riche : plus opulent, il est plus gêné et plus inquiet. Il a de grands revenus, et il s’arrange si bien que le moindre incident les dérange, et qu’il accumule des dettes jusqu’à sa ruine. Il est clair que cet homme est pauvre. Centupler ses besoins, faire tout pour l’ostentation ; avoir vingt chevaux parce qu’un tel en a quinze, et si demain il en a vingt, en avoir bien vite trente ; c’est s’embarrasser dans les chaînes d’une pénurie plus pénible et plus soucieuse que la première. Mais avoir une maison commode et saine, un intérieur bien ordonné, de la propreté, une certaine abondance, une élégance simple, s’arrêter là quand même la fortune deviendrait quatre fois plus grande, employer le reste à tirer un ami d’embarras, à parer d’avance aux événements funestes, à donner à l’homme bon devenu malheureux ce qu’il a donné dans sa jeunesse à de plus heureux que lui, à remplacer la vache de cette mère de famille qui n’en avait qu’une, à envoyer du grain chez ce cultivateur dont le champ vient d’être grêlé, à réparer le chemin où des chars ont versé, où les chevaux se blessent ; s’occuper selon ses facultés et ses goûts ; donner à ses enfants des connaissances, l’esprit d’ordre et des talents : tout cela vaut bien la misère gauchement prônée par la fausse sagesse.
- 189Le mépris de l’or, inconsidérément recommandé dans l’âge qui en ignore la valeur, a souvent ôté à des hommes supérieurs un des plus grands moyens, et peut-être le plus sûr, de ne point vivre inutiles comme la foule.
- 190Combien de jeunes personnes, dans le choix d’un maître, se piquent de compter les biens pour rien, et se précipitent ainsi dans tous les dégoûts d’un sort précaire, et dans l’ennui habituel qui seul contient tant de maux !
- 191Ce n’était pas dans un sens trivial qu’Épicure disait : Le sage choisit pour ami un caractère gai et complaisant. Un philosophe de vingt ans passe légèrement sur ce conseil, et c’est beaucoup s’il n’en est pas révolté, car il a rejeté les préjugés communs ; mais il en sentira l’importance quand il aura quitté ceux de la sagesse.
- 192C’est peu de chose de n’être point comme le vulgaire des hommes ; mais c’est avoir fait un pas vers la sagesse, que de n’être plus comme le vulgaire des sages.
- 193LETTRE XXXVI.
- 194Lyon, 7 avril, VI.
- 195Monts superbes, écroulement des neiges amoncelées, paix solitaire du vallon dans la forêt, feuilles jaunies qu’emporte le ruisseau silencieux ! que seriez-vous à l’homme, si vous ne lui parliez point des autres hommes ? La nature serait muette, s’ils n’étaient plus. Si je restais seul sur la terre, que me feraient et les sons de la nuit austère, et le silence solennel des grandes vallées, et la lumière du couchant dans un ciel rempli de mélancolie, sur les eaux calmes ? La nature sentie n’est que dans les rapports humains, et l’éloquence des choses n’est rien que l’éloquence de l’homme. La terre féconde, les cieux immenses, les eaux passagères ne sont qu’une expression des rapports que nos cœurs produisent et contiennent.
- 196Convenance entière ; amitié des anciens ! Quand celui qui possédait l’affection sans bornes recevait des tablettes où il voyait les traits de la main d’un ami, lui restait-il des yeux pour examiner alors les beautés d’un site, ou les dimensions d’un glacier ? Mais les relations de la vie humaine sont multipliées ; la perception de ces rapports est incertaine, inquiète, pleine de froideurs et de dégoûts ; l’amitié antique est toujours loin de nos cœurs ou de notre destinée. Les liaisons restent incomplètes entre l’espoir et les précautions, entre les délices que l’on attend et l’amertume qu’on éprouve. L’intimité elle-même est entravée par les ennuis, ou affaiblie par le partage, ou arrêtée par les circonstances. L’homme vieillit, et son cœur rebuté vieillit avant lui. Si tout ce qu’il peut aimer est dans l’homme, tout ce qu’il évite est aussi dans lui. Là où sont tant de convenances sociales, là, et par une nécessité invincible, se trouvent aussi toutes les discordances. Ainsi, celui qui craint plus qu’il n’espère reste un peu éloigné de l’homme. Les choses mortes sont moins puissantes ; mais elles sont plus à nous, elles sont ce que nous les faisons. Elles contiennent moins ce que nous cherchons ; mais nous sommes plus assurés d’y trouver, à notre choix, les choses qu’elles contiennent. Ce sont les biens de la médiocrité, bornés, mais certains. La passion cherche l’homme, quelquefois la raison se trouve réduite à le quitter pour des choses moins bonnes et moins funestes. Ainsi s’est formé un lien puissant de l’homme avec cet ami de l’homme, pris hors de son espèce, et qui lui convient tant, parce qu’il est moins que nous, et qu’il est plus que les choses insensibles. S’il fallait que l’homme prît au hasard un ami, il lui vaudrait mieux le prendre dans l’espèce des chiens que dans celle des hommes. Le dernier de ses semblables lui donnerait moins de consolations et moins de paix que le dernier de ces animaux.
- 197LETTRE XXXVII.
- 198Lyon, 2 mai, VI.
- 199De tous les moments rapides et incertains où j’ai cru dans ma simplicité qu’on était sur la terre pour y vivre, aucun ne m’a laissé de si profonds souvenirs que ces vingt jours d’oubli et d’espérance, où, vers l’équinoxe de mars, près du torrent, devant les rochers, entre la jacinthe heureuse et la simple violette, j’allai m’imaginer qu’il me serait donné d’aimer.
- 200Cependant tout cela est peu de chose ; je ne le voyais point il y a un demi-siècle, et dans un demi-siècle je ne le verrai pas.
- 201LETTRE XXXVIII.
- 202Lyon, 8 mai, VI.
- 203Il faut qu’un tel abîme de misères touche aux perceptions de l’immortalité. S’il était possible que, dans un âge de raison, j’eusse manqué essentiellement à mon père, je serais malheureux toute la vie, parce qu’il n’est plus, et que ma faute serait aussi irréparable que monstrueuse. On pourrait dire, il est vrai, qu’un mal fait à celui qui ne le sent plus, qui n’existe plus, est actuellement chimérique en quelque sorte et indifférent, comme le sont les choses tout à fait passées. Je ne saurais le nier ; cependant j’en serais inconsolable. La raison de ce sentiment est bien difficile à trouver. S’il n’était autre que le sentiment d’une chute avilissante dont on a perdu l’occasion de se relever avec une noblesse qui puisse consoler intérieurement, on trouverait ce même dédommagement dans la vérité de l’intention. Lorsqu’il ne s’agit que de notre propre estime, le désir d’une chose louable doit nous satisfaire comme son exécution. Celle-ci ne diffère du désir que par les suites, et il n’en peut être aucune pour l’offensé qui ne vit plus. On voit pourtant le sentiment de cette injustice dont les effets ne subsistent plus pour nous accabler encore, nous avilir, nous déchirer, comme si elle devait avoir des résultats éternels. On dirait que l’offensé n’est qu’absent, et que nous devons retrouver les rapports que nous avions avec lui, mais dans un état qui ne permettra plus de rien changer, de rien réparer, et où le mal sera perpétuel malgré nos remords.
- 204L’esprit humain trouve toujours à se perdre dans cette liaison des choses effectuées avec leurs conséquences inconnues. Il pourrait imaginer que ces conceptions d’un ordre futur et d’une suite sans bornes aux choses présentes n’ont d’autres fondements que la possibilité de leurs suppositions ; qu’elles doivent être comptées parmi les moyens qui retiennent l’homme dans la diversité, dans les oppositions, dans la perpétuelle incertitude, où le plonge la perception incomplète des propriétés et de l’enchaînement des choses.
- 205C’est au chapitre huitième du livre second qu’il dit : « Comme je sçay, par une trop certaine expérience, il n’est aucune si douce consolation en la perte de nos amis, que celle que nous apporte la science de n’avoir rien oublié à leur dire, et d’avoir eu avec eux une parfaite et entière communication. »
- 206Cette entière communication avec l’être moral semblable à nous, et mis auprès de nous dans des rapports respectés, semble une partie essentielle du rôle qui nous est départi pour l’emploi de notre durée. Nous sommes mécontents de nous, quand, l’acte étant fini, nous avons perdu sans retour le mérite de l’exécution dans la scène qui nous était confiée.
- 207Ceci prouve, me direz-vous peut-être, que nous pressentons une autre durée. Je vous l’accorde, et nous conviendrons aussi que le chien, qui ne veut plus alimenter sa vie parce que son maître a perdu la sienne, et qui s’élance dans le bûcher embrasé où l’on consume son corps, veut mourir avec lui parce qu’il croit fermement à l’immortalité, et qu’il a la certitude consolante de le rejoindre dans un autre monde.
- 208Dites : Sur une terre de plaisirs et de tristesse, la destination de l’homme est d’accroître le sentiment de la joie, de féconder l’énergie expansive, et de combattre, dans tout ce qui sent, le principe de l’avilissement et des douleurs...
- 209TROISIÈME FRAGMENT.
- 210DE L’EXPRESSION ROMANTIQUE, ET DU RANZ DES VACHES.
- 211Le romanesque séduit les imaginations vives et fleuries ; le romantique suffit seul aux âmes profondes, à la véritable sensibilité. La nature est pleine d’effets romantiques dans les pays simples ; une longue culture les détruit dans les terres vieillies, surtout dans les plaines dont l’homme s’assujettit facilement toutes les parties.
- 212Les effets romantiques sont les accents d’une langue que les hommes ne connaissent pas tous, et qui devient étrangère à plusieurs contrées. On cesse bientôt de les entendre quand on ne vit plus avec eux ; et cependant cette harmonie romantique est la seule qui conserve à nos cœurs les couleurs de la jeunesse et la fraîcheur de la vie. L’homme de la société ne sent plus ces effets trop éloignés de ses habitudes, il finit par dire : Que m’importe ? Il est comme ces tempéraments fatigués du feu desséchant d’un poison lent et habituel ; il se trouve vieilli dans l’âge de la force, et les ressorts de la vie sont relâchés en lui, quoiqu’il garde l’extérieur d’un homme.
- 213Mais vous, que le vulgaire croit semblables à lui, parce que vous vivez avec simplicité, parce que vous avez du génie sans avoir les prétentions de l’esprit, ou simplement parce qu’il vous voit vivre, et que, comme lui, vous mangez et vous dormez ; hommes primitifs, jetés çà et là dans le siècle vain, pour conserver la trace des choses naturelles, vous vous reconnaissez, vous vous entendez dans une langue que la foule ne sait point, quand le soleil d’octobre paraît dans les brouillards sur les bois jaunis ; quand un filet d’eau coule et tombe dans un pré fermé d’arbres, au coucher de la lune ; quand sous le ciel d’été, dans un jour sans nuages, une voix de femme chante à quatre heures, un peu au loin, au milieu des murs et des toits d’une grande ville.
- 214Imaginez une plaine d’une eau limpide et blanche. Elle est vaste, mais circonscrite ; sa forme oblongue et un peu circulaire se prolonge vers le couchant d’hiver. Des sommets élevés, des chaînes majestueuses la ferment de trois côtés. Vous êtes assis sur la pente de la montagne, au-dessus de la grève du nord, que les flots quittent et recouvrent. Des rochers perpendiculaires sont derrière vous ; ils s’élèvent jusqu’à la région des nues ; le triste vent du pôle n’a jamais soufflé sur cette rive heureuse. A votre gauche, les montagnes s’ouvrent, une vallée tranquille s’étend dans leurs profondeurs, un torrent descend des cimes neigeuses qui la ferment ; et quand le soleil du matin paraît entre les pics glacés, sur les brouillards, quand des voix de la montagne indiquent les chalets, audessus des prés encore dans l’ombre, c’est le réveil d’une terre primitive, c’est un monument de nos destinées méconnues !
- 215Voici les premiers moments nocturnes ; l’heure du repos et de la tristesse sublime. La vallée est fumeuse, elle commence à s’obscurcir. Vers le midi, le lac est dans la nuit ; les rochers qui le ferment sont une zone ténébreuse sous le dôme glacé qui les surmonte, et qui semble retenir dans ses frimas la lumière du jour. Ses derniers feux jaunissent les nombreux châtaigniers sur les rocs sauvages ; ils passent en longs traits sous les hautes flèches du sapin alpestre ; ils brunissent les monts ; ils allument les neiges ; ils embrasent les airs ; et l’eau sans vagues, brillante de lumière et confondue avec les cieux, est devenue infinie comme eux et plus pure encore, plus éthérée, plus belle. Son calme étonne, sa limpidité trompe, la splendeur aérienne qu’elle répète semble creuser ses profondeurs ; et sous ces monts séparés du globe et comme suspendus dans les airs, vous trouvez à vos pieds le vide des cieux et l’immensité du monde. Il y a là un temps de prestige et d’oubli. L’on ne sait plus où est le ciel, où sont les monts, ni sur quoi l’on est porté soi-même ; on ne trouve plus de niveau, il n’y a plus d’horizon ; les idées sont changées, les sensations inconnues : vous êtes sortis de la vie commune. Et lorsque l’ombre a couvert cette vallée d’eau, lorsque l’œil ne discerne plus ni les objets ni les distances, lorsque le vent du soir a soulevé les ondes, alors, vers le couchant, l’extrémité du lac reste seule éclairée d’une pâle lueur ; mais tout ce que les monts entourent n’est qu’un gouffre indiscernable, et au milieu des ténèbres et du silence vous entendez, à mille pieds sous vous, s’agiter ces vagues toujours répétées, qui passent et ne cessent point, qui frémissent sur la grève à intervalles égaux, qui s’engouffrent dans les roches, qui se brisent sur la rive, et dont les bruits semblent résonner d’un long murmure dans l’abîme invisible.
- 216C’est dans les sons que la nature a placé la plus forte expression du caractère romantique ; c’est surtout au sens de l’ouïe que l’on peut rendre sensibles, en peu de traits et d’une manière énergique, les lieux et les choses extraordinaires. Les odeurs occasionnent des perceptions rapides et immenses, mais vagues ; celles de la vue semblent intéresser plus l’esprit que le cœur : on admire ce qu’on voit, mais on sent ce qu’on entend. La voix d’une femme aimée sera plus belle encore que ses traits ; les sons que rendent des lieux sublimes feront une impression plus profonde et plus durable que leurs formes. Je n’ai point vu de tableau des Alpes qui me les rendit présentes comme le peut faire un air vraiment alpestre.
- 217Le Ranz des vaches ne rappelle pas seulement des souvenirs, il peint. Je sais que Rousseau a dit le contraire, mais je crois qu’il s’est trompé. Cet effet n’est point imaginaire ; il est arrivé que deux personnes, parcourant séparément les planches des Tableaux pittoresques de la Suisse, ont dit toutes deux, à la vue du Grimsel : « Voilà où il faut entendre le Ranz des vaches. » S’il est exprimé d’une manière plus juste que savante, si celui qui le joue le sent bien, les premiers sons nous placent dans les hautes vallées, près des rocs nus et d’un gris roussâtre, sous le ciel froid, sous le soleil ardent. On est sur la croupe des sommets arrondis et couverts de pâturages. On se pénètre de la lenteur des choses et de la grandeur des lieux ; on y trouve la marche tranquille des vaches et le mouvement mesuré de leurs grosses cloches, près des nuages, dans l’étendue doucement inclinée depuis la crête des granits inébranlables jusqu’aux granits ruinés des ravins neigeux. Les vents frémissent d’une manière austère dans les mélèzes éloignés ; on discerne le roulement du torrent caché dans les précipices qu’il s’est creusés durant de longs siècles. À ces bruits solitaires dans l’espace succèdent les accents hâtés et pesants des Küheren, expression nomade d’un plaisir sans gaieté, d’une joie des montagnes. Les chants cessent ; l’homme s’éloigne ; les cloches ont passé les mélèzes ; on n’entend plus que le choc des cailloux roulants, et la chute interrompue des arbres que le torrent pousse vers les vallées. Le vent apporte ou recule ces sons alpestres ; et, quand il les perd, tout paraît froid, immobile et mort. C’est le domaine de l’homme qui n’a pas d’empressement. Il sort du toit bas et large, que les lourdes pierres assurent contre les tempêtes ; si le soleil est brûlant, si le vent est fort, si le tonnerre roule sous ses pieds, il ne le sait pas. Il marche du côté où les vaches doivent être, elles y sont ; il les appelle, elles se rassemblent, elles s’approchent successivement, et il retourne avec la même lenteur, chargé de ce lait destiné aux plaines qu’il ne connaîtra pas. Les vaches s’arrêtent, elles ruminent ; il n’y a plus de mouvement visible, il n’y a plus d’hommes. L’air est froid, le vent a cessé avec la lumière du soir ; il ne reste que la lueur des neiges antiques, et la chute des eaux dont le bruissement sauvage, en s’élevant des abîmes, semble ajouter à la permanence silencieuse des hautes cimes, et des glaciers, et de la nuit (G).
- 218LETTRE XXXIX.
- 219Lyon, 11 mai, VI.
- 220Ce que peut avoir de séduisant la multitude de rapports qui lient chaque individu à son espèce et à l’univers, cette attente expansive que donne à un cœur jeune tout un monde à expérimenter, ce dehors inconnu et fantastique, ce prestige est décoloré, fugitif, évanoui. Ce monde terrestre offert à l’action de mon être est devenu aride et nu : j’y cherchais la vie de l’âme, il ne la contient pas.
- 221Voilà plusieurs années que le mal menace, se prépare, se décide, se fixe. Si le malheur, du moins, ne vient pas rompre cet uniforme ennui, il faudra que tout cela finisse.
- 222LETTRE XL.
- 223Lyon, 14 mai, VI.
- 224Comme j’allais rentrer, un homme âgé, faible, et qui paraissait abattu par la misère, s’approcha de moi en me regardant beaucoup ; il me nomma, et me demanda quelques secours. Je ne sus pas le reconnaître pour le moment ; mais ensuite je fus accablé en me rappelant que ce ne pouvait être que ce professeur de troisième, si laborieux et si bon. Je me suis informé ce matin ; mais je ne sais si je pourrai découvrir le triste grenier où, sans doute, il passe ses derniers jours. L’infortuné aura cru que je ne voulais pas le reconnaître. Si je le trouve, il faut qu’il ait une chambre et quelques livres qui lui rendent ses habitudes : il me semble qu’il y voit encore bien. Je ne sais ce que je dois lui promettre de votre part ; marquez-le-moi : il ne s’agit pas d’un moment, mais du reste de sa vie. Je ne ferai rien sans savoir vos intentions.
- 225Car je suis un homme fait. Les dégoûts m’ont mûri : grâce à ma destinée, je n’ai d’autre maître que ce peu de raison qu’on reçoit d’en haut sans savoir pourquoi. Je ne suis point sous le joug des passions ; les désirs ne m’égarent pas ; la volupté ne me corrompra pas. J’ai laissé là toutes ces futilités des âmes fortes : je n’aurai point le ridicule de jouir des choses romanesques dont on doit revenir, ou d’être dupe d’un beau sentiment. Je me sens en état de voir avec indifférence un site si heureux, un beau ciel, une action vertueuse, une scène touchante ; et, si j’y mettais assez d’importance, je pourrais, comme l’homme du meilleur ton, bâiller toujours en souriant toujours, m’amuser consumé de chagrins, et mourir d’ennui avec beaucoup de calme et de dignité.
- 226Dans le premier moment, j’ai été surpris de la voir, et maintenant je le suis encore, parce que je ne vois pas à quoi cela peut mener. Mais quelle nécessité y a-t-il que cela mène à quelque chose ? Que d’incidents isolés dans le cours du monde, ou qui n’ont pas de résultats que nous puissions connaître ! Je ne parviens pas à me défaire de cette sorte d’instinct qui cherche une suite et des conséquences à chaque chose, surtout à celles que le hasard amène. Je veux toujours y voir et l’effet d’une intention, et un moyen de la nécessité. Je m’amuse de ce singulier penchant : il nous a fourni plus d’une occasion de rire ensemble ; et, dans ce moment-ci, je ne le trouve point du tout incommode.
- 227Il est certain que, si j’avais su la rencontrer, je n’aurais pas été de ce côté : je crois pourtant que j’aurais eu tort. Un rêveur doit tout voir, et un rêveur n’a malheureusement pas grand’chose à craindre. Faudrait-il d’ailleurs éviter tout ce qui tient à la vie de l’âme, et tout ce qui l’avertit de ses pertes ? le pourrait-on ? Une odeur, un son, un trait de lumière me diront de même qu’il y a autre chose dans la nature humaine que digérer et s’endormir. Un mouvement de joie dans le cœur du malheureux, ou le soupir de celui qui jouit, tout m’avertira de cette mystérieuse combinaison dont l’intelligence entretient et change sans cesse la suite infinie, et dont les corps ne sont que les matériaux qu’une idée éternelle arrange comme les figures d’une chose invisible, qu’elle roule comme des dés, qu’elle calcule comme des nombres.
- 228Mais quand tous les efforts, tous les talents, tous les succès, et tous les dons du hasard ont formé un visage admirable, un corps parfait, une manière finie, une âme grande, un cœur délicat, un esprit étendu, il ne faut qu’un jour pour que l’ennui et le découragement commencent à tout anéantir dans le vide d’un cloître, dans les dégoûts d’un mariage trompeur, dans la nullité d’une vie fastidieuse.
- 229LETTRE XLI.
- 230Lyon, 18 mai, VI.
- 231Vous ne pensez pas que, trop faible contre les maux de l’humanité, je n’ose même en soutenir la crainte : vous me connaissez mieux. Ce n’est point dans le malheur que je songerais à rejeter la vie. La résistance éveille l’âme et lui donne une attitude plus fière ; l’on se retrouve enfin quand il faut lutter contre de grandes douleurs ; on peut se plaire dans son énergie, on a du moins quelque chose à faire. Mais ce sont les embarras, les ennuis, les contraintes, l’insipidité de la vie, qui me fatiguent et me rebutent. L’homme passionné peut se résoudre à souffrir, puisqu’il prétend jouir un jour ; mais quelle considération peut soutenir l’homme qui n’attend rien ? Je suis las de mener une vie si vaine. Il est vrai que je pourrais prendre patience encore ; mais ma vie passe sans que je fasse rien d’utile, et sans que je jouisse, sans espoir, comme sans paix. Pensez-vous qu’avec une âme indomptable tout cela puisse durer de longues années ?
- 232Il faut que toute chose ait une fin selon sa nature. Puisque ma vie relative est retranchée du cours du monde, pourquoi végéter longtemps encore inutile au monde et fatigant à moi-même ? Pour le vain instinct d’exister ! pour respirer et avancer en âge ! pour m’éveiller amèrement quand tout repose, et chercher les ténèbres quand la terre fleurit ; pour n’avoir que le besoin des désirs, et ne connaître que le songe de l’existence ; pour rester déplacé, isolé sur la scène des afflictions humaines, quand nul n’est heureux par moi, quand je n’ai que l’idée du rôle d’un homme ; pour tenir à une vie perdue, lâche esclave, que la vie repousse et qui s’attache à son ombre, avide de l’existence, comme si l’existence réelle lui était laissée, et voulant être misérablement faute d’oser n’être plus !
- 233Les biens nombreux qui restent à l’homme dans le malheur même ne sauraient me retenir. Il y a plus de biens que de maux ; cela est vrai dans le sens absolu, et pourtant ce serait s’abuser étrangement que de compter ainsi. Un seul mal que nous ne pouvons oublier anéantit l’effet de vingt biens dont nous paraissons jouir ; et, malgré les promesses du raisonnement, il est beaucoup de maux que l’on ne saurait cesser de sentir qu’avec des efforts et du temps, si du moins l’on n’est sectaire et un peu fanatique. Le temps, il est vrai, dissipe ces maux, et la résistance du sage les use plus vite encore ; mais l’industrieuse imagination des autres hommes les a tellement multipliés, qu’ils seront toujours remplacés avant leur terme : et comme les biens passent ainsi que les douleurs, y eût-il dans l’homme dix plaisirs pour une seule peine, si l’amertume d’une seule peine corrompt cent plaisirs pendant toute sa durée, la vie sera au moins indifférente et inutile à qui n’a plus d’illusions. Le mal reste, le bien n’est plus : par quel prestige, pour quelle fin porterais-je la vie ? Le dénoûment est connu ; qu’y a-t-il à faire encore ? La perte vraiment irréparable est celle des désirs.
- 234Ce n’est pas ainsi que l’on doit estimer la valeur de la vie effective pour la plupart des hommes. Mais chaque jour de cette existence dont ils espèrent sans cesse, demandez-leur si le moment présent les satisfait, les mécontente, ou leur est indifférent ; vos résultats seront sûrs alors. Toute autre estimation n’est qu’un moyen de s’en imposer à soi-même ; et je veux mettre une vérité claire et simple à la place des idées confuses et des sophismes rebattus.
- 235L’on me dira sérieusement : Arrêtez vos désirs ; bornez ces besoins trop avides ; mettez vos affections dans les choses faciles. Pourquoi chercher ce que les circonstances éloignent ? Pourquoi exiger ce dont les hommes se passent si bien ? Pourquoi vouloir des choses utiles ? tant d’autres n’y pensent même pas ! Pourquoi vous plaindre des douleurs publiques ? Voyez-vous qu’elles troublent le sommeil d’un seul heureux ? Que servent ces pensers d’une âme forte, et cet instinct des choses sublimes ? Ne sauriez-vous rêver la perfection sans y prétendre amener la foule qui s’en rit, tout en gémissant ; et vous faut-il, pour jouir de votre vie, une existence grande ou simple, des circonstances énergiques, des lieux choisis, des hommes et des choses selon votre cœur ? Tout est bon à l’homme, pourvu qu’il existe ; et partout où il peut vivre, il peut vivre content. S’il a une bonne réputation, quelques connaissances qui lui veuillent du bien, une maison et de quoi se présenter dans le monde, que lui faut-il davantage ? — Certes, je n’ai rien à répondre à ces conseils qu’un homme mûr me donnerait, et je les crois très-bons, en effet, pour ceux qui les trouvent tels.
- 236Cependant je suis plus calme maintenant, et je commence à me lasser de mon impatience même. Des idées sombres, mais tranquilles, me deviennent plus familières. Je songe volontiers à ceux qui, le matin de leurs jours, ont trouvé leur éternelle nuit ; ce sentiment me repose et me console, c’est l’instinct du soir. Mais pourquoi ce besoin des ténèbres ? pourquoi la lumière m’est-elle pénible ? Ils le sauront un jour ; quand ils auront changé, quand je ne serai plus.
- 237Il se peut que le vrai bien de l’homme soit son indépendance morale, et que ses misères ne soient que le sentiment de sa propre faiblesse dans des situations multipliées ; que tout devienne songe hors de lui, et que la paix soit dans le cœur inaccessible aux illusions. Mais sur quoi se reposera la pensée désabusée ? Que faire dans la vie quand on est indifférent à tout ce qu’elle renferme ? Quand la passion de toutes choses, quand ce besoin universel des âmes fortes a consumé nos cœurs, le charme abandonne nos désirs détrompés, et l’irremédiable ennui naît de ces cendres refroidies. Funèbre, sinistre, il absorbe tout espoir, il règne sur les ruines, il dévore, il éteint ; d’un effort invincible, il creuse notre tombe, asile qui donnera du moins le repos par l’oubli, le calme dans le néant.
- 238C’est un crime, me dit-on, de déserter la vie. — Mais ces mêmes sophistes qui me défendent la mort m’exposent ou m’envoient à elle. Leurs innovations la multiplient autour de moi, leurs préceptes m’y conduisent, ou leurs lois me la donnent. C’est une gloire de renoncer à la vie quand elle est bonne, c’est une justice de tuer celui qui veut vivre ; et cette mort que l’on doit chercher quand on la redoute, ce serait un crime de s’y livrer quand on la désire ! Sous cent prétextes, ou spécieux, ou ridicules, vous vous jouez de mon existence ; moi seul je n’aurais plus de droits sur moi-même ! Quand j’aime la vie, je dois la mépriser ; quand je suis heureux, vous m’envoyez mourir : et si je veux la mort, c’est alors que vous me la défendez ; vous m’imposez la vie quand je l’abhorre !
- 239Dites-moi clairement, sans vos détours habituels, sans cette vaine éloquence des mots qui ne me trompera pas, sans ces grands noms mal entendus de force, de vertu, d’ordre éternel, de destination morale ; dites-moi simplement si les lois de la société sont faites pour le monde actuel et visible, ou pour une vie future, éloignée de nous ? Si elles sont faites pour le monde positif, dites-moi comment des lois relatives à un ordre de choses peuvent m’obliger quand cet ordre n’est plus ; comment ce qui règle la vie peut s’étendre au delà ; comment ce mode selon lequel nous avons déterminé nos rapports peut subsister quand ces rapports ont fini ; et comment j’ai pu jamais consentir que nos conventions me retinssent quand je n’en voudrais plus ? Quel est le fondement, je veux dire le prétexte, de vos lois ? N’ont-elles pas promis le bonheur de tous ? Quand je veux la mort, apparemment je ne me sens pas heureux. Le pacte qui m’opprime doit-il être irrévocable ? Un engagement onéreux dans les choses particulières de la vie peut trouver au moins des compensations, et on peut sacrifier un avantage quand il nous reste la faculté d’en posséder d’autres ; mais l’abnégation totale peut-elle entrer dans l’idée d’un homme qui conserve quelque notion de droit et de vérité ? Toute société est fondée sur une réunion de facultés, un échange de services ; mais quand je nuis à la société, ne refuse-t-elle pas de me protéger ? Si donc elle ne fait rien pour moi, ou si elle fait beaucoup contre moi, j’ai aussi le droit de refuser de la servir. Notre pacte ne lui convient plus, elle le rompt ; il ne me convient plus, je le romps aussi : je ne me révolte pas, je sors.
- 240C’est un dernier effort de votre tyrannie jalouse. Trop de victimes vous échapperaient ; trop de preuves de la misère publique s’élèveraient contre le vain bruit de vos promesses, et découvriraient vos codes astucieux dans leur nudité aride et leur corruption financière. J’étais simple de vous parler de justice ! j’ai vu le sourire de la pitié dans votre regard paternel. Il me dit que c’est la force et l’intérêt qui mènent les hommes. Vous l’avez voulu ; eh bien ! comment votre loi sera-t-elle maintenue ? Qui punira-t-elle de son infraction ? Atteindra-t-elle celui qui n’est plus ? Vengera-t-elle sur les siens un effort méprisé ? Quelle démence inutile ! Multipliez nos misères, il le faut pour les grandes choses que vous projetez, il le faut pour le genre de gloire que vous cherchez ; asservissez, tourmentez, mais du moins ayez un but ; soyez iniques et froidement atroces, mais du moins ne le soyez pas en vain. Quelle dérision, qu’une loi de servitude qui ne sera ni obéie ni vengée !
- 241L’Éternel m’a donné l’existence et m’a chargé de mon rôle, dites-vous, dans l’harmonie de ses œuvres ; je dois le remplir jusqu’à la fin, et je n’ai pas le droit de me soustraire à son empire. — Vous oubliez trop tôt l’âme que vous m’avez donnée. Ce corps terrestre n’est que poussière, ne vous en souvient-il plus ? Mais mon intelligence, souffle impérissable émané de l’intelligence universelle, ne pourra jamais se soustraire à sa loi. Comment quitterais-je l’empire du maître de toutes choses ? Je ne change que de lieu ; les lieux ne sont rien pour celui qui contient et gouverne tout. Il ne m’a pas placé plus exclusivement sur la terre que dans la contrée où il m’a fait naître.
- 242La nature veille à ma conservation ; je dois aussi me conserver pour obéir à ses lois, et puisqu’elle m’a donné la crainte de la mort, elle me défend de la chercher. — C’est une belle phrase ; mais la nature me conserve ou m’immole à son gré : du moins le cours des choses n’a point en cela de loi connue. Lorsque je veux vivre, un gouffre s’entr’ouvre pour m’engloutir, la foudre descend me consumer. Si la nature m’ôte la vie qu’elle m’a fait aimer, je me l’ôte quand je ne l’aime plus ; si elle m’arrache un bien, je rejette un mal ; si elle livre mon existence au cours arbitraire des événements, je la quitte ou la conserve avec choix. Puisqu’elle m’a donné la faculté de vouloir et de choisir, j’en use dans la circonstance où j’ai à décider entre les plus grands intérêts ; et je ne saurais comprendre que faire servir la liberté reçue d’elle à choisir ce qu’elle m’inspire, ce soit l’outrager. Ouvrage de la nature, j’interroge ses lois, j’y trouve ma liberté. Placé dans l’ordre social, je réponds aux préceptes erronés des moralistes, et je rejette des lois que nul législateur n’avait le droit de faire.
- 243Dans tout ce que n’interdit pas une loi supérieure et évidente, mon désir est ma loi, puisqu’il est le signe de l’impulsion naturelle ; il est mon droit par cela seul qu’il est mon désir. La vie n’est pas bonne pour moi si, désabusé de ses biens, je n’ai plus d’elle que ses maux : elle m’est funeste alors ; je la quitte, c’est le droit de l’être qui choisit et qui veut.
- 244LETTRE XLII.
- 245Lyon, 29 mai, VI.
- 246Ce n’est pas que j’aie rien décidé. L’ennui m’accable, le dégoût m’atterre. Je sais que ce mal est en moi. Que ne puis-je être content de manger et de dormir ! car enfin je mange et je dors. La vie que je traîne n’est pas très-malheureuse. Chacun de mes jours est supportable, mais leur ensemble m’accable. Il faut que l’être organisé agisse, et qu’il agisse selon sa nature. Lui suffit-il d’être bien abrité, bien chaudement , bien mollement couché, nourri de fruits délicats, environné du murmure des eaux et du parfum des fleurs ? Vous le retenez immobile : cette mollesse le fatigue, ces essences l’importunent, ces aliments choisis ne le nourrissent pas. Retirez vos dons et vos chaînes : qu’il agisse, qu’il souffre même ; qu’il agisse, c’est jouir et vivre.
- 247Cependant l’apathie m’est devenue comme naturelle ; il semble que l’idée d’une vie active m’effraye ou m’étonne. Les choses étroites me répugnent, et leur habitude m’attache. Les grandes choses me séduiront toujours, et ma paresse les craindrait. Je ne sais ce que je suis, ce que j’aime, ce que je veux ; je gémis sans cause, je désire sans objet, et je ne vois rien, sinon que je ne suis pas à ma place.
- 248Ce pouvoir que l’homme ne saurait perdre, ce pouvoir de cesser d’être, je l’envisage non pas comme l’objet d’un désir constant, non pas comme celui d’une résolution irrévocable, mais comme la consolation qui reste dans les maux prolongés, comme le terme toujours possible des dégoûts et de l’importunité.
- 249Vous me rappelez le mot qui termine une lettre de milord Edouard. Je n’y vois pas une preuve contre moi. Je pense de même sur le principe ; mais la loi sans exception qui défend de quitter volontairement la vie ne m’en paraît pas une conséquence.
- 250La moralité de l’homme, et son enthousiasme, l’inquiétude de ses vœux, le besoin d’extension qui lui est habituel, semblent annoncer que sa fin n’est pas dans les choses fugitives ; que son action n’est pas bornée aux spectres visibles ; que sa pensée a pour objet les concepts nécessaires et éternels ; que son affaire est de travailler à l’amélioration ou à la réparation du monde ; que sa destination est, en quelque sorte, d’élaborer, de subtiliser, d’organiser, de donner à la matière plus d’énergie, aux êtres plus de puissance, aux organes plus de perfection, aux germes plus de fécondité, aux rapports des choses plus de rectitude, à l’ordre plus d’empire.
- 251Dans cette hypothèse , l’homme qui est digne d’un aussi grand ministère, vainqueur des obstacles et des dégoûts, reste à son poste jusqu’au dernier moment. Je respecte cette constance ; mais il ne m’est pas prouvé que ce soit là son poste. Si l’homme survit à la mort apparente, pourquoi, je le répète, son poste exclusif est-il plutôt sur la terre que dans la condition, dans le lieu où il est né ? Si au contraire la mort est le terme absolu de son existence, de quoi peut-il être chargé, si ce n’est d’une amélioration sociale ? Ses devoirs subsistent ; mais, nécessairement bornés à la vie présente, ils ne peuvent ni l’obliger au delà, ni l’obliger de rester obligé. C’est dans l’ordre social qu’il doit contribuer à l’ordre. Parmi les hommes il doit servir les hommes. Sans doute l’homme de bien ne quittera pas la vie tant qu’il pourra y être utile : être utile et être heureux sont pour lui une même chose. S’il souffre, et qu’en même temps il fasse beaucoup de bien, il est plus satisfait que mécontent. Mais quand le mal qu’il éprouve est plus grand que le bien qu’il opère, il peut tout quitter : il le devrait quand il est inutile et malheureux, s’il pouvait être assuré que, sous ces deux rapports, son sort ne changera pas. On lui a donné la vie sans son consentement ; s’il était encore forcé de la garder, quelle liberté lui resterait-il ? Il peut aliéner ses autres droits, mais jamais celui-là : sans ce dernier asile, sa dépendance est affreuse. Souffrir beaucoup pour être un peu utile, c’est une vertu qu’on peut conseiller dans la vie, mais non un devoir qu’on puisse prescrire à celui qui s’en retire. Tant que vous usez des choses, c’est une vertu obligatoire ; à ces conditions, vous êtes membre de la cité : mais quand vous renoncez au pacte, le pacte ne vous oblige plus. Qu’entend-on d’ailleurs par être utile, en disant que chacun peut l’être ? Un cordonnier, en faisant bien son métier, sauve à ses pratiques des désagréments ; cependant je doute qu’un cordonnier très-malheureux soit en conscience obligé de ne mourir que de paralysie, afin de continuer à bien prendre la mesure du pied. Quand c’est ainsi que nous sommes utiles, il nous est bien permis de cesser de l’être. L’homme est souvent admirable en supportant la vie ; mais ce n’est pas à dire qu’il y soit toujours obligé.
- 252Il me semble que voilà beaucoup de mots pour une chose très-simple. Mais quelque simple, que je la trouve, ne pensez pas que je m’entête de cette idée, et que je mette plus d’importance à l’acte volontaire qui peut terminer la vie qu’à un autre acte de cette même vie. Je ne vois pas que mourir soit une si grande affaire ; tant d’hommes meurent sans avoir le temps d’y penser, sans même le savoir ! Une mort volontaire doit être réfléchie sans doute, mais il en est de même de toutes les actions dont les conséquences ne sont pas bornées à l’instant présent.
- 253LETTRE XLIII.
- 254Lyon, 30 mai, VI.
- 255La Bruyère a dit : « Je ne haïrais pas d’être livré par la confiance à une personne raisonnable et d’en être gouverné en toutes choses, et absolument, et toujours. Je serais sûr de bien faire, sans avoir le soin de délibérer ; je jouirais de la tranquillité de celui qui est gouverné par la raison. »
- 256Moi, je vous dis que je voudrais être esclave afin d’être indépendant ; mais je ne le dis qu’à vous. Je ne sais si vous appellerez cela une plaisanterie. Un homme chargé d’un rôle dans ce monde et qui peut faire céder les choses à sa volonté est sans doute plus libre qu’un esclave, ou du moins il a une vie plus satisfaisante, puisqu’il peut vivre selon sa pensée. Mais il y a des hommes entravés de toutes parts. S’ils font un mouvement, cette chaîne inextricable qui les enveloppe comme un filet les repousse dans leur nullité ; c’est un ressort qui réagit d’autant plus, qu’il est heurté avec plus de force. Que voulez-vous que fasse un pauvre homme ainsi embarrassé ? Malgré sa liberté apparente, il ne peut pas plus produire au dehors des actes de sa vie que celui qui consume la sienne dans un cachot. Ceux qui ont trouvé à leur cage un côté faible, et dont le sort avait oublié de river les fers, s’attribuant ce hasard heureux, viennent vous dire : Courage ! il faut entreprendre, il faut oser ; faites comme nous. Ils ne voient point que ce n’est pas eux qui ont fait. Je ne dis pas que le hasard produise les choses humaines ; mais je crois qu’elles sont conduites, au moins en partie, par une force étrangère à l’homme, et qu’il faut, pour réussir, un concours indépendant de notre volonté.
- 257Celui-là seul aura pleinement vécu qui passe sa vie entière dans la position à laquelle son caractère le rend propre ; ou bien celui-là encore dont le génie embrasse les divers objets, que sa destinée conduit dans toutes les situations possibles à l’homme, et qui dans toutes sait être ce que sa situation demande. Dans les dangers, il est Morgan ; maître d’un peuple, il est Lycurgue ; chez des barbares, il est Odin ; chez les Grecs, il est Alcibiade ; dans le crédule Orient, il est Zerdust ; il vit dans la retraite comme Philoclès ; il gouverne comme Trajan ; dans une terre sauvage, il s’affermit pour d’autres temps, il dompte les caïmans, il traverse les fleuves à la nage, il poursuit le bouquetin sur les granits glacés, il allume sa pipe à la lave des volcans ; il détruit autour de son asile l’ours du Nord, percé des flèches que lui-même a faites. Mais l’homme doit si peu vivre, et la durée de ce qu’il laisse après lui a tant d’incertitude ! Si son cœur n’était pas avide, peut-être sa raison lui dirait-elle de vivre seulement sans douleurs, en donnant auprès de lui le bonheur à quelques amis dignes d’en jouir sans détruire son ouvrage.
- 258Les sages, dit-on, vivant sans passion, vivent sans impatience, et comme ils voient toutes choses d’un même œil, ils trouvent dans leur quiétude la paix et la dignité de la vie. Mais de grands obstacles s’opposent souvent à cette tranquille indifférence. Pour recevoir le présent comme il s’offre, et mépriser l’espoir ainsi que les craintes de l’avenir, il n’est qu’un moyen sûr, facile et simple, c’est d’éloigner de son idée cet avenir dont la pensée agite toujours, puisqu’elle est toujours incertaine.
- 259Le sage d’Épicure ne doit avoir ni femme ni enfants ; mais cela ne suffit pas encore. Dès que les intérêts de quelque autre sont attachés à notre prudence, des soins petits et inquiétants altèrent notre paix, inquiètent notre âme, et souvent même éteignent notre génie.
- 260La religion finit toutes ces anxiétés (H) ; elle fixe tant d’incertitudes ; elle donne un but qui, n’étant jamais atteint, n’est jamais dévoilé ; elle nous assujettit pour nous mettre en paix avec nous-mêmes ; elle nous promet des biens dont l’espoir reste toujours, parce que nous ne saurions en faire l’épreuve ; elle écarte l’idée du néant, elle écarte les passions de la vie ; elle nous débarrasse de nos maux désespérants, de nos biens fugitifs ; et elle met à la place un songe dont l’espérance, meilleure peut-être que tous les biens réels, dure du moins jusqu’à la mort. Si elle n’annonçait pas d’épouvantables châtiments, elle paraîtrait aussi bienfaisante que solennelle ; mais elle entraîne la pensée de l’homme vers des abîmes nouveaux. Elle est fondée sur des dogmes que plusieurs ne peuvent croire : en désirant ses effets, ils ne peuvent les éprouver ; en regrettant cette sécurité, ils ne sauraient en jouir. Ils cherchent ces célestes apparences, et ils ne voient qu’un rêve des mortels ; ils aiment la récompense de l’homme bon, mais ils ne voient pas qu’ils aient mérité de la nature ; ils voudraient perpétuer leur être, et ils voient que tout passe. Tandis que des novices à peine tonsurés entendent distinctement un ange qui célèbre leurs jeûnes et leurs mérites, ceux qui ont le sentiment de la vertu savent assez qu’ils n’atteignent pas à cette hauteur : accablés de leur faiblesse et du vide de leurs destins, ils n’ont pas une autre attente que de désirer, de s’agiter et de passer comme l’ombre qui n’a rien connu.
- 261LETTRE XLIV.
- 262Lyon, 15 juin, VI.
- 263Croyez-vous bien sérieusement que cette opinion, qui, dites-vous, ajoute à mon malheur, dépende de moi ? Le plus sûr est de croire : je ne le conteste pas. Vous me rappelez aussi ce que l’on n’a pas moins dit, que cette croyance est nécessaire pour sanctionner la morale.
- 264La mort, dites-vous, n’existe point pour l’homme. Vous trouvez impie le hic jacet. L’homme de bien, l’homme de génie n’est pas là sous ce marbre froid, dans cette cendre morte. Qui dit cela ? Dans ce sens hic jacet sera faux sur la tombe d’un chien ; son instinct fidèle et industrieux n’est plus là. Où est-il ? Il n’est plus.
- 265Vous me demandez ce qu’est devenu le mouvement, l’esprit, l’âme de ce corps qui vient de se dissoudre : la réponse est très-simple. Quand le feu de votre cheminée s’éteint, sa lumière, sa chaleur, son mouvement enfin le quitte, comme chacun sait, et s’en va dans un autre monde pour y être éternellement récompensé s’il a réchauffé vos pieds, et éternellement puni s’il a brûlé vos pantoufles. Ainsi l’harmonie de la lyre que l’éphore vient de faire briser passera de pipeaux en sifflets, jusqu’à ce qu’elle ait expié par des sons plus austères ces modulations voluptueuses qui corrompaient la morale.
- 266Il est vrai qu’on ne risque rien d’y croire quand on le peut ; mais il ne l’est pas moins que Pascal a dit une puérilité quand il a dit : « Croyez, parce que vous ne risquez rien de croire, et que vous risquez beaucoup en ne croyant pas. » Ce raisonnement est décisif s’il s’agit de la conduite, il est absurde quand c’est la foi que l’on demande. Croire a-t-il jamais dépendu de la volonté ?
- 267L’homme de bien ne peut que désirer l’immortalité. On a osé dire d’après cela : le méchant seul n’y croit pas. Ce jugement téméraire place dans la classe de ceux qui ont à redouter une justice éternelle plusieurs des plus sages et des plus grands des hommes. Ce mot de l’intolérance serait atroce, s’il n’était pas imbécile.
- 268La nature est conduite par des forces inconnues et selon des lois mystérieuses ; l’ordre est sa mesure, l’intelligence est son mobile : il n’y a pas bien loin, dit-on, de ces données prouvées et obscures à nos dogmes inexplicables. Plus loin qu’on ne pense.
- 269Le stoïcisme eut aussi ses héros. Il les eut sans promesses éternelles, sans menaces infinies. Si un culte eût fait tant avec si peu, on en tirerait de belles preuves de son institution divine. A demain.
- 270C’est un exemple non moins curieux de l’absurdité où la fureur du dogme peut entraîner même un bon esprit, que ce mot du célèbre Tillotson : la véritable raison pour laquelle un homme est athée, c’est qu’il est méchant.
- 271Dans l’habitude trop exclusive de lier à vos désirs immortels et à vos idées célestes tout sentiment magnanime, toute idée droite et pure, vous supposez toujours que tout ce qui n’est pas surnaturel est vil, que tout ce qui n’exalte pas l’homme jusqu’au séjour des béatitudes le rabaisse nécessairement au niveau de la brute, que des vertus terrestres ne sont qu’un déguisement misérable, et qu’une âme bornée à la vie présente n’a que des désirs infâmes et des pensées immondes. Ainsi l’homme juste et bon, qui, après quarante ans de patience dans les douleurs, d’équité parmi les fourbes, et d’efforts généreux que le ciel doit couronner, viendrait à reconnaître la fausseté des dogmes qui faisaient sa consolation, et qui soutenaient sa vie laborieuse dans l’attente d’un long repos ; ce sage, dont l’âme est nourrie du calme de la vertu, et pour qui bien faire c’est vivre, changeant de besoins présents parce qu’il a changé de système sur l’avenir, et ne voulant plus du bonheur actuel parce qu’il pourrait bien ne pas durer toujours, va tramer une perfidie contre l’ancien ami qui n’a jamais douté de lui ? il va s’occuper des moyens vils mais secrets d’obtenir de l’or et du pouvoir ? et pourvu qu’il échappe à la justice des hommes, il va croire que son intérêt se trouve désormais à tromper les bons, à opprimer les malheureux, à ne garder de l’honnête homme qu’un dehors prudent, et à mettre dans son cœur tous les vices qu’il avait abhorrés jusqu’alors ? Sérieusement, je n’aimerais pas faire une pareille question à vos sectaires, à ces vertueux exclusifs : s’ils me répondaient par la négative, je leur dirais qu’ils sont très-inconséquents. Or il ne faut jamais perdre de vue que des hommes inspirés n’ont pas d’excuse en cela ; et s’ils osaient avancer l’affirmative, ils feraient pitié.
- 272Donnez aux hommes la justesse de l’esprit et la bonté du cœur, vous aurez une telle majorité d’hommes de bien, que le reste sera entraîné par ses intérêts même les plus directs et les plus grossiers. Au contraire, vous rendez les esprits faux et les âmes petites. Depuis trente siècles, les résultats sont dignes de la sagesse des moyens. Tous les genres de contrainte ont des effets funestes et des résultats éphémères : il faudra enfin persuader.
- 273Les conquérants, les esclaves, les poètes, les prêtres païens et les nourrices parvinrent à défigurer les traditions de la sagesse antique à force de mêler les races, de détruire les écrits, d’expliquer et de confondre les allégories, de laisser le sens profond et vrai pour chercher des idées absurdes qu’on puisse admirer, et de personnifier les êtres abstraits afin d’avoir beaucoup à adorer.
- 274Les grandes conceptions étaient avilies. Le Principe de la vie, l’Intelligence, la Lumière, l’Éternel n’était plus que le mari de Junon ; l’Harmonie, la Fécondité, le lien des êtres, n’étaient plus que l’amante d’Adonis ; la Sagesse impérissable n’était plus connue que par son hibou ; les grandes idées de l’immortalité et de la rémunération consistaient dans la crainte de tourner une roue, et dans l’espoir de se promener sous des rameaux verts. La Divinité indivisible était partagée en une multitude hiérarchique agitée de passions misérables ; le résultat du génie des races primitives, les emblèmes des lois universelles n’étaient plus que des pratiques superstitieuses, dont les enfants riaient dans les villes.
- 275C’était une des grandes époques de l’histoire du monde : il fallait élever un monument majestueux et simple sur ces monuments ruinés de diverses régions.
- 276Il fallait une croyance morale, puisque la pure morale était méconnue ; il fallait des dogmes impénétrables peut-être, mais nullement risibles, puisque les lumières s’étendaient. Puisque tous les cultes étaient avilis, il fallait un culte majestueux et digne de l’homme qui cherche à agrandir son âme par l’idée d’un Dieu du monde. Il fallait des rites imposants, rares, désirés, mystérieux, mais simples, des rites comme surnaturels, mais aussi convenables à la raison de l’homme qu’à son cœur. Il fallait ce qu’un grand génie pouvait seul établir, et que je ne fais qu’entrevoir.
- 277Mais vous avez fabriqué, raccommodé, essayé, corrigé, recommencé je ne sais quel amas incohérent de cérémonies triviales et de dogmes un peu propres à scandaliser les faibles : vous avez mêlé ce composé hasardeux à une morale quelquefois fausse, souvent fort belle, et habituellement austère, seul point sur lequel vous n’ayez pas été gauches. Vous passez quelques centaines d’années à arranger tout cela par inspiration, et votre lent ouvrage, industrieusement réparé, mais mal conçu, n’est fait pour durer qu’à peu près autant de temps que vous en mettez à l’achever.
- 278Cette multitude est commode, dit-on, pour les fidèles. Mais il n’est pas bon qu’en cela le peuple trouve ainsi toutes ses commodités au coin de sa rue. Il est insensé de confier les fonctions religieuses à un million d’individus : c’est les abandonner continuellement aux derniers des hommes, c’est en compromettre la dignité ; c’est effacer l’empreinte sacrée dans un commerce trop habituel ; c’est avancer de beaucoup l’instant où doit périr tout ce qui n’a pas de fondements impérissables.
- 279LETTRE XLV.
- 280Chessel, 27 juillet, VI.
- 281Il ne l’eut pas : vous savez comment tout cela tourna. La multitude des hommes vivants est sacrifiée à la prospérité de quelques-uns, comme le plus grand nombre des enfants meurt et est sacrifié à l’existence de ceux qui resteront ; comme des millions de glands le sont à la beauté des grands chênes qui doivent couvrir librement un vaste espace. Et, ce qui est déplorable, c’est que, dans cette foule que le sort abandonne et repousse dans les marais bourbeux de la vie, il se trouve des hommes qui ne sauraient descendre comme leur sort, et dont l’énergie impuissante s’indigne en s’y consumant. Les lois générales sont fort belles, et je leur sacrifierais volontiers un an, deux, dix ans même de ma vie ; mais tout mon être, c’est trop : ce n’est rien dans la nature, c’est tout pour moi. Dans ce grand mouvement, sauve qui peut, dit-on. Cela serait assez bien, si le tour de chacun venait tôt ou tard, ou si du moins on pouvait l’espérer toujours ; mais quand la vie s’écoule, quoique l’instant de la mort reste incertain, l’on sait bien du moins que l’on s’en va. Dites-moi où est l’espérance de l’homme qui arrive à soixante ans sans avoir encore autre chose que de l’espérance ! Ces lois de l’ensemble, ce soin des espèces, ce mépris des individus, cette marche des êtres est bien dure pour nous qui sommes des individus. J’admire cette providence qui taille tout en grand ; mais comme l’homme est culbuté parmi les rognures ! et que nous sommes plaisants de nous croire quelque chose ! Dieux par la pensée, insectes pour le bonheur, nous sommes ce Jupiter dont le temple est aux Petites-Maisons : il prend pour une cassolette d’encens l’écuelle de bois où fume la soupe qu’on apporte dans sa loge ; il règne sur l’Olympe, jusqu’à l’instant où le plus vil geôlier, lui donnant un soufflet, le rappelle à la vérité, pour qu’il baise la main et mouille de larmes son pain moisi.
- 282Infortuné ! vous avez vu vos cheveux blanchir, et de tant de jours, vous n’en avez pas eu un de contentement, pas un ; pas même le jour du mariage funeste, du mariage d’inclination qui vous a donné une femme estimable, et qui vous a perdus tous deux. Tranquilles, aimants, sages, vertueux et pieux, tous deux la bonté même, vous avez vécu plus mal ensemble que ces insensés que leurs passions entraînent, qu’aucun principe ne retient, et qui ne sauraient imaginer à quoi peut servir la bonté du cœur. Vous vous êtes mariés pour vous aider mutuellement, disiez-vous, pour adoucir vos peines en les partageant, pour faire votre salut ; et le même soir, le premier soir, mécontents l’un de l’autre et de votre destinée, vous n’eûtes plus d’autre vertu, d’autre consolation à attendre, que la patience de vous supporter jusqu’au tombeau. Quel fut donc votre malheur, votre crime ? de vouloir le bien, de le vouloir trop, de ne pouvoir jamais le négliger, de le vouloir minutieusement et avec assez de passion pour ne le considérer que dans le détail du moment présent.
- 283Vous voyez que je les connaissais. On paraissait me voir avec plaisir : on voulait me convertir, et quoique ce projet n’ait pas absolument réussi, nous jasions assez ensemble. C’est lui surtout dont le malheur me frappait. Sa femme n’était ni moins bonne ni moins estimable ; mais, plus faible, elle trouvait dans son abnégation un certain repos où devait s’engourdir sa douleur. Dévote avec tendresse, offrant ses amertumes et remplie de l’idée d’une récompense future, elle souffrait, mais d’une manière qui n’était pas sans dédommagement. Il y avait d’ailleurs dans ses maux quelque chose de volontaire ; elle était malheureuse par goût ; et ses gémissements, comme ceux des saints, quoique très-pénibles quelquefois, lui étaient précieux et nécessaires.
- 284Ce n’est pas tout : on voyait comment il eût pu être heureux ; on sentait même que les causes de son malheur n’étaient pas dans lui. Mais sa femme eût été à peu près la même dans quelque situation qu’elle eût vécu ; elle eût trouvé partout le moyen de se tourmenter et d’affliger les autres, en ne voulant que le bien, en ne s’occupant nullement d’elle-même, en croyant sans cesse se sacrifier pour tous, mais ne sacrifiant jamais ses idées, et prenant sur elle tous les efforts, excepté celui de changer sa manière. Il semblait donc que son malheur appartînt en quelque sorte à sa nature ; et on était plus disposé à s’en consoler et à prendre là-dessus son parti, comme sur l’effet d’une destinée irrévocable. Au contraire, son mari eût vécu comme un autre, s’il eût vécu avec toute autre qu’avec elle. On sait quel remède trouver à un mal ordinaire, et surtout à un mal qui ne mérite pas de ménagement : mais c’est une misère à laquelle on ne peut espérer de terme, de ne pouvoir que plaindre celle dont la perpétuelle manie nous déplaît avec amitié, nous harcèle avec douceur, et nous impatiente toujours sans se déconcerter jamais, qui ne nous fait mal que par une sorte de nécessité, qui n’oppose à notre indignation que des larmes pieuses, qui en s’excusant fait pis encore qu’elle n’avait fait ; et qui avec de l’esprit, mais dans un aveuglement inconcevable, fait en gémissant tout ce qu’il faut pour nous pousser à bout.
- 285Vous êtes hommes, vous vous dites chrétiens ; et cependant, malgré les lois que vous ne sauriez désavouer, et malgré celles que vous adorez, vous fomentez, vous perpétuez une extrême inégalité entre les lumières et les sentiments des hommes. Cette inégalité est dans la nature ; mais vous l’avez augmentée contre toute mesure, quand vous deviez, au contraire, travailler à la restreindre. Il faut bien que les prodiges de votre industrie soient une surabondance funeste, puisque vous n’avez ni le temps ni les facultés de faire tant de choses indispensables. La masse des hommes est brute, inepte et livrée à elle-même ; tous vos maux viennent de là : ou ne les faites pas exister, ou donnez-leur une existence d’homme.
- 286Vous laissez aller sa veuve dans un couvent : vous faites très-bien, je crois. C’est là qu’elle eût dû vivre : elle était née pour le cloître, mais je soutiens qu’elle n’y eût pas trouvé plus de bonheur. Ce n’est donc pas pour elle que je dis que vous faites bien. Mais en la prenant chez vous, vous étaleriez une générosité inutile ; elle n’en serait pas plus heureuse. Votre bienfaisance prudente et éclairée se soucie peu des apparences, et ne considère dans le bien à faire que la somme plus ou moins grande du bien qui doit en résulter.
- 287LETTRE XLVI.
- 288Lyon, 2 août, VI.
- 289Le paralytique est tranquille dans son lit de douleur. Consumer les jours de l’âge fort, comme le vieillard passe les jours du repos ! Toujours attendre, et ne rien espérer ; toujours de l’inquiétude sans désir, et de l’agitation sans objet ; des heures constamment nulles ; des conversations où l’on parle pour placer des mots, où l’on évite de dire des choses ; des repas où on mange par excès d’ennui ; de froides parties de campagne dont on n’a jamais désiré que la fin ; des amis sans intimité ; des plaisirs pour l’apparence ; du rire pour contenter ceux qui bâillent comme vous ; et pas un sentiment de joie dans deux années ! Avoir sans cesse le corps inactif, la tête agitée, l’âme malheureuse, et n’échapper que fort mal dans le sommeil même à ce sentiment d’amertumes, de contrainte et d’ennuis inquiets, c’est la lente agonie du cœur : ce n’est pas ainsi que l’homme devait vivre.
- 290Dira-t-on ne faut pas s’arrêter au beau imaginaire, au bonheur absolu, mais aux détails d’une utilité directe dans l’ordre actuel ; et que, la perfection n’étant pas accessible à l’homme, et surtout aux hommes, il est à la fois inutile et romanesque de les en entretenir ? Mais la nature elle-même prépare toujours le plus pour obtenir le moins. De mille graines, une seule germera. Nous voudrions apercevoir quel serait le mieux possible, non pas seulement dans l’espoir d’y atteindre, mais afin de nous en approcher plus que si nous envisagions seulement pour terme de nos efforts ce qu’ils pourront en effet produire. Je cherche des données qui m’indiquent les besoins de l’homme ; et je les cherche dans moi, pour me tromper moins. Je trouve dans mes sensations un exemple limité, mais sûr ; et en observant le seul homme que je puisse bien sentir, je m’attache à découvrir quel pourrait être l’homme en général.
- 291Vous seuls savez remplir votre vie, hommes simples et justes, pleins de confiance et d’affections expansives, de sentiment et de calme, qui sentez votre existence avec plénitude, et qui voulez voir l’œuvre de vos jours ! Vous placez votre joie dans l’ordre et la paix domestique, sur le front pur d’un ami, sur la lèvre heureuse d’une femme. Ne venez point vous soumettre dans nos villes à la médiocrité misérable, à l’ennui superbe. N’oubliez pas les choses naturelles : ne livrez pas votre cœur à la vaine tourmente des passions équivoques ; leur objet, toujours indirect, fatigue et suspend la vie jusqu’à l’âge infirme qui déplore trop tard le néant où se perdit la faculté de bien faire.
- 292Vous souvient-il de nos vains désirs, de nos projets d’enfant ? La joie d’un beau ciel, l’oubli du monde, et la liberté des déserts !
- 293Depuis cet âge qui est déjà si loin de moi, les instants épars qui ont pu rappeler l’idée du bonheur ne forment pas dans ma vie un jour que je dusse consentir à voir renouveler. C’est ce qui caractérise ma fatigante destinée ; d’autres sont bien plus malheureux, mais j’ignore s’il fut jamais un homme moins heureux. Je me dis que l’on est porté à la plainte, et que l’on sent tous les détails de ses propres misères, tandis qu’on affaiblit ou qu’on ignore celles que l’on n’éprouve pas soi-même ; et pourtant je me crois juste en pensant que l’on ne saurait moins jouir, moins vivre, être plus constamment au-dessous de ses besoins.
- 294Il est facile de s’y soustraire ; il en est temps ; il le faut : et à peine ce mot est dit, que l’impulsion s’arrête, l’énergie s’éteint, et me voilà replongé dans le sommeil où s’anéantit ma vie. Le temps coule uniformément : je me lève avec dégoût, je me couche fatigué, je me réveille sans désirs. Je m’enferme et je m’ennuie ; je vais dehors et je gémis. Si le temps est sombre, je le trouve triste ; et s’il est beau, je le trouve inutile. La ville m’est insipide, et la campagne m’est odieuse. La vue des malheureux m’afflige, celle des heureux ne me trompe point. Je ris amèrement quand je vois des hommes qui se tourmentent ; et si quelques-uns sont plus calmes, je souris, en songeant qu’on les croit contents.
- 295Dès qu’une série d’incidents marche vers un terme, ce résultat qu’elle annonce se trouve aussitôt un centre que beaucoup d’autres incidents environnent avec une tendance marquée. Cette tendance qui les unit au centre par des liens universels nous le fait paraître comme un but qu’une intention de la nature se serait proposé, comme un chaînon qu’elle travaillerait à dessein selon ses lois générales, et où nous cherchons à découvrir, à pressentir dans des rapports individuels, la marche, l’ordre et les harmonies du plan du monde.
- 296Voici des faits sur un objet où les probabilités peuvent être calculées rigoureusement, des songes relatifs à la loterie de Paris. J’en ai connu douze ou quinze avant les tirages. La personne âgée qui les faisait n’avait assurément ni le démon de Socrate, ni aucune donnée cabalistique ; elle était pourtant mieux fondée à s’entêter de ses songes que moi à l’en dissuader. La plupart furent réalisés : il y avait au moins vingt mille à parier contre un que l’événement ne les justifierait pas ainsi. Elle fut séduite, elle rêva encore ; elle mit, et alors rien ne se réalisa.
- 297Moi-même, qui assurément ne m’occupais guère de ces sortes de rêves, il m’est arrivé trois fois de rêver que je voyais les numéros sortis. Un de ces songes n’eut point de rapport avec l’événement du lendemain ; le second en eut un aussi frappant que si l’on eût deviné un nombre sur quatre-vingt mille. Le dernier fut plus étrange ; j’avais vu dans cet ordre : 7, 39, 72, 81... Je n’avais pas vu le cinquième numéro, et quant au troisième, je l’avais mal discerné ; je n’étais pas assuré si c’était 72 ou 70. J’avais même noté tous deux, mais je penchai pour le 72. Cette fois, je voulus mettre au moins le quaterne, et je mis 7, 39, 72, 81. Si j’eusse choisi le 70, j’eusse eu le quaterne, ce qui est déjà extraordinaire, mais ce qui l’est bien davantage, c’est que ma note, faite exactement selon l’ordre dans lequel j’avais vu les quatre numéros, porta un terne déterminé, et que c’eût été un quaterne déterminé, si, en hésitant entre le 70 et le 72, j’eusse choisi le 70.
- 298Vous ne prendrez pas tout ceci plus sérieusement que je ne le dis. Mais je suis las des choses certaines, et je cherche partout des voies d’espérance.
- 299LETTRE XLVII.
- 300Lyon, 28 août, VI.
- 301Vous renvoyez en deux mots tous mes possibles dans la région des songes. Pressentiments, propriétés secrètes des nombres, pierre philosophale, influences mutuelles des astres, sciences cabalistiques, haute magie, toutes chimères déclarées telles par la certitude une et infaillible. Vous avez l’empire ; on ne saurait mieux user du sacerdoce suprême. Cependant je suis opiniâtre comme tous les hérésiarques : il y a plus, votre science certaine m’est suspecte, je vous soupçonne d’être heureux.
- 302Il est certain qu’un Châtillon reçut, selon la promesse de saint Bernard, cent fois autant de terres labourables à la charrue d’en haut, qu’il en avait donné ici-bas aux moines de Clairvaux. Il est certain que l’empire du Mogol est dans une grande prospérité, quand son maître pèse deux livres de plus que l’année précédente. Il est certain que l’âme survit au corps, excepté s’il est écrasé par la chute subite d’un roc : alors elle n’a pas le temps de s’enfuir et il faut qu’elle meure là. Tout le monde a su que les comètes sont dans l’usage d’engendrer des monstres, et qu’il y a d’excellentes recettes pour se préserver de cette contagion. Tout le monde convient qu’un individu de ce petit globe où rampent nos génies impérissables a trouvé les lois du mouvement et de la position respective de cent milliards de mondes. Nous sommes admirablement certains, et c’est pure malice si tous les temps et tous les peuples s’accusent mutuellement d’erreur.
- 303Le Nombre..... Nos dictionnaires définissent le nombre une collection d’unités ; en sorte que l’unité, qui est le principe de tous les nombres, devient étrangère au terme qui les exprime. Je suis fâché que notre langue n’ait pas un mot qui comprenne l’unité, et tous ses produits plus ou moins directs, plus ou moins complexes. Supposons tous deux que le mot nombre veut dire cela, et puisque j’ai un songe à vous conter, je vais reprendre un peu le ton des grandes vérités que je veux vous envoyer par le courrier de demain.
- 304Le nombre est le principe de toute dimension, de toute harmonie, de toute propriété, de toute agrégation ; il est la loi de l’univers organisé.
- 305Les analogies de ces propriétés forment la doctrine magique, secret de toutes les initiations, principe de tous les dogmes, base de tous les cultes, source des relations morales et de tous les devoirs.
- 306Cependant, sans les nombres, point de fleurs, point de terrasse. Tout phénomène est nombre ou proportion. Les formes, l’espace, la durée sont des effets, des produits du nombre mais le nombre n’est produit, n’est modifié, n’est perpétué que par lui-même. La musique, c’est-à-dire la science de toute harmonie, est une expression des nombres. Notre musique elle-même, source peut-être des plus fortes impressions que l’homme puisse éprouver, est fondée sur les nombres.
- 307L’unité est assurément le principe, comme l’image de toute unité, et dès lors de tout ouvrage complet, de tout concept, de tout projet, de tout achèvement, de la perfection, de l’ensemble. Ainsi tout nombre complexe est un, ainsi toute perception est une, ainsi l’univers est un.
- 308Cependant, sans deux, il n’y aurait point de composition, point de rapports, point d’harmonie. Deux est l’élément de toute chose composée en tant que composée. Deux est le symbole et le moyen de toute génération. Il y avait deux chérubins sur l’arche et les oiseaux ont deux ailes ; ce qui fait de deux le principe de l’élévation.
- 309Dans les choses de la terre, trente-trois, nombre exprimé par deux trois, n’est-il pas celui de l’âge de la perfection pour l’homme ? Et l’homme, qui est bien la plus belle œuvre de Brahm, n’a-t-il pas eu trois âmes autrefois ?
- 310Cinq est protégé par Vénus : car elle préside au mariage ; et cinq a dans sa forme quelque chose d’heureux qu’on ne saurait définir. De là vient que nous avons cinq sens et cinq doigts ; il n’en faut par chercher d’autres raisons.
- 311Mais Sept est d’une importance extrême. Il représente toutes les créatures, ce qui le rend d’autant plus intéressant qu’elles nous appartiennent toutes : droit divin transféré depuis longtemps, et que prouvent la bride et le filet, malgré ce qu’en disent quelquefois les ours, les lions, les serpents. Cet empire a manqué être perdu par le péché ; mais il faut mettre deux sept ensemble ; l’un détruira l’autre : car le baptême étant aussi là dedans, soixante-dix-sept signifie l’abolition de tous les péchés par le baptême, comme saint Augustin l’a démontré aux académies d’Afrique.
- 312Mais le signe de ce nombre à la queue en bas, comme une comète qui sème des monstres ; et neuf est l’emblème de toute vicissitude funeste : en Suisse particulièrement les bises destructives durent neuf jours. Quatre-vingt-un, ou neuf multiplié par lui-même, est le nombre de la grande climatérique ; tout homme qui aime l’ordre doit mourir à cet âge, et Denis d’Héraclée donna en cela un grand exemple au monde.
- 313Vous ne voulez pas que l’imagination nous entraîne, parce qu’elle nous égare ; mais quand il s’agit des jouissances individuelles de la pensée, notre destination présente ne serait-elle pas dans les écarts ? Tous les hommes ont rêvé ; tous en ont eu besoin : quand le génie du mal les fit vivre, le génie du bien les fit dormir et songer.
- 314Considérons un moment le nombre comme Pythagore paraît l’avoir entendu.
- 315Voyez, dans de Mysteriis numerorum par Bungo, ce que Porphyre, Nicomaque, etc., ont dit sur les nombres.
- 316Voyez Lois de Pythagore 2036,2038, etc., dans Voyages de Pythagore. On peut remarquer, en parcourant ce volume de l’ancienne sagesse, ces trois mille cinq cents sentences dites Lois de Pythagore, combien il y est peu question des nombres.
- 317LETTRE XLVIII.
- 318Méterville, 1er septembre, VI.
- 319Dans quelque indifférence que l’on traîne ses années, il arrive pourtant que l’on aperçoive le ciel dans une nuit sans nuages. On voit les astres immenses ; ce n’est pas une fantaisie de l’imagination, ils sont là sous nos yeux : on voit leur distance bien plus vaste, et ces soleils qui semblent montrer des mondes où des êtres différents de nous naissent, sentent et meurent.
- 320La tige du jeune sapin est auprès de moi, droite et fixe ; elle s’avance dans l’air, elle semble n’avoir ni vie ni mouvement ; mais elle subsiste, et si elle se connaît elle-même, son secret et sa vie sont en elle : elle croît invisiblement. Elle est la même dans la nuit et dans le jour ; elle est la même sous la froide neige, et sous le soleil des étés. Elle tourne avec la terre ; elle tourne immobile parmi tous ces mondes. La cigale s’agite pendant le repos de l’homme, elle mourra, le sapin tombera ; les mondes changeront. Où seront nos livres, nos renommées, nos craintes, notre prudence, et la maison que l’on voudrait bâtir, et le blé que la grêle n’a pas couché ? Pour quel temps amassez-vous ? pour quel siècle est votre espérance ? Encore la révolution d’un astre, encore une heure de sa durée, et tout ce qui est vous ne sera plus ; tout ce qui est vous sera perdu, plus anéanti, plus impossible que s’il n’eût jamais été. Celui dont le malheur vous accable sera mort ; celle qui est belle sera morte. Le fils qui vous survivra sera mort.
- 321Vous avez rassemblé les moyens des arts ; vous voyez sur la lune comme si elle était près de vos télescopes ; vous y cherchez du mouvement ; il n’y en a point : il y en a eu, mais elle est morte. Et le lieu, le globe où vous êtes, sera mort comme elle. A quoi vous arrêtez-vous ? Vous auriez pu faire un mémoire pour votre procès, ou finir une ode dont on eût parlé demain au soir. Intelligence des mondes ! qu’ils sont vains les soins de l’homme ! Quelles risibles sollicitudes pour des incidents d’une heure ! Quels tourments insensés pour arranger les détails de cette vie qu’un souffle du temps va dissiper ! Regarder, jouir de ce qui passe, imaginer, s’abandonner : ce serait là tout notre être. Mais, régler, établir, connaître, posséder ; que de démence !
- 322Cependant celui qui ne veut point s’inquiéter pour des jours incertains n’aura pas le repos qui laisse l’homme à lui-même, ou le délassement qui peut distraire de ces dégoûts qu’on préfère à la vie tranquille : il n’aura pas, quand il la voudra, la coupe pleine de café ou de vin qui doit écarter pour un moment le mortel ennui. Il n’y aura point d’ordre et de suite dans ce qu’il sera forcé de faire ; il n’y aura pas de sécurité pour les siens. Parce que sa pensée aura embrassé le monde dans ses hautes conceptions, il arrivera que son génie, éteint par la langueur, n’aura plus même ces conceptions : parce que sa pensée aura cherché trop de vérités dans la nature des choses, il ne sera plus donné à sa pensée elle-même de se maintenir selon sa propre nature.
- 323Ces conceptions étendues qui rendent l’homme si superbe et si avide d’empire, d’espérances et de durée, sont-elles plus vastes que les cieux réfléchis sur la surface d’un peu d’eau de pluie qui s’évapore au premier vent ? Le métal que l’art a poli reçoit l’image d’une partie de l’univers ; nous la recevons comme lui. — Mais il n’a pas le sentiment de ce contact. — Ce sentiment a quelque chose d’étonnant, qu’il nous plaît d’appeler divin. Et ce chien qui vous suit, n’a-t-il pas le sentiment des forêts, des piqueurs et du fusil, dont son œil reçoit l’empreinte en répercutant les figures ? Cependant, après avoir poursuivi quelques lièvres, léché la main de ses maîtres et déterré quelques taupes, il meurt ; vous l’abandonnez aux corbeaux, dont l’instinct perçoit les propriétés des cadavres, et vous avouez qu’il n’a plus ce sentiment.
- 324Ces conceptions, dont l’immensité surprend notre faiblesse, et remplit d’enthousiasme nos cœurs bornés, sont peut-être moins pour la nature que le plus imparfait des miroirs pour l’industrie humaine : et pourtant l’homme le brise sans regret. Dites qu’il est affreux à notre âme avide de n’avoir qu’une existence accidentelle ; dites qu’il est sublime d’espérer la réunion au principe de l’ordre impérissable : n’affirmez rien de plus.
- 325L’homme qui travaille à s’élever est comme ces ombres du soir qui s’étendent pendant une heure, qui deviennent plus vastes que leurs causes, qui semblent grandir en s’épuisant, et qu’une seconde fait disparaître.
- 326LETTRE XLIX.
- 327Méterville, 14 septembre, VI.
- 328Dites-moi, me savez-vous quelque intérêt à ne pas admettre vos opinions religieuses ? Si je n’ai contre elles ni intérêt, ni partialité, ni passion, ni éloignement même, quelle prise auront-elles pour s’introduire dans une tête sans systèmes et dans un cœur que le remords ne leur préparera jamais ?
- 329C’est l’intérêt des passions qui empêche d’être chrétien. Je dirais volontiers que voilà un argument bien misérable. Je vous parle en ennemi : nous sommes en état de guerre, vous en voulez un peu à ma liberté. Si vous accusez les non-crédules de n’avoir pas la conscience pure, j’accuserai les crédules de n’avoir pas un zèle sincère. Il résultera de tout cela de vains mots, un bavardage répété partout jusqu’à la satiété, et qui jamais ne prouvera rien.
- 330Les lois sont évidemment insuffisantes. Eh bien ! je veux vous montrer des êtres plus forts que vous, et qui sont presque toujours indomptés ; qui vivent au milieu de vous non-seulement sans frein religieux, mais même sans lois ; dont les besoins sont souvent très-mal satisfaits ; qui rencontrent ce qu’on leur refuse, et ne font pas un mouvement pour l’arracher : et parmi eux, trente-neuf au moins sur quarante mourront sans avoir nui, tandis que vous prônez l’effet de la grâce, si, parmi vos chrétiens, il y en a dans ce cas trois sur quatre. — Où sont ces êtres miraculeux, ces sages ? — Ne vous fâchez point ; ce ne sont pas des philosophes, ce ne sont pas du tout des êtres miraculeux, ce ne sont pas des chrétiens ; ce sont tout bonnement ces dogues qui ne sont ni muselés, ni gouvernés, ni catéchisés, et que vous rencontrez à tout moment, sans exiger que leur gueule terrible fasse, pour vous rassurer, un signe sacré. — Vous plaisantez. — De bonne foi, que vous voulez-vous qu’on fasse autre chose ?
- 331LETTRE L.
- 332Lyon, 22 juin. Septième année.
- 333Depuis que la mode n’a plus cette uniformité locale qui en faisait aux yeux de tant de gens une manière d’être nécessaire, et à peu près une loi de la nature, chaque femme pouvant choisir la mise qu’elle veut adopter, chaque homme veut aussi décider celle qui convient.
- 334Les gens qui entrent dans l’âge où l’on aime à blâmer ce qui n’est pas comme autrefois, trouvent de très-mauvais goût que l’on n’ait plus les cheveux dressés au-dessus du front, le chignon relevé et empâté, la partie inférieure du corps tout à nu sous une voûte d’un noble diamètre, et les talons juchés sur de hautes pointes. Ces usages vénérables maintenaient une grande pureté de mœurs ; mais depuis les femmes ont perverti leur goût au point d’imiter les seuls peuples qui aient eu du goût : elles ont cessé d’être plus larges que hautes, et, ayant quitté par degrés les corps ferrés et baleinés, elles outragent la nature jusqu’à pouvoir respirer et manger quoique habillées.
- 335Dites-moi si vous avez trouvé de nouvelles raisons de ce que nous avons déjà remarqué ensemble sur ces ennemis déclarés des mœurs actuelles. Ce sont presque infailliblement des hommes sans mœurs. Les autres, s’ils les blâment, n’y mettent du moins pas cette chaleur qui m’est suspecte.
- 336Lorsque les années font qu’ils n’ont plus d’intérêt à introduire le mépris de tous les droits, l’intérêt de leurs passions, qui fut toujours leur seule loi, commence à les avertir qu’on violera ces mêmes droits à leur égard. Ils ont contribué à faire perdre les mœurs sévères qui les gênaient, ils déclament maintenant contre les mœurs libres qui les inquiètent. Ils prêchent bien vainement : des choses bonnes recommandées par de tels hommes tombent dans le mépris, au lieu d’en recevoir une nouvelle autorité.
- 337Mais que des jeunes gens soient choqués subitement et avant la réflexion par des choses dont la nature est de plaire à leurs sens, et qu’ils ne pourraient improuver naturellement qu’après y avoir pensé, voilà, à mon avis, la plus grande preuve d’une dépravation réelle. Je suis surpris que des gens sensés regardent cela comme une dernière voix de la nature qui se révolte, et qui rappelle au fond des cœurs ses lois méconnues. La corruption, disent-ils, ne peut franchir de certaines bornes ; cela les rassure et les console.
- 338Ma manière de penser là-dessus ne pouvait guère résulter que de ce que j’éprouve personnellement ; je n’étudie pas, je ne fais pas d’observations systématiques, et j’en serais assez peu capable. Je réfléchis par occasion ; je me rappelle ce que j’ai senti. Quand cela me conduit à examiner ce que je ne sais pas moi-même, c’est du moins en cherchant mes données dans ce qui m’est connu avec plus de certitude, c’est-à-dire dans moi : ces données n’ayant rien de supposé ou de paradoxal servent à me découvrir plusieurs choses dans ce qui leur est analogue ou opposé.
- 339C’est une erreur funeste de mettre aux mots et à la partie extérieure des choses une importance si grande : il suffira d’être familiarisé avec ces fantômes par quelque habitude, même légitime, pour cesser d’en mettre aux choses elles-mêmes.
- 340Lorsqu’une dévote qui ne pouvait à seize ans souffrir qu’on l’embrassât dans des jeux de société, qui, mariée à vingt-deux, n’envisageait qu’avec horreur la première nuit, reçoit à vingt-quatre son directeur dans ses bras, je ne crois pas que ce soit tout à fait hypocrisie de sa part. J’y vois beaucoup plus la sottise des préceptes qui lui furent donnés. Il peut y avoir chez elle de la mauvaise foi, d’autant plus qu’une morale fausse altère toujours la candeur de l’âme, et qu’une longue contrainte inspire le déguisement et la duplicité. Mais s’il y en a dans son cœur, il y a bien plus encore d’ineptie dans sa tête. On lui a rendu l’esprit faux, on l’a retenue sans cesse dans la terreur des devoirs chimériques ; on ne lui a pas donné le moindre sentiment des devoirs réels. Au lieu de lui montrer la véritable fin des choses, on l’a habituée à tout rapporter à une fin imaginaire. Les rapports ne sont plus sensibles ; les proportions deviennent arbitraires ; les causes, les effets sont comptés pour rien ; les convenances des choses sont impossibles à découvrir. Elle n’imagine pas même qu’il puisse exister une raison du mal et du bien, hors de la règle qu’on lui a imposée, et dans d’autres rapports que les relations obscures entre ses habitudes les plus secrètes, et la volonté impénétrable des intelligences qui veulent toujours autrement que l’homme.
- 341La dévote dont je parlais n’évitait pas des imprudences, mais elle redoutait un fantôme. Il s’ensuivra naturellement que lorsqu’on lui aura dit à l’autel de coucher avec son mari, elle l’égratignera les premiers jours, et quelque temps après couchera avec un autre qui lui parlera du salut et des mortifications de la chair. Elle était effrayée quand on lui baisait la main, mais c’était par instinct ; elle s’y fait, et ne l’est plus quand on jouit d’elle. C’était son ambition d’être placée au ciel parmi les vierges ; mais elle n’est plus vierge ; cela est irremédiable, que lui importe le reste ? Elle devait tout à un époux céleste, et à l’exemple que la Vierge donna. Maintenant elle n’est plus la suivante de la Vierge, elle n’est plus épouse céleste ; un homme l’a possédée ; si un autre homme la possède aussi, quel grand changement cela fera-t-il ? Les droits d’un mari font très-peu d’impression sur elle ; elle n’a jamais réfléchi à des choses si mondaines ; il est très-possible même qu’elle les ignore, et il est très-certain du moins qu’elle n’en est pas frappée, parce qu’elle n’en sent pas la raison.
- 342Il est très-vrai que la religion, mieux entendue, ne lui permettrait pas une pareille conduite, et je ne parle ici contre aucune religion. La morale, bien conçue par tous, ferait les hommes très-justes, et dès lors très-bons et très-heureux. La religion, qui est la morale moins raisonnée, moins prouvée, moins persuadée par les raisons directes des choses, mais soutenue par ce qui étonne, mais affermie, mais nécessitée par une sanction divine ; la religion, bien entendue, ferait les hommes parfaitement purs. Si je parle d’une dévote, c’est parce que l’erreur morale n’est nulle part plus grande et plus éloignée des vrais besoins du cœur humain que dans les erreurs des dévots. J’admire la religion telle qu’elle devait être ; je l’admire comme un grand ouvrage. Je n’aime point qu’en s’élevant contre les religions on nie leur beauté, et l’on méconnaisse ou désavoue le bien qu’elles étaient destinées à faire. Ces hommes ont tort : le bien qui est fait en est-il moins un bien, pour être fait d’une manière contraire à leur pensée ? Que l’on cherche des moyens de faire mieux avec moins ; mais que l’on convienne du bien qui s’est fait, car enfin il s’en est fait beaucoup. Voilà quelques mots de ma profession de foi : nous nous sommes crus, je pense, trop éloignés l’un de l’autre en ceci.
- 343Ces hommes dont les jouissances inconsidérées, ou mal choisies, ont perverti les affections et abruti les sens, ne voient plus, je crois, dans l’amour physique que les grossièretés de leurs habitudes : ils ont perdu le délicieux pressentiment du plaisir. Une nudité les choque, parce qu’il n’y a plus chez eux d’intervalle entre la sensation qu’ils en reçoivent et l’appétit brut auquel se réduit toute leur volupté. Ce besoin, réveillé dans eux, leur plairait encore en rappelant du moins ces plaisirs informes que cherchent des sens plus lascifs qu’embrasés ; mais comme ils n’ont pas conservé la véritable pudeur, ils ont laissé les dégoûts se mêler dans les plaisirs. Comme ils n’ont pas su distinguer ce qui convenait d’avec ce qui ne convenait pas, même dans l’abandon des sens, ils ont cherché de ces femmes qui corrompent les mœurs, en perdant les manières, et qui sont méprisables, non pas précisément parce qu’elles donnent le plaisir, mais parce qu’elles le dénaturent, parce qu’elles le détruisent en mettant la licence à la place de la liberté. Comme en se permettant ce qui répugne à des sens délicats, et en confondant des choses d’un ordre très-différent, ils ont laissé s’échapper les séduisantes illusions ; comme leurs imprudences ont été punies par des suites funestes et rebutantes, ils ont perdu la candeur de la volupté avec les incertitudes du désir. Leur imagination n’est plus allumée que par l’habitude ; leurs sensations plus indécentes qu’avides, leurs idées plus grossières que voluptueuses, leur mépris pour les femmes, preuve assez claire du mépris qu’ils ont eux-mêmes mérité, tout leur rappelle ce que l’amour a d’odieux et peut-être ce qu’il a de dangereux. Son charme primitif, sa grâce si puissante sur les âmes pures, tout ce qu’il a d’aimable et d’heureux n’est plus pour eux. Ils sont parvenus à ce point qu’il ne leur faut que des filles pour s’amuser sans retenue et avec leur dédain habituel, ou des femmes très-modestes qui puissent leur imposer encore quand aucune délicatesse ne les contient plus, et qui, n’étant pas des femmes à leur égard, ne leur donnent point le sentiment importun de ce qu’ils ont perdu.
- 344Le bien inutile, le mal imaginaire, les vertus chimériques, l’incertitude, absorbent notre temps, et nos facultés, et nos volontés ; comme tant de travaux et de soins superflus ou contradictoires empêchent, dans un pays florissant, de faire ceux qui seraient utiles et ceux qui auraient un but invariable.
- 345Il est bien l’heure de finir ; le jour commence. Si vous êtes revenu hier à Chessel, vous allez en ce moment visiter vos fruits. Pour moi qui n’ai rien de semblable à faire, et qui suis très-peu touché d’un beau matin depuis que je ne sais pas employer le jour, je vais me coucher. Je ne suis point fâché quand le jour parait, d’avoir encore ma nuit tout entière à passer, afin d’arriver sans peine à l’après-midi, dont je me soucie peu.
- 346LETTRE LI.
- 347Les hommes veulent qu’on aille à la gloire avec fracas, ou avec un détour hypocrite ; en les massacrant, ou en les trompant ; en insultant à leur malheur ou à leur crédulité. Celui qui les écrase est auguste, celui qui les abrutit est vénérable. Tout cela m’est fort égal, quant à moi. Je me sens très-disposé à mettre l’opinion des sages avant celle du peuple. Posséder l’estime de mes amis, et la bienveillance publique, serait un besoin pour moi ; une grande réputation ne serait qu’un amusement ; je n’aurais point de passion pour elle, j’aurais tout au plus un caprice. Que peut faire au bonheur de mes jours une renommée qui, pendant que je vis, n’est presque rien encore, et qui s’agrandira quand je ne serai plus ? C’est l’orgueil des vivants qui prononce avec tant de respect les grands noms des morts. Je ne vois pas un avantage bien solide à servir dans mille ans aux passions des divers partis et aux caprices de l’opinion. Il me suffit que l’homme vrai ne puisse pas accuser ma mémoire ; le reste est vanité. Le hasard en décide trop souvent, et les moyens m’en déplaisent plus souvent encore : je ne voudrais être ni un Charles XII, ni un Pacôme. Chercher la gloire sans y atteindre est trop humiliant ; la mériter et la perdre est triste peut-être, et l’obtenir n’est pas la première fin de l’homme.
- 348Dites-moi si les plus grands noms sont ceux des hommes justes. Quand nous pouvons faire des choses bonnes, faisons-les pour elles-mêmes, et si notre sort nous éloigne des grandes choses, n’abandonnons pas du moins ce que la gloire ne récompensera point : laissons les incertitudes, et soyons bons dans l’obscurité. Assez d’hommes, cherchant la renommée pour elle-même, donneront une impulsion peut-être nécessaire dans les grands États ; pour nous, cherchons seulement à faire ce qui devrait donner la gloire, et soyons indifférents sur ces fantaisies du destin, qui l’accordent souvent au bonheur, la refusent quelquefois à l’héroïsme, et la donnent si rarement à la pureté des intentions.
- 349Vous avez tort : vous êtes trop raisonnable ; quel plaisir y avez-vous gagné ? Cependant j’ai bien peur de devenir assez tôt raisonnable comme vous.
- 350Il est arrivé. Qui ? Lui. Il mérite bien de n’être pas nommé : je crois qu’il sera des nôtres un jour, il a une forme de tête..... Vous rirez peut-être aussi de cela ; mais vraiment la direction du nez forme avec la ligne du front un angle si peu sensible ! Comme vous voudrez ; laissons cela. Mais si je vous accorde que Lavater est un enthousiaste, vous m’accorderez qu’il n’est pas un radoteur. Je soutiens que de trouver le caractère, et surtout les facultés des hommes dans leurs traits, c’est une conception du génie, et non pas un écart de l’imagination. Examinez la tête d’un des hommes les plus étonnants des siècles modernes. Vous le savez ; en voyant son buste, j’ai deviné que c’était lui. Je n’avais nul autre indice que le rapport de ce qu’il avait fait avec ce que je voyais. Heureusement, je n’étais pas seul, et ce fait prouve en ma faveur. Au reste, nulles recherches peut-être ne sont moins susceptibles de la certitude des sciences exactes. Après des siècles, on pourra connaître assez bien le caractère, les inclinations, les moyens naturels ; mais on sera toujours exposé à l’erreur pour cette partie du caractère que les causes accidentelles modifient, sans avoir le temps ou le pouvoir d’altérer sensiblement les traits. De tous les ouvrages sur ce sujet difficile, les fragments de Lavater forment, je crois, le plus curieux : je vous le porterai. Nous l’avons parcouru trop superficiellement à Méterville, il faut que nous le lisions de nouveau. Je n’en veux rien dire de plus aujourd’hui, parce que je prévois que nous aurons le plaisir de beaucoup le disputer.
- 351LETTRE LII.
- 352Il me parait justifier tout l’intérêt que vous prenez à lui : s’il était votre fils, je vous féliciterais. Le vôtre serait précisément de cet âge ; et lui, il n’a plus de père ! Votre fils et sa mère devaient périr avant l’âge. Je n’évite point de vous en parler. Les anciennes douleurs nous attristent sans nous déchirer : cette amertume profonde, mais adoucie par le temps et rendue tolérable, nous devient comme nécessaire ; elle nous ramène à nos longues habitudes ; elle plaît à nos cœurs avides d’émotions, et qui cherchent l’infini jusque dans leurs regrets. Votre fille vous reste ; bonne, aimable, intéressante comme eux qui ne sont plus, elle peut les remplacer pour vous. Quelque grandes que soient vos pertes, votre malheur n’est pas celui de l’infortuné, mais seulement celui de l’homme. Si ceux que vous n’avez plus vous étaient restés, votre bonheur eût passé la mesure accordée aux heureux. Donnons à leur mémoire ces souvenirs qu’elle mérite si bien, sans trop nous arrêter au sentiment des peines irremédiables. Conservez la paix, la modération que rien ne doit ôter entièrement à l’homme, et plaignez-moi de rester loin de vous en cela.
- 353Il n’a pas tardé à s’ennuyer à Paris. Si son âge est curieux, ce n’est guère de cette curiosité qu’une grande ville peut longtemps alimenter. Il est moins curieux d’une médaille que d’un château ruiné dans les bois : quoiqu’il ait des manières agréables, il laissera le cercle le mieux composé pour une forêt bien giboyeuse ; et malgré son goût naissant pour les arts, il quittera volontiers un soleil levant de Vernet pour une belle matinée, et le paysage le plus vrai de Hue pour les vallons de Bièvre ou de Montmorency.
- 354Vous êtes pressé de savoir où nous avons été, ce qui nous est arrivé. D’abord il ne nous est rien arrivé : pour le reste, vous le verrez, mais pas encore ; j’aime les écarts. Savez-vous qu’il serait très-possible qu’un jour il aimât Paris, quoique maintenant il ne puisse en convenir ? C’est possible, dites-vous assez froidement, et vous voulez poursuivre ; mais je vous arrête, je veux que vous en soyez convaincu.
- 355Il n’est pas naturel à un jeune homme qui sent beaucoup d’aimer une capitale, attendu qu’une capitale n’est pas absolument naturelle à l’homme. Il lui faut un air pur, un beau ciel, une vaste campagne offerte aux courses, aux découvertes, à la chasse, à la liberté. La paix laborieuse des fermes et des bois lui plaît mieux que la turbulente mollesse de nos prisons. Les peuples chasseurs ne conçoivent pas qu’un homme libre puisse se courber au travail de la terre : pour lui, il ne voit pas comment un homme peut s’enfermer dans une ville, et encore moins comment il aimera lui-même un jour ce qui le choque maintenant. Le temps viendra néanmoins où la plus belle campagne, quoique toujours belle à ses yeux, lui sera comme étrangère. Un nouvel ordre d’idées absorbera son attention ; d’autres sensations se mettront naturellement à la place de celles qui lui étaient seules naturelles. Quand le sentiment des choses factices lui sera aussi familier que celui des choses simples, celui-ci s’effacera insensiblement dans son cœur : ce n’est pas parce que le premier lui plaira plus, mais parce qu’il l’agitera davantage. Les relations de l’homme à l’homme excitent toutes nos passions ; elles sont accompagnées de tant de trouble, elles nous maintiennent dans une agitation si contenue, que le repos après elles nous accable, comme le silence de ces déserts nus où il n’y a ni variété ni mouvement, rien à chercher, rien à espérer. Les soins et le sentiment de la vie rustique animent l’âme sans l’inquiéter ; ils la rendent heureuse : les sollicitudes de la vie sociale l’agitent, l’entraînent, l’exaltent, la pressent de toutes parts ; ils l’asservissent. Ainsi le gros jeu retient l’homme en le fatiguant ; sa funeste habitude lui rend nécessaires ces alternatives d’espoir et de crainte qui le passionnent et le consument.
- 356Il faut que je revienne à ce que je dois vous dire : cependant comptez que je ne manquerai pas de m’interrompre encore ; j’ai d’excellentes dispositions à raisonner mal à propos.
- 357Voilà vingt jours bien passés, et qui n’ont coûté qu’à peu près onze louis. Si nous eussions fait cette course d’une manière en apparence plus commode, nous eussions été assujettis et souvent contrariés ; nous eussions dépensé beaucoup plus, et certainement elle nous eût donné moins d’amusement et de bonne humeur.
- 358Dans le peu que je connais en France, Chessel et Fontainebleau sont les seuls endroits où je consentirais volontiers à me fixer, et Chessel le seul où je désirerais vivre. Vous m’y verrez bientôt.
- 359Mon ami, il n’y a plus de bonheur. Vous avez des affaires ; vous avez un état : votre raison mûrit ; votre cœur ne change pas, mais le mien se serre. Vous n’avez plus le temps de mettre les marrons sous la cendre, il faut qu’on vous les prépare ; qu’avez-vous fait de nos plaisirs ? J’y serai dans six jours : cela est décidé.
- 360LETTRE LIII.
- 361Il était temps que je partisse, j’étais bien à la fois et fort mal. J’avais l’usage de ces biens que tant de gens cherchent sans les connaître, et que plusieurs condamnent par dépit, dont la privation serait pénible dans la société, mais dont la possession donne peu de jouissances. Je ne suis point de ceux qui comptent l’opulence pour rien. Sans être chez moi, sans rien gérer, sans dépendance comme sans embarras, j’avais ce qui me convenait assez dans une ville comme Lyon, un logement décent, des chevaux, et une table où je pouvais recevoir des... des amis. Une autre manière de vivre m’eût ennuyé davantage dans une grande ville, mais celle-là ne me satisfaisait pas. Elle pourrait tromper si on en partageait la jouissance avec quelqu’un qui y trouvât du plaisir ; mais je suis destiné à être toujours comme si je n’étais pas.
- 362Il tombe encore de la neige ; j’attendrai à Fribourg que la saison soit plus avancée. Vous savez que le domestique que j’ai emmené est d’ici. Sa mère est très-malade, et n’a pas d’autre enfant que lui : c’est à Fribourg qu’elle demeure ; elle aura la consolation de l’avoir auprès d’elle ; et, pour un mois environ, je suis aussi bien ici qu’ailleurs.
- 363LETTRE LIV.
- 364Vous trouvez que ce n’était pas la peine de quitter sitôt Lyon pour m’arrêter dans une ville : je vous envoie pour réponse une vue de Fribourg. Quoiqu’elle ne soit pas exacte, et que l’artiste ait jugé à propos de composer au lieu de copier fidèlement, vous y verrez du moins que je suis au milieu des rocs : être à Fribourg, c’est aussi être à la campagne. La ville est dans les rochers, et sur les rochers. Presque toutes ses rues ont une pente rapide ; mais, malgré cette situation incommode, elle est mieux bâtie que la plupart des petites villes de France. Dans les environs, et aux portes mêmes de la ville, il y a plusieurs sites pittoresques et un peu sauvages.
- 365L’ermitage dit la Madeleine ne mérite pas sa célébrité. Il est occupé par une espèce de fou qui est devenu à moitié saint, ne trouvant plus d’autre sottise à faire. Cet homme n’a jamais eu l’esprit de son état ; dans le gouvernement il ne fut pas magistrat, et dans l’ermitage il ne fut pas ermite ; il portait le cilice sous l’habit d’officier, et le pantalon de hussard sous la robe du désert.
- 366Le roc a été bien choisi par le fondateur. Il est sec et dans une bonne exposition ; la persévérance des deux hommes qui l’ont percé seuls est sûrement très-remarquable. Mais cet ermitage, que tous les curieux visitent, est du nombre des choses qu’il est inutile d’aller voir, et dont on a une idée suffisante quand on en sait les dimensions.
- 367LETTRE LV.
- 368Cependant la vie n’est pas odieuse en général. Elle a ses douceurs pour l’homme de bien : il s’agit seulement d’imposer à son cœur le repos que l’âme a conservé quand elle est restée juste. On s’effraye de n’avoir plus d’illusions ; on se demande avec quoi l’on remplira ses jours. C’est une erreur : il ne s’agit pas d’occuper son cœur, mais de parvenir à le distraire sans l’égarer ; et, quand l’espérance n’est plus, il nous reste, pour arriver jusqu’à la fin, un peu de curiosité et quelques habitudes.
- 369C’est assez pour attendre la nuit : le sommeil est naturel quand on n’est pas agité.
- 370LETTRE LVI.
- 371Il faut que tout s’éteigne ; c’est lentement et par degrés que l’homme étend son être, et c’est ainsi qu’il doit le perdre.
- 372LETTRE LVII.
- 373Des bains du Schwartz-sée, 6 mai matin, VIII.
- 374La neige a quitté de bonne heure les parties basses des montagnes. Je fais des courses pour me choisir une demeure. Je comptais m’arrêter ici deux jours : le vallon est uni, les montagnes escarpées depuis leur base ; il n’y a que des pâturages, des sapins et de l’eau ; c’est une solitude comme je les aime, et le temps est bon, mais les heures sont longues.
- 375LETTRE LVIII.
- 376Il y a ici comme ailleurs, et peut-être un peu plus qu’ailleurs, des pères de famille intimement persuadés qu’une femme, pour avoir des mœurs, doit à peine savoir lire, attendu que celles qui s’avisent de savoir écrire écrivent tout de suite à des amants, et que celles qui écrivent très-mal n’ont jamais d’amants. Il y a plus : pour que leurs filles deviennent de bonnes ménagères, il convient qu’elles ne sachent que faire la soupe et compter le linge de cuisine.
- 377Cependant un mari dont la femme n’a d’autre talent que de faire cuire le bouilli frais et le bouilli salé s’ennuie, se lasse d’être chez lui, et prend l’habitude de n’y être pas. Il s’en éloigne davantage lorsque sa femme, ainsi délaissée et abandonnée aux embarras de la maison, devient d’une humeur difficile : il finit par n’y être jamais dès qu’elle a trente ans, et par employer au dehors, parmi tant d’occasions de dépenses, l’argent qu’il faut pour échapper à son ennui, l’argent qui eût mis de l’aisance dans la maison. La gêne s’y introduit ; l’humeur y augmente ; les enfants, toujours seuls avec leur mère mécontente, n’attendent que l’âge d’échapper, comme leur père, aux dégoûts de cette vie domestique ; tandis que les fils et les parents eussent pu s’y attacher, si l’amabilité d’une femme y eût établi, dés sa jeunesse, des habitudes heureuses.
- 378Ces pères de famille avouent ces petits inconvénients-là ; mais quelles sont les choses où l’on n’en trouve pas ? D’ailleurs, il faut aussi être juste avec eux ; il y a compensation, les marmites, sont très-bien lavées.
- 379Ces bonnes ménagères savent avec exactitude le nombre des mailles que leurs filles doivent tricoter en une heure, et combien de chandelle on peut brûler après souper dans une maison réglée : elles sont assez ce qu’il faut à de certains hommes, qui passent les deux tiers de leurs jours à boire et à fumer. Le grand point pour eux est de ne consacrer à leur maison et à leurs enfants qu’autant de batz qu’ils donnent d’écus au cabaret ; et dès lors ils se marient pour avoir une excellente servante.
- 380Dans les lieux où ces principes dominent, l’on voit peu de mariages rompus, parce qu’on ne quitte pas volontiers une servante qui fait bien son état, à laquelle on ne donne pas de gages, et qui a apporté du bien ; mais l’on y voit aussi rarement cette union qui fait le bonheur de la vie, qui suffit à l’homme, qui le dispense de chercher ailleurs des plaisirs moins vrais avec des inconvénients certains.
- 381Les partisans de ces principes sont capables d’objecter le peu d’intimité des mariages à Paris, ou dans d’autres lieux à peu près semblables : comme si les raisons qui empêchent de penser à l’intimité dans les capitales, où il ne s’agit pas d’union conjugale, pouvaient se trouver dans des mœurs très-différentes, et dans des lieux où l’intimité ferait le bonheur. C’est une chose pénible à y voir que la manière dont les deux sexes s’isolent. Rien n’est si triste, surtout pour les femmes, qui n’en sont point dédommagées, et pour lesquelles il n’y a pas d’heures agréables, pas de lieux de délassements. Rebutées, aigries et réduites à une économie sévère ou au désordre, elles se mettent à suivre l’ordre avec chagrin et par dépit, se réunissent très-peu entre elles, ne s’aiment point du tout, et se font dévotes, parce qu’elles ne connaissent que l’église où elles puissent aller.
- 382LETTRE LIX.
- 383Du château de Chupru, 22 mai, VIII.
- 384Le café n’était ni moulu ni grillé. Il faut laisser aux femmes ces sortes de soins, qu’elles aiment ordinairement à prendre elles-mêmes : elles sentent si bien qu’il faut préparer sa jouissance, et, du moins en partie, devoir à soi ce que l’on veut posséder ! Un plaisir qui s’offre sans être un peu cherché par le désir perd souvent de sa grâce, comme un bien trop attendu a laissé passer l’instant qui lui donnait du mérite.
- 385La réunion fut intime, et le rire sincère. Le temps était beau ; le vent mugissait dans cette longue enceinte d’une sombre profondeur où le torrent, tout blanc d’écume, roulait entre ces rochers anguleux. Le k-hou-hou chantait dans les bois, et les bois plus élevés multipliaient tous ces sons austères : on entendait à une grande distance les grosses cloches des vaches qui montaient au Kousin-berg. L’odeur sauvage du sapin brûlé s’unissait à ces bruits montagnards, et au milieu des fruits simples, dans un asile désert, le café fumait sur une table d’amis.
- 386Cependant les seuls d’entre nous qui jouirent de cet instant furent ceux qui n’en sentaient pas l’harmonie morale. Triste faculté de penser à ce qui n’est point présent !..... Mais il n’était pas parmi nous deux cœurs semblables. La mystérieuse nature n’a point placé dans chaque homme le but de sa vie. Le vide et l’accablante vérité sont dans le cœur qui se cherche lui-même : l’illusion entraînante ne peut venir que de celui qu’on aime. On ne sent pas la vanité des biens possédés par un autre ; et, chacun se trompant ainsi, des cœurs amis deviennent vraiment heureux au milieu du néant de tous les biens directs.
- 387LETTRE LX.
- 388Villeneuve, 16 juin, VIII.
- 389Vous n’attendez de moi ni des narrations historiques, ni des descriptions comme en doit faire celui qui voyage pour observer, pour s’instruire lui-même, ou pour faire connaître au public des lieux nouveaux. Un solitaire ne vous parlera point des hommes que vous fréquentez plus que lui. Il n’aura pas d’aventures, il ne vous fera pas le roman de sa vie. Mais nous sommes convenus que je continuerais à vous dire ce que j’éprouve, parce que c’est moi que vous avez accoutumé, et non pas ce qui m’environne. Quand nous nous entretenons l’un avec l’autre, c’est de nous-mêmes : rien n’est plus près de nous. Il m’arrive souvent d’être surpris que nous ne vivions pas ensemble : cela me paraît contradictoire et comme impossible. Il faut que ce soit une destinée secrète qui m’ait entraîné à chercher je ne sais quoi loin de vous, tandis que je pouvais rester où vous êtes, ne pouvant vous emmener où je suis.
- 390LETTRE LXI.
- 391Le soir, dès que la lune est levée, je prends deux bateaux. Je n’ai dans le mien qu’un seul rameur ; et, quand nous sommes avancés sur le lac, il a une bouteille de vin à boire pour rester assis et ne dire mot. Hantz est dans l’autre bateau, dont les rameurs frappent les ondes en passant et repassant un peu au loin devant le mien, qui reste immobile, ou doucement entraîné par de faibles vagues. Il a avec lui son cor, et deux femmes allemandes chantent à l’unisson.
- 392C’est un bien bon homme, et il faudra que je le fixe auprès de moi, puisqu’il y trouve son sort assez doux. Il me dit qu’il n’a plus d’inquiétude, et qu’il espère que je le garderai toujours. Je crois qu’il a raison : irais-je m’ôter le seul bien que j’aie, un homme qui est content ?
- 393Vous ne soupçonneriez pas qu’il s’est mis à lire la Julie de Jean-Jacques. Hier, il disait, en dirigeant son bateau vers le rivage de Savoie : C’est donc là Meillerie ! Mais que ceci ne vous inquiète pas ; rappelez-vous qu’il est sans prétentions. Il ne serait pas avec moi s’il avait de l’esprit d’antichambre.
- 394C’est surtout la mélodie des sons qui, réunissant l’étendue sans limites précises à un mouvement sensible mais vague, donne à l’âme ce sentiment de l’infini qu’elle croit posséder en durée et en étendue.
- 395Le lac est bien beau, lorsque la lune blanchit nos deux voiles ; lorsque les échos de Chillon répètent les sons du cor, et que le mur immense de Meillerie oppose ses ténèbres à la douce clarté du ciel, aux lumières mobiles des eaux ; quand les vagues se brisent contre nos bateaux arrêtés ; quand elles font entendre au loin leur roulement sur les cailloux innombrables que la Vevayse a fait descendre des montagnes.
- 396Vous, qui savez jouir, que n’êtes-vous là pour entendre deux voix de femme, sur les eaux, dans la nuit ! Mais moi je devrais tout laisser. Cependant j’aime à être averti de mes pertes, quand l’austère beauté des lieux peut me faire oublier combien tout est vain dans l’homme, jusqu’à ses regrets.
- 397LETTRE LXII.
- 398LETTRE LXIII.
- 399Il était minuit : la lune avait passé ; le lac semblait agité ; les cieux étaient transparents, la nuit profonde et belle. Il y avait de l’incertitude sur la terre. On entendit frémir les bouleaux, et des feuilles de peuplier tombèrent : les pins rendirent des murmures sauvages ; des sons romantiques descendaient de la montagne ; de grosses vagues roulaient sur la grève. Alors l’orfraie se mit à gémir sous les roches caverneuses ; et, quand elle cessa, les vagues étaient affaiblies, le silence fut austère.
- 400Le rossignol plaça de loin en loin, dans la paix inquiète, cet accent solitaire, unique et répété, ce chant des nuits heureuses, sublime expression d’une mélodie primitive ; indicible élan d’amour et de douleur ; voluptueux comme le besoin qui me consume ; simple, mystérieux, immense comme le cœur qui aime.
- 401Comme si tous les hommes n’avaient point passé, et tous passé en vain ! Comme si la vie était réelle, et existante essentiellement ! comme si la perception de l’univers était l’idée d’un être positif, et le moi de l’homme quelque autre chose que l’expression accidentelle d’un alliage éphémère ! Que veux-je ? que suis-je ? que demander à la nature ? Est-il un système universel, des convenances, des droits selon nos besoins ? L’intelligence conduit-elle les résultats que mon intelligence voudrait attendre ? Toute cause est invisible, toute fin trompeuse ; toute forme change, toute durée s’épuise : et le tourment du cœur insatiable est le mouvement aveugle d’un météore errant dans le vide où il doit se perdre. Rien n’est possédé comme il est conçu : rien n’est connu comme il existe. Nous voyons les rapports, et non les essences : nous n’usons pas des choses, mais de leurs images. Cette nature cherchée au dehors et impénétrable dans nous est partout ténébreuse. Je sens est le seul mot de l’homme qui ne veut que des vérités. Et ce qui fait la certitude de mon être en est aussi le supplice. Je sens, j’existe pour me consumer en désirs indomptables, pour m’abreuver de la séduction d’un monde fantastique, pour rester atterré de sa voluptueuse erreur.
- 402Le bonheur ne serait pas la première loi de la nature humaine ! Le plaisir ne serait pas le premier moteur du monde sensible ! Si nous ne cherchons pas le plaisir, quel sera notre but ? Si vivre n’est qu’exister, qu’avons-nous besoin de vivre ? Nous ne saurions découvrir ni la première cause ni le vrai motif d’aucun être : le pourquoi de l’univers reste inaccessible à l’intelligence individuelle. La fin de notre existence nous est inconnue ; tous les actes de la vie restent sans but : nos désirs, nos sollicitudes, nos affections, deviennent ridicules, si ces actes ne tendent pas au plaisir, si ces affections ne se le proposent pas.
- 403L’homme s’aime lui-même, il aime l’homme, il aime tout ce qui est animé. Cet amour paraît nécessaire à l’être organisé ; c’est le mobile des forces qui le conservent. L’homme s’aime lui-même : sans ce principe actif comment agirait-il, et comment subsisterait-il ? L’homme aime les hommes parce qu’il sent comme eux, parce qu’il est près d’eux dans l’ordre du monde : sans ce rapport, quelle serait sa vie ?
- 404L’homme aime tous les êtres animés. S’il cessait de souffrir en voyant souffrir, s’il cessait de sentir avec tout ce qui a des sensations analogues aux siennes, il ne s’intéresserait plus à ce qui ne serait pas lui, il cesserait peut-être de s’aimer lui-même : sans doute il n’est point d’affection bornée à l’individu, puisqu’il n’est point d’être essentiellement isolé.
- 405L’enchaînement de rapports dont il est le centre, et qui ne peuvent finir entièrement qu’aux bornes du monde, le constitue partie de cet univers, unité numérique dans le nombre de la nature. Le lien que forment ces liens personnels est l’ordre du monde, et la force qui perpétue son harmonie est la loi naturelle. Cet instinct nécessaire qui conduit l’être animé, passif lorsqu’il veut, actif lorsqu’il fait vouloir, est un assujettissement aux lois générales. Obéir à l’esprit de ces lois serait la science de l’être qui voudrait librement. Si l’homme est libre en délibérant, c’est la science de la vie humaine : ce qu’il veut lorsqu’il est assujetti lui indique comment il doit vouloir là où il est indépendant.
- 406L’unité de l’espèce est divisée. Des êtres semblables sont pourtant assez différents pour que leurs oppositions mêmes les portent à s’aimer : séparés par leurs goûts, mais nécessaires l’un à l’autre, ils s’éloignent dans leurs habitudes, et sont ramenés par un besoin mutuel. Ceux qui naissent de leur union, formés également de tous deux, perpétueront pourtant ces différences. Cet effet essentiel de l’énergie donnée à l’animal, ce résultat suprême de son organisation sera le moment de la plénitude de sa vie, le dernier degré de ses affections, et en quelque sorte l’expression harmonique de ses facultés. Là est le pouvoir de l’homme physique ; là est la grandeur de l’homme moral ; là est l’âme tout entière ; et qui n’a pas pleinement aimé n’a pas possédé sa vie.
- 407Des affections abstraites, des passions spéculatives, ont obtenu l’encens des individus et des peuples. Les affections heureuses ont été réprimées ou avilies : l’industrie sociale a opposé les hommes que l’impulsion primitive aurait conciliés.
- 408L’amour doit gouverner la terre que l’ambition fatigue. L’amour est ce feu paisible et fécond, cette chaleur des cieux qui anime et renouvelle, qui fait naître et fleurir, qui donne les couleurs, la grâce, l’espérance et la vie. L’ambition est le feu stérile qui brûle sous les glaces, qui consume sans rien animer, qui creuse d’immenses cavernes, qui ébranle sourdement, éclate en ouvrant des abîmes, et laisse un siècle de désolation sur la contrée qu’étonna cette lumière d’une heure.
- 409Lorsqu’une agitation nouvelle étend les rapports de l’homme qui essaye sa vie, il se livre avidement, il demande à toute la nature, il s’abandonne, il s’exalte lui-même ; il place son existence dans l’amour, et dans tout il ne voit que l’amour seul. Tout autre sentiment se perd dans ce sentiment profond, toute pensée y ramène, tout espoir y repose. Tout est douleur, vide, abandon, si l’amour s’éloigne : s’il s’approche, tout est joie, espoir, félicité. Une voix lointaine, un son dans les airs, l’agitation des branches, le frémissement des eaux, tout l’annonce, tout l’exprime, tout imite ses accents et augmente les désirs. La grâce de la nature est dans le mouvement d’un bras ; la loi du monde est dans l’expression d’un regard. C’est pour l’amour que la lumière du matin vient éveiller les êtres et colorer les cieux ; pour lui les feux de midi font fermenter la terre humide sous la mousse des forêts ; c’est à lui que le soir destine l’aimable mélancolie de ses lueurs mystérieuses. Cette fontaine est celle de Vaucluse, ces rochers ceux de Meillerie, cette avenue celle des Pamplemousses. Le silence protège les rêves de l’amour ; le mouvement des eaux pénètre de sa douce agitation ; la fureur des vagues inspire ses efforts orageux, et tout commandera ses plaisirs quand la nuit sera douce, quand la lune embellira la nuit, quand la volupté sera dans les ombres et la lumière, dans la solitude, dans les airs et les eaux et la nuit.
- 410Ce n’est pas seulement une erreur triste et farouche, mais une erreur très-funeste, de condamner ce plaisir vrai, nécessaire, qui, toujours attendu, toujours renaissant, indépendant des saisons et prolongé sur la plus belle partie de nos jours, forme le lien le plus énergique et le plus séduisant des sociétés humaines. C’est une sagesse bien singulière qu’une sagesse contraire à l’ordre naturel. Toute faculté, toute énergie est une perfection. Il est beau d’être plus fort que ses passions ; mais c’est stupidité d’applaudir au silence des sens et du cœur ; c’est se croire plus parfait, par cela même que l’on est moins capable de l’être.
- 411Celui qui est homme sait aimer l’amour sans oublier que l’amour n’est qu’un accident de la vie : et, quand il aura ces illusions, il en jouira, il les possédera, mais sans oublier que les vérités les plus sévères sont encore avant les illusions les plus heureuses. Celui qui est homme sait choisir ou attendre avec prudence, aimer avec continuité, se donner sans faiblesse comme sans réserve. L’activité d’une passion profonde est pour lui l’ardeur du bien, le feu du génie : il trouve dans l’amour l’énergie voluptueuse, la mâle jouissance du cœur juste, sensible et grand ; il rencontre le bonheur, et sait s’en nourrir.
- 412L’amour ridicule ou coupable est une faiblesse avilissante ; l’amour juste est le charme de la vie : la démence n’est que dans la gauche austérité qui confond un sentiment noble avec un sentiment vil, et qui condamne indistinctement l’amour, parce que, n’imaginant que des hommes abrutis, elle ne peut imaginer que des passions misérables.
- 413Ce plaisir reçu, ce plaisir donné ; cette progression cherchée et obtenue ; ce bonheur que l’on offre et que l’on espère ; cette confiance voluptueuse, qui nous fait tout attendre du cœur aimé ; cette volupté plus grande encore de rendre heureux ce qu’on aime, de se suffire mutuellement, d’être nécessaire l’un à l’autre ; cette plénitude de sentiment et d’espoir agrandit l’âme, et la presse de vivre. Indicible abandon ! L’homme qui l’a pu connaître n’en a jamais rougi ; et celui qui n’est pas fait pour le sentir n’est pas né pour juger l’amour.
- 414Le sentiment de l’honnête et du juste, le besoin de l’ordre et des convenances morales conduit nécessairement au besoin d’aimer. Le beau est l’objet de l’amour ; l’harmonie est son principe et son but : toute perfection, tout mérite semble lui appartenir, les grâces aimables l’appellent, et une moralité expansive et vertueuse le fixe. L’amour n’existe pas, à la vérité, sans le prestige de la beauté corporelle ; mais il semble tenir plus encore à l’harmonie intellectuelle, aux grâces de la pensée, aux profondeurs du sentiment.
- 415L’union, l’espérance, l’admiration, les prestiges, vont toujours croissant jusqu’à l’intimité parfaite ; elle remplit l’âme que cette progression agrandissait. Là s’arrête et rétrograde l’homme ardent sans être sensible, et n’ayant d’autre besoin que celui du plaisir. Mais l’homme aimant ne change pas ainsi ; plus il obtient, plus il est lié ; plus il est aimé, plus il aime ; plus il possède ce qu’il a désiré, plus il chérit ce qu’il possède. Ayant tout reçu, il croit tout devoir : celle qui se donne à lui devient nécessaire à son être ; des années de jouissance n’ont pas changé ses désirs, elles ont ajouté à son amour la confiance d’une habitude heureuse et les délices d’une libre mais délicate intimité.
- 416Vous avez trop étendu les devoirs. Vous avez dit : Demandons plus, afin d’obtenir assez. Vous vous êtes trompé ; si vous exigez trop des hommes, ils se rebuteront ; si vous voulez qu’ils montrent des vertus chimériques, ils les montreront : ils disent que cela coûte peu. Mais parce que cette vertu n’est pas dans leur nature, ils auront une conduite cachée tout à fait contraire ; et parce que cette conduite sera cachée, vous ne pourrez en arrêter les excès. Il ne vous restera que ces moyens dangereux dont la vaine tentative augmentera le mal, en augmentant la contrainte et l’opposition entre le devoir et les penchants. Vous croirez d’abord que vos lois seront mieux suivies, parce que l’infraction en sera mieux masquée ; mais un jugement faux, un goût dépravé, une dissimulation habituelle, et des ruses hypocrites, en seront les véritables résultats.
- 417Les plaisirs de l’amour contiennent de grandes oppositions physiques : ses désirs agitent l’imagination, ses besoins changent les organes ; c’est donc l’objet sur lequel la manière de sentir et de voir devait varier davantage. Il fallait prévenir les suites de cette trop grande différence, et non pas y joindre des lois morales qui fussent propres à l’accroître encore. Mais les vieillards ont fait ces lois ; et les vieillards, n’ayant plus le sentiment de l’amour, ne sauraient avoir ni la véritable pudeur ni la délicatesse du goût. Ils ont très-mal entendu ce que leur âge ne devait plus entendre. Ils auraient entièrement proscrit l’amour, s’ils avaient pu trouver d’autres moyens de reproduction. Leurs sensations surannées ont flétri ce qu’il fallait contenir dans les grâces du désir ; et, pour éviter quelques écarts odieux à leur impuissance, ils imaginèrent des entraves si gauches, que la société est troublée tous les jours par de véritables crimes que ne se reproche même point l’honnête homme qui n’a pas réfléchi.
- 418C’est dans l’amour qu’il fallait permettre tout ce qui n’est pas vraiment nuisible. C’est par l’amour que l’homme se perfectionne ou s’avilit ; c’est en cela surtout qu’il fallait retenir son imagination dans les bornes d’une juste liberté, qu’il fallait mettre son bonheur dans les limites de ses devoirs, qu’il fallait régler son jugement par le sentiment précis de la raison des lois. C’était le plus puissant moyen naturel de lui donner la perception de toutes les délicatesses du goût et de leur vraie base, d’ennoblir et de réprimer ses affections, d’imprimer à toutes ses sensations une sorte de volupté sincère et droite, d’inspirer à l’homme mal organisé quelque chose de la sensibilité de l’homme supérieur, de les réunir, de les concilier, de former une patrie réelle, et d’instituer une véritable société.
- 419Laissez-nous des plaisirs légitimes ; c’est notre droit, c’est votre devoir. J’imagine que vous avez cru faire quelque chose par l’établissement du mariage. Mais l’union dans laquelle les résultats de vos institutions nous forcent de suivre les convenances du hasard, ou de chercher celles de la fortune à la place des convenances réelles ; l’union qu’un moment peut flétrir pour toujours, et que tant de dégoûts altèrent nécessairement ; une telle union ne nous suffit pas. Je vous demande un prestige qui puisse se perpétuer ; vous me donnez un lien dans lequel je vois à nu le fer d’un esclavage sans terme, sous ces fleurs d’un jour dont vous l’aviez maladroitement couvert, et que vous-même avez déjà fanées. Je vous demande un prestige qui puisse déguiser ou rajeunir ma vie ; la nature me l’avait donné. Vous osez me parler des ressources qui me restent. Vous souffririez que, vil contempteur d’un engagement où la promesse doit être observée religieusement, puisqu’elle est donnée, j’aille persuader à une femme d’être méprisable afin que je l’aime ? Moins directement coupable, mais non moins inconsidéré, m’efforcerai-je de troubler ma famille, de désoler des parents, de déshonorer celle à qui ce genre d’honneur est si nécessaire dans la société ? Ou bien, pour n’attaquer aucun droit, pour n’exposer personne, irai-je, dans des lieux méprisés, chercher celles qui peuvent être à moi, non par une douce liberté de mœurs, non par un désir naturel, mais parce que leur métier les donne à tous ? N’étant plus à elles-mêmes, elles ne sont plus des femmes, mais je ne sais quoi d’analogue. L’oubli de toute délicatesse, l’inaptitude aux sentiments généreux, et le joug de la misère, les livrent aux caprices les plus brutes de l’homme en qui une telle habitude dépravera aussi les sensations et les désirs. Il reste des circonstances possibles, j’en conviens ; mais elles sont très-rares, et quelquefois elles ne se rencontrent point dans une vie entière. Les uns, retenus par la raison, consument leurs jours dans des privations nécessaires et injustes ; les autres, en nombre bien plus grand, se jouent du devoir qui les contrarie.
- 420Ce devoir a cessé d’en être un dans l’opinion, parce que son observation est contraire à l’ordre naturel des choses. Le mépris qu’on en fait mène pourtant à l’habitude de n’obéir qu’à l’usage, de se faire à soi-même une règle selon ses penchants, et de mépriser toute obligation dont l’infraction ne conduit pas positivement aux peines légales ou à la honte dans la société. C’est la suite inévitable des bassesses réelles dont on s’amuse tous les jours. Quelle moralité voulez-vous attendre d’une femme qui trompe celui par qui elle vit, ou pour qui elle devrait vivre ; qui est sa première amie, et se joue de sa confiance ; qui détruit son repos, ou rit de lui, s’il le conserve, et qui s’impose la nécessité de le trahir jusqu’au dernier jour, en laissant à ses affections l’enfant qui ne lui appartient pas ? De tous les engagements, le mariage n’est-il pas celui dans lequel la confiance et la bonne foi importent le plus à la sécurité de la vie ? Quelle misérable probité que celle qui paye scrupuleusement un écu, et compte pour un vain mot la promesse la plus sacrée qui soit entre les hommes ! Quelle moralité voulez-vous attendre de l’être qui s’attachait à persuader une femme en ce moquant d’elle, qui la méprise parce qu’elle a été telle qu’il la voulait, la déshonore parce qu’elle l’a aimé, la quitte parce qu’il en a joui, et l’abandonne quand elle a le malheur visible d’avoir partagé ses plaisirs ? Quelle moralité, quelle équité voulez-vous attendre de cet homme, au moins inconséquent, qui exige de sa femme des sacrifices qu’il ne paye point, et qui la veut sage et inaccessible, tandis qu’il va perdre, dans des habitudes secrètes, l’attachement dont il l’assure, et qu’elle a droit de prétendre, pour que sa fidélité ne soit pas un injuste esclavage ?
- 421Des plaisirs sans choix dégradent l’homme, des plaisirs coupables le corrompent ; mais l’amour sans passion ne l’avilit point. Il y a un âge pour aimer et jouir, il y en a un pour jouir sans amour. Le cœur n’est pas toujours jeune, et même, s’il l’est encore, il ne rencontre pas toujours ce qu’il peut vraiment aimer.
- 422L’hypocrisie de l’amour est un des fléaux de la société. Pourquoi l’amour sortirait-il de la loi commune ? pourquoi n’être pas en cela, comme dans tout le reste, juste et sincère ? Celui-là seul est certainement éloigné de tout mal, qui cherche avec naïveté ce qui peut le faire jouir sans remords. Toute vertu imaginaire ou accidentelle m’est suspecte ; quand je la vois sortir orgueilleusement de sa base erronée, je cherche, et je découvre une laideur interne sous le costume des préjugés, sous le masque fragile de la dissimulation.
- 423La vraie pudeur doit seule contenir la volupté. La pudeur est une perception exquise, une partie de la sensibilité parfaite ; c’est la grâce des sens, et le charme de l’amour. Elle évite tout ce que nos organes repoussent ; elle permet ce qu’ils désirent ; elle sépare ce que la nature a laissé à notre intelligence le soin de séparer ; et c’est principalement l’oubli de cette réserve voluptueuse qui éteint l’amour dans l’indiscrète liberté du mariage.
- 424LETTRE LXIV.
- 425Il n’y a pas l’ombre de sens dans la manière dont je vis ici. Je sais que j’y fais des sottises, et je les continue sans pourtant tenir beaucoup à les continuer. Mais si je ne fais pas plus sagement, c’est que je ne puis parvenir à y mettre de l’importance. Je passe sur le lac la moitié du jour et la moitié de la nuit ; et quand je m’en éloignerai, je serai tellement habitué au balancement des vagues, au bruit des eaux, que je me déplairai sur un sol immobile et dans le silence des prés.
- 426Les uns me prennent pour un homme dont quelque amour a un peu dérangé la tête, d’autres soutiennent que je suis un Anglais qui a le spleen ; les bateliers ont appris à Hantz que j’étais l’amant d’une belle femme étrangère qui vient de partir subitement de Lausanne. Il faudra que je cesse mes courses nocturnes, car les plus sensés me plaignent, et les meilleurs me prennent pour un fou. On lui a dit à Vevay : N’êtes-vous pas au service de cet Anglais dont on parle tant ? Le mal gagne ; et pour les gens de la côte, je crois qu’ils se moqueraient de moi si je n’avais pas d’argent : heureusement je passe pour fort riche. L’aubergiste veut absolument me dire, Milord ; et je suis très-respecté. Riche étranger, ou Milord, sont synonymes.
- 427De plus, en revenant du lac, je me mets ordinairement à écrire, en sorte que je me couche quand il fait grand jour. Une fois les gens de l’auberge entendant quelque bruit dans ma chambre, et surpris que je me fusse levé sitôt, montèrent me demander si je ne prendrais rien le matin. Je leur répondis que je ne soupais point, et que j’allais me coucher. Je ne me lève donc qu’à midi, ou même à une heure ; je prends du thé, j’écris ; puis, au lieu de dîner, je prends encore du thé, je ne mange autre chose que du pain et du beurre, et aussitôt je vais au lac. La première fois que j’allai seul dans un petit bateau que j’avais fait chercher exprès pour cela, ils remarquèrent que Hantz restait au rivage, et que je partais à la fin du jour : il y eut assemblée au cabaret, et ils décidèrent que pour cette fois le spleen avait pris le dessus, et que je fournirais un beau suicide aux annales du village.
- 428Le thé est d’un grand secours pour s’ennuyer d’une manière calme. Entre les poisons un peu lents qui font les délices de l’homme, je crois que c’est un de ceux qui conviennent le mieux à ses ennuis. Il donne une émotion faible et soutenue : comme elle est exempte des dégoûts du retour, elle dégénère en une habitude de paix et d’indifférence, en une faiblesse qui tranquillise le cœur que ses besoins fatigueraient, et nous débarrasse de notre force malheureuse. J’en ai pris l’usage à Paris, puis à Lyon : mais ici, j’ai eu l’imprudence de le porter jusqu’à l’excès. Ce qui me rassure, c’est que je vais avoir un domaine et des ouvriers, cela m’occupera et me retiendra. Je me fais beaucoup de mal maintenant ; mais comptez sur moi, je vais devenir sage par nécessité.
- 429Il existe encore une différence essentielle entre l’habitude d’être émus par l’impression des autres objets, ou celle de l’être par l’impulsion interne d’un excitatif donné par notre caprice ou par un incident fortuit, et non par l’occurrence des temps. Nous ne suivions plus le cours du monde ; nous sommes animés lorsqu’il nous abandonnerait au repos, et souvent, c’est lorsqu’il nous animerait, que nous nous trouvons dans l’abattement que nos excès produisent. Cette fatigue, cette indifférence nous rend inaccessibles aux impressions des choses, à ces mobiles extérieurs qui, devenus étrangers à nos habitudes, se trouvent en discordance ou en opposition avec nos besoins.
- 430Il résulte d’une telle disposition ce grand inconvénient, que je ne puis vivre bien, sagement, et dans l’ordre, ni même suivre mes goûts, ou songer à mes besoins, qu’avec des facultés à peu près certaines ; et que si je suis peut-être au nombre des hommes capables d’user bien de ce qu’on appelle une grande fortune, ou même d’une médiocrité facile, je suis aussi du nombre de ceux qui, dans le dénûment, se trouvent sans ressources et ne savent faire autre chose que d’éviter la misère, le ridicule ou la bassesse, quand le sort ne les place pas lui-même au-dessus du besoin.
- 431La prospérité est plus difficile à soutenir que l’adversité, dit-on généralement. Mais c’est le contraire pour l’homme qui n’est pas soumis à des passions positives, qui aime à faire bien ce qu’il fait, qui a pour premier besoin celui de l’ordre, et qui considère plutôt l’ensemble des choses que leurs détails.
- 432L’adversité convient à un homme ferme et un peu enthousiaste, dont l’âme s’attache à une vertu austère, et dont heureusement l’esprit n’en voit pas l’incertitude. Mais l’adversité est bien triste, bien décourageante pour celui qui n’y trouve rien à son usage, parce qu’il voudrait faire bien, et que pour faire il faut pouvoir, parce qu’il voudrait être utile, et que le malheureux trouve peu d’occasions de l’être. N’étant pas soutenu par le noble fanatisme d’Épictète, il sait bien résister au malheur, mais mal à une vie malheureuse, dont il se rebute enfin, sentant qu’il y perd tout son être.
- 433L’homme religieux, et surtout celui qui est certain d’un Dieu rémunérateur, a un grand avantage : il est bien facile de supporter le mal quand le mal est le plus grand bien que l’on puisse éprouver. J’avoue que je ne saurais voir ce qu’il y a d’étonnant dans la vertu d’un homme qui lutte sous l’œil de son Dieu, et qui sacrifie des caprices d’une heure à une félicité sans bornes et sans terme. Un homme tout à fait persuadé ne peut faire autrement, à moins qu’il ne soit en délire. Il me parait démontré que celui qui succombe à la vue de l’or, à la vue d’une belle femme ou des autres objets des passions terrestres, n’a pas la foi. Il est évident qu’il ne voit bien que la terre : s’il voyait avec la même certitude ce ciel et cet enfer qu’il se rappelle quelquefois, s’ils étaient là, comme les choses de la terre, présents dans sa pensée, il serait impossible qu’il succombât jamais. Où est le sujet qui, jouissant de sa raison, ne sera pas dans l’impuissance de contrevenir à l’ordre de son prince, s’il lui a dit : Vous voilà dans mon harem, au milieu de toutes mes femmes ; pendant cinq minutes n’approchez d’aucune : j’ai l’œil sur vous ; si vous êtes fidèle pendant ce peu de temps, tous ces plaisirs et d’autres vous seront permis ensuite pendant trente années d’une prospérité constante ? Qui ne voit que cet homme, quelque ardent qu’on le suppose, n’a pas même besoin de force pour résister pendant un temps si court ? il n’a besoin que de croire à la parole de son prince. Assurément les tentations du chrétien ne sont pas plus fortes, et la vie de l’homme est bien moins devant l’éternité que cinq minutes comparées à trente années : il y a l’infini de distance entre le bonheur promis au chrétien, et les plaisirs offerts au sujet dont je parle ; enfin la parole du prince peut laisser quelque incertitude, celle de Dieu n’en peut laisser aucune. Si donc il n’est pas démontré que sur cent mille de ceux qu’on appelle vrais chrétiens, il y en a tout au plus un qui ait presque la foi, il me l’est à moi que rien au monde ne peut être démontré.
- 434Il y a encore un aveu à vous faire auparavant, c’est que je commence à perdre enfin le sommeil. Quand le thé m’a trop fatigué, je n’y connais d’autre remède que le vin, je ne dors que par ce moyen, et voilà encore un excès : il faut bien en prendre autant qu’il se puisse sans que la tête en soit affectée visiblement. Je ne sais rien de plus ridicule qu’un homme qui prostitue sa pensée devant des étrangers, et dont on dit : Il a bu, en voyant ce qu’il fait, ce qu’il dit. Mais pour soi-même, rien n’est plus doux à la raison que de la déconcerter un peu quelquefois. Je prétends encore qu’un demi-désordre serait autant à sa place dans l’intimité, qu’un véritable excès devient honteux devant les hommes et avilissant dans le secret même.
- 435Dès que je serai propriétaire, je ne manquerai point de moyens de passer les heures, et d’occuper aux soins d’arranger, de bâtir, d’approvisionner, cette activité intérieure dont les besoins ne me laissent aucun repos dans l’inaction. Pendant le temps que dureront ces embarras, je diminuerai graduellement l’usage du vin ; et quant au thé, j’en quitterai tout à fait l’habitude : je veux à l’avenir n’en prendre que rarement. Lorsque tout sera arrangé, et que je pourrai commencer à suivre la manière de vivre que depuis si longtemps j’aurais voulu prendre, je me trouverai ainsi préparé à m’y conformer sans éprouver les inconvénients d’un changement trop subit et trop grand.
- 436Ce n’est pas que je me figure un bonheur qui ne m’est pas destiné, ou qui du moins est encore bien loin de moi. J’imagine seulement que je ne sentirai guère le poids du temps ; je pourrai prévenir l’ennui, ou bien je ne m’ennuierai plus qu’à ma manière.
- 437Il y a une chose qui me surprend. Je vois des gens qui paraissent boire uniquement pour le plaisir de la bouche, pour le goût, et prendre un verre de vin comme ils prendraient une bavaroise. Cela n’est pas pourtant, mais ils le croient ; et si vous le leur demandez, ils seront même surpris de votre question.
- 438Il est bon que ce qui plaît soit limité par une loi antérieure. Au moment où on l’éprouve, il en coûte de le soumettre à une règle qui le borne. Ceux même qui en ont la force ont encore eu tort de n’avoir pas décidé, dans le temps propre à la réflexion, ce que la réflexion doit décider, et d’avoir attendu le moment où ses raisonnements altèrent les affections agréables qu’ils sont forcés de combattre. En pensant aux raisons de ne pas jouir davantage, on réduit à bien peu de chose la jouissance qu’on se permet : il est de la nature du plaisir qu’il soit possédé avec une sorte d’abandon et de plénitude. Il se dissipe lorsqu’on veut le borner autrement que par la nécessité ; et puisqu’il faut pourtant que la raison le borne, le seul moyen de concilier ces deux choses, qui sans cela seraient contraires, c’est d’imposer d’avance au plaisir la retenue d’une loi générale.
- 439Il est donc essentiel que la loi soit générale ; celle des cas particuliers est trop suspecte. Cependant abandonnons quelque chose aux circonstances : c’est une liberté que l’on conserve, parce qu’on n’a pu tout prévoir, et parce qu’il faut se soumettre à ses propres lois seulement de la même manière que notre nature nous a soumis à celles de la nécessité. Nos affections doivent avoir de l’indépendance, mais une indépendance contenue dans des limites qu’elle ne puisse passer. Elles sont semblables aux mouvements du corps, qui n’ont point de grâce s’ils sont gênés, contraints et trop uniformes, mais qui manquent de décence comme d’utilité, s’ils sont brusques, irréguliers, ou involontaires.
- 440C’est un excès dans l’ordre même que de prétendre nuancer parfaitement, modérer, régler ses jouissances, et les ménager avec la plus sévère économie, pour les rendre durables et même perpétuelles. Cette régularité absolue est trop rarement possible : le plaisir nous séduit, il nous emporte, comme la tristesse nous retient et nous enchaîne. Nous vivons au milieu des songes ; et de tous nos songes, l’ordre parfait pourrait bien être le moins naturel.
- 441Ce que j’ai peine à me figurer, c’est comment on cherche l’ivresse des boissons quand on a celle des choses. N’est-ce pas le besoin d’être ému qui fait nos passions ? Quand nous sommes agités par elles, que pouvons-nous trouver dans le vin, si ce n’est un repos qui suspende leur action immodérée ?
- 442LETTRE LXV.
- 443Ceux qui ont à louer des maisons de quelque apparence ne m’abordent pas comme un homme ordinaire ; et moi je suis tenté de rendre ces mêmes hommages à mes louis quand je songe que voilà déjà un heureux. Hantz me donne de l’espérance ; si celui-là est satisfait sans que j’y aie pensé, d’autres le seront peut-être à présent que je puis quelque chose. Le dénûment, la gêne, l’incertitude lient les mains dans les choses mêmes que l’argent ne fait pas. On ne peut s’arranger en rien ; on ne peut avoir aucun projet suivi. On est au milieu d’hommes que la misère accable, on a quelque aisance extérieure, et cependant on ne peut rien faire pour eux : on ne peut même leur faire connaître cette impuissance, afin que du moins ils ne soient pas indignés. Où est celui qui songe à la fécondité de l’argent ? Les hommes le perdent comme ils dissipent leurs forces, leur santé, leurs ans. Il est si aisé de l’entasser ou de le prodiguer, si difficile de l’employer bien !
- 444Ce serait une vie heureuse que celle qu’on passerait comme ce curé respectable. Si j’étais pasteur de village, je voudrais me hâter de faire ainsi, avant qu’une grande habitude me rendît nécessaire l’usage de ce qui compose une vie aisée. Mais il faut être célibataire, être seul, être indépendant de l’opinion ; sans quoi l’on peut perdre dans trop d’exactitude les occasions de sortir des bornes d’une utilité si restreinte. S’arranger de cette manière, c’est trop limiter son sort ; mais aussi, sortez de là, et vous voilà comme assujetti à tous ces besoins convenus dont il est difficile de marquer le terme, et qui entraînent si loin de l’ordre réel, qu’on voit des gens ayant cent mille livres de revenu craindre une dépense de vingt francs.
- 445Celui qui a pris un état, celui dont la vie peut être réglée, dont le revenu est toujours le même, qui est contenu dans cela, est borné là, comme un homme l’est par les lois de sa nature ; l’héritier d’un petit patrimoine, un ministre de campagne, un rentier tranquille peuvent calculer ce qu’ils ont, fixer leur dépense annuelle, réduire leurs besoins personnels aux besoins absolus, et compter alors tous les sous qui leur restent comme des jouissances qui ne périront point. Il ne doit pas sortir de leurs mains une seule monnaie qui ne ramène la joie ou le repos dans le cœur d’un malheureux.
- 446Dans la maison tout est propre, mais d’une simplicité rigoureuse. Si l’avarice ou la misère avaient fait cette loi, ce serait triste à voir, mais c’est l’économie de la bienfaisance. Ses privations raisonnées, sa sévérité volontaire, sont plus douces que toutes les recherches et l’abondance d’une vie voluptueuse ; celles-ci deviennent des besoins dont on ne supporterait pas d’être privé, mais auxquels on ne trouve point de plaisir ; les premières donnent des jouissances toujours répétées, et qui nous laissent notre indépendance. Des étoffes de ménage fortes et peu salissantes composent presque tout l’habillement des enfants et du père. Sa femme ne porte que des robes blanches de toile de coton ; et tous les ans, on trouve des prétextes pour répartir plus de deux cents aunes de toile entre ceux qui sans cela auraient à peine des chemises. Il n’y a d’autre porcelaine que deux tasses du Japon, qui servaient jadis dans la maison paternelle ; tout le reste est d’un bois très-dur, agréable à l’œil, et que l’on maintient dans une grande propreté. Il se casse difficilement, et on le renouvelle à peu de frais ; en sorte que l’on n’a pas besoin de craindre ou de gronder, et qu’on a de l’ordre sans humeur, de l’activité sans inquiétude. On n’a pas de domestiques : comme les soins du ménage sont peu considérables et bien réglés, on se sert soi-même afin d’être libre. De plus, on n’aime ni à surveiller ni à perdre : on se trouve plus heureux avec plus de peine, et plus de confiance. Seulement, une femme qui mendiait auparavant vient tous les jours pendant une heure, elle fait l’ouvrage le moins propre, et elle emporte chaque fois le salaire convenu. Avec cette manière d’être, on connaît au juste ce qu’on dépense. Là on sait le prix d’un œuf, et l’on sait aussi donner sans aucun regret un sac de blé au débiteur pauvre poursuivi par un riche créancier.
- 447Il importe à l’ordre même qu’on le suive sans répugnance. Les besoins positifs sont faciles à contenir, par l’habitude, dans les bornes du simple nécessaire ; mais les besoins de l’ennui n’auraient point de bornes, et mèneraient d’ailleurs aux besoins d’opinion, illimités comme eux. On a tout prévu pour ne laisser aucun dégoût interrompre l’accord de l’ensemble. On ne fait pas usage des stimulants, ils rendent nos sensations trop irrégulières : ils donnent à la fois l’avidité et l’abattement. Le vin et le café sont interdits. Le thé seul est admis, mais aucun prétexte ne peut en rendre l’usage fréquent : on en prend régulièrement une fois tous les cinq jours. Aucune fête ne vient troubler l’imagination par ses plaisirs espérés, par son indifférence imprévue ou affectée, par les dégoûts et l’ennui qui succèdent également aux désirs trompés et aux désirs satisfaits. Tous les jours sont à peu près semblables, afin que tous soient heureux. Quand les uns sont pour le plaisir et les autres pour le travail, l’homme qui n’est pas contraint par une nécessité absolue devient bientôt mécontent de tous et curieux d’essayer une autre manière de vivre. Il faut à l’incertitude de nos cœurs, ou l’uniformité pour la fixer, ou une variété perpétuelle qui la suspende et la séduise toujours. Avec les amusements s’introduiraient les dépenses ; et l’on perdrait à s’ennuyer dans les plaisirs les moyens d’être contents et aimés au milieu d’une bourgade contente. Cependant il ne faut pas que toutes les heures de la vie soient insipides et sans joie. On se fait à l’uniformité de l’ennui ; mais le caractère en est altéré : l’humeur devient difficile ou chagrine, et au milieu de la paix des choses, on n’a plus la paix de l’âme et le calme du bonheur. Cet homme de bien l’a senti. Il a voulu que les services qu’il rend, que l’ordre qu’il a établi donnassent à sa famille la félicité d’une vie simple, et non pas l’amertume des privations et de la misère. Chaque jour a pour les enfants un moment de fête tel qu’on en peut avoir chaque jour. Il ne finit jamais sans qu’ils se soient réjouis, sans que leurs parents aient eu le plaisir des pères, celui de voir leurs enfants devenir toujours meilleurs en restant toujours aussi contents. Le repas du soir se fait de bonne heure ; il est composé de choses simples, mais qu’ils aiment, et que souvent on leur laisse disposer eux-mêmes. Après le souper, les jeux en commun chez soi, ou chez des voisins honnêtes, les courses, la promenade, la gaieté nécessaire à leur âge, et si bonne à tout âge, ne leur manquent jamais. Tant le maître de la maison est convaincu que le bonheur attache aux vertus, comme les vertus disposent au bonheur.
- 448Voilà comme il faudrait vivre ; voilà comme j’aimerais à faire, surtout si j’avais un revenu considérable. Mais vous savez quelle chimère je nourris dans ma pensée. Je n’y crois pas, et pourtant je ne saurais m’y refuser. Le sort, qui ne m’a donné ni femme, ni enfants, ni patrie ; je ne sais quelle inquiétude qui m’a isolé, qui m’a toujours empêché de prendre un rôle sur la scène du monde, ainsi que font les autres hommes ; ma destinée enfin, semble me retenir, elle me laisse dans l’attente, et ne me permet pas d’en sortir : elle ne dispose point de moi, mais elle m’empêche d’en disposer moi-même. Il semble qu’il y ait une force qui me retienne et me prépare en secret, que mon existence ait une fin terrestre encore inconnue, et que je sois réservé pour une chose que je ne saurais soupçonner. C’est une illusion peut-être ; cependant je ne puis volontairement détruire ce que je crois pressentir, ce que le temps peut me réserver en effet.
- 449Dans une terre convenable, je jouirais plus de cette simplicité des montagnes, que je ne jouirais dans une grande ville de toutes les habitudes de l’opulence. Mon parquet serait un plancher de sapin ; au lieu de boiseries vernies, j’aurais des murs de sapin ; mes meubles ne seraient point d’acajou, ils seraient de chêne ou de sapin. Je me plairais à voir arranger les châtaignes sous la cendre, au foyer de la cuisine, comme j’aime à être assis sur un meuble élégant à vingt pieds de distance d’un feu de salon, à la lumière de quarante bougies.
- 450Mais je suis seul ; et, outre cette raison, j’en ai d’autres encore de faire différemment. Si je savais qui partagera ma manière de vivre, je saurais selon quels besoins et quels goûts il faut que je la dispose. Si je pouvais être assez utile dans ma vie domestique, je verrais à borner là toute considération de l’avenir ; mais, dans l’ignorance où je suis de ceux avec qui je vivrai et de ce que je deviendrai moi-même, je ne veux point rompre des rapports qui peuvent devenir nécessaires, et je ne puis adopter des habitudes trop particulières. Je vais donc m’arranger selon les lieux, mais d’une manière qui n’écarte de moi personne de ceux dont on peut dire : C’est un des nôtres.
- 451LETTRE LXVI.
- 452LETTRE LXVII.
- 453Imenstrôm, 21 juillet, VIII.
- 454Ma chartreuse n’est éclairée par l’aurore en aucune saison, et ce n’est presque que dans l’hiver qu’elle voit le coucher du soleil. Vers le solstice d’été, on ne le voit pas le soir, et on ne l’aperçoit le matin que trois heures après le moment où il a passé l’horizon. Il sort alors entre les tiges droites des sapins, près d’un sommet nu, qu’il éclaire plus haut que lui dans les cieux ; il paraît porté sur l’eau du torrent, au-dessus de sa chute ; ses rayons divergent avec le plus grand éclat à travers le bois noir ; le disque lumineux repose sur la montagne boisée et sauvage dont la pente reste encore dans l’ombre ; c’est l’œil étincelant d’un colosse ténébreux.
- 455Mais c’est aux approches de l’équinoxe que les soirées seront admirables et vraiment dignes d’une tête plus jeune. La gorge d’Imenstrôm s’abaisse et s’ouvre vers le couchant d’hiver : la pente méridionale sera dans l’ombre ; celle que j’occupe et qui regarde le midi, toute éclairée de la splendeur du couchant, verra le soleil s’éteindre dans le lac immense embrasé de ses feux. Et ma vallée profonde sera comme un asile d’une douce température, entre la plaine ardente fatiguée de lumière, et la froide neige des cimes qui la ferment à l’orient.
- 456Ce qui me plaît dans cette propriété, outre la situation, c’est que toutes les parties en sont contiguës et peuvent être réunies par une clôture commune ; de plus, elle ne contient ni champs, ni vignes. La vigne y pourrait réussir d’après l’exposition ; il y en avait même autrefois : on a mis des châtaigniers à la place, et je les préfère de beaucoup.
- 457Le froment y réussit mal ; le seigle y serait très-beau, dit-on, mais il ne me servirait que comme moyen d’échange : les fromages peuvent le faire plus commodément. Je veux simplifier tous les travaux et les soins de la maison, afin d’avoir de l’ordre et peu d’embarras.
- 458De l’herbe, du bois et du fruit, voilà tout ce que je veux, surtout dans ce pays-ci. Malheureusement le fruit manque à Imenstrôm. C’est un grand inconvénient ; il faut attendre beaucoup pour jouir des arbres que l’on plante, et moi qui aime à être en sécurité pour l’avenir, mais qui ne compte que sur le présent, je n’aime pas à attendre. Comme il n’y avait point ici de maison, on n’y a mis aucun arbre fruitier, à l’exception des châtaigniers et de quelques pruniers très-vieux, qui apparemment appartiennent au temps où il y avait de la vigne et sans doute des habitations ; car ceci paraît avoir été partagé entre divers propriétaires. Depuis la réunion de ces différentes possessions, ce n’était plus qu’un pâturage où les vaches s’arrêtaient lorsqu’elles commençaient à monter au printemps et lorsqu’elles redescendaient pour l’hiver.
- 459Cet automne et le printemps prochain, je planterai beaucoup de pommiers et de merisiers, quelques poiriers et quelques pruniers. Pour les autres fruits, qui viendraient difficilement ici, je préfère m’en passer. Quand on a dans un lieu ce qu’il peut naturellement produire, je trouve que l’on est assez bien. Les soins que l’on se donnerait pour y avoir ce que le climat n’accorde qu’avec peine, coûteraient plus que la chose ne vaudrait.
- 460LETTRE LXVIII.
- 461Im., 23 juillet, VIII.
- 462Mais maintenant que la vie indépendante n’est qu’un songe oublié ; maintenant que peut-être je ne chercherais autre chose que de rester immobile, si la faim, le froid ou l’ennui ne me forçaient de me remuer, je commence à juger des climats par réflexion plus que par sentiment. Pour passer le temps comme je puis dans ma chambre, autant vaut le ciel glacé des Samoïèdes que le doux ciel de l’Ionie. Ce que je craindrais le plus, ce serait peut-être le beau temps perpétuel de ces contrées ardentes, où le vieillard n’a pas vu pleuvoir dix fois. Je trouve les beaux jours bien commodes ; mais malgré le froid, les brumes, la tristesse, je supporte mieux l’ennui des mauvais temps que celui des beaux jours.
- 463Cependant j’ai pensé à Lugano. Je voulais l’aller voir ; j’y ai renoncé. C’est un climat facile : on n’y a pas à souffrir l’ardeur des plaines d’Italie, ni les brusques alternatives et la froide intempérie des Alpes ; la neige y tombe rarement, et n’y reste pas. On y a, dit-on, des oliviers, et les sites y sont beaux ; mais c’est un coin bien reculé. Je craignais encore plus la manière italienne ; et quand, après cela, j’ai songé aux maisons de pierres, je n’ai pas pris la peine d’y aller. Ce n’est plus être en Suisse. J’aimerais bien mieux Chessel, et j’y devrais être, mais il paraît que je ne le puis. J’ai été conduit ici par une force qui n’est peut-être que l’effet de mes premières idées sur la Suisse, mais qui me semble être autre chose. Lugano a un lac, mais un lac n’eût pas suffi pour que je vous quittasse.
- 464Cette partie de la Suisse où je me fixe est devenue comme ma patrie, ou comme un pays où j’aurais passé des années heureuses dans les premiers temps de la vie. J’y suis avec indifférence, et c’est une grande preuve de mon malheur ; mais je crois que je serais mal partout ailleurs. Ce beau bassin de la partie orientale du Léman, si vaste, si romantique, si bien environné ; ces maisons de bois, ces chalets, ces vaches qui vont et reviennent avec leurs cloches des montagnes ; les facilités des plaines et la proximité des hautes cimes ; une sorte d’habitude anglaise, française et suisse à la fois ; un langage que j’entends, un autre qui est le mien, un autre plus rare que je ne comprends pas ; une variété tranquille que tout cela donne ; une certaine union peu connue des catholiques ; la douceur d’une terre qui voit le couchant, mais un couchant éloigné du Nord ; cette longue plaine d’eau courbée, prolongée, indéfinie, dont les vapeurs lointaines s’élèvent sous le soleil de midi, s’allument et s’embrasent aux feux du soir, et dont la nuit laisse entendre les vagues qui se forment, qui viennent, qui grossissent et s’étendent pour se perdre sur la rive où l’on repose : cet ensemble entretient l’homme dans une situation qu’il ne trouve pas ailleurs. Je n’en jouis guère, et j’aurais peine à m’en passer. Dans d’autres lieux, je serais étranger ; je pourrais attendre un site plus heureux, et quand je veux reprocher aux choses l’impuissance et le néant où je vis, je saurais de quelle chose me plaindre : mais ici je ne puis l’attribuer qu’à des désirs vagues, à des besoins trompeurs. Il faut donc que je cherche en moi les ressources qui y sont peut-être sans que je les connaisse ; et si mon impatience est sans remède, mon incertitude sera du moins infinie.
- 465Mais quand j’aurais vu ces choses et beaucoup d’autres ; quand je vous dirais : Je les ai vues ; hommes trompés et construits pour l’être ! ne les savez-vous pas ? en êtes-vous moins fanatiques de vos idées étroites ? en avez-vous moins besoin de l’être pour qu’il vous reste quelque décence morale ?
- 466Ce que je dirais à l’homme qui pense n’en aurait pas une autorité beaucoup plus grande. Nos livres peuvent suffire à l’homme impartial, toute l’expérience du globe est dans nos cabinets. Celui qui n’a rien vu par lui-même, et qui est sans préventions, sait mieux que beaucoup de voyageurs. Sans doute, si cet homme d’un esprit droit, si cet observateur avait parcouru le monde, il saurait mieux encore ; mais la différence ne serait pas assez grande pour être essentielle : il pressent dans les rapports des autres les choses qu’ils n’ont pas senties, mais qu’à leur place il eût vues.
- 467Dans d’autres âges, on estimait la durée de la vie par le nombre des printemps ; et moi, dont il faut que le toit de bois devienne semblable à celui des hommes antiques, je compterai ainsi ce qui me reste par le nombre de fois que vous y viendrez passer, selon votre promesse, un mois de chaque année.
- 468Voici le résultat d’observations faites en 1786. A Ostroug-Viliki, au 61° degré, le mercure gela le 4 novembre. Le thermomètre de Réaumur indiquait 31 degrés et demi. Le matin du 1er décembre il descendit à 40 ; le même jour, à 51 ; et le 7 décembre, à 60. Ceci rendrait vraisemblable un froid de 70 degrés, soit dans la New-Zemble, soit dans les parties les plus septentrionales de la Russie, qui sont plus près du pôle, et qui pourtant ont des habitations.
- 469LETTRE LXIX.
- 470Im., 27 juillet, VIII.
- 471Mais apprenez-moi quand il viendra ; et dites-moi, dans notre langue, votre pensée sur sa femme. Je souhaite qu’elle fasse avec lui le voyage ; c’est même à peu près nécessaire. La saison favorable pour voir la Suisse est un prétexte qui vous servira à les décider. Si l’on craint l’embarras ou les frais, assurez qu’elle pourra être agréablement et convenablement à Vevay, pendant qu’il terminera ses affaires à Zurich.
- 472LETTRE LXX.
- 473Im., 29 juillet, VIII.
- 474Ces vicissitudes, plus subites et plus grandes que dans les plaines, rendent plus intéressante, en quelque sorte, la température incommode des montagnes. Ce n’est point au maître qui le nourrit bien et le laisse en repos que le chien s’attache davantage, mais à celui qui le corrige et le caresse, le menace et lui pardonne. Un climat irrégulier, orageux, incertain, devient nécessaire à notre inquiétude ; un climat plus facile et plus uniforme qui nous satisfait, nous laisse indifférents.
- 475Des champs toujours tempérés peuvent nourrir des savants profonds ; des sables toujours brûlés peuvent contenir des gymnosophistes et des ascètes. Mais la Grèce montagneuse, froide et douce, sévère et riante, la Grèce couverte de neige et d’oliviers, eut Orphée, Homère, Épiménide ; la Calédonie, plus difficile, plus changeante, plus polaire et moins heureuse, produisit Ossian.
- 476Mais des rochers moussus s’avancent sur l’abîme des vagues soulevées ; une brume épaisse les a séparés du monde pendant un long hiver : maintenant le ciel est beau, la violette et la fraise fleurissent, les jours grandissent, les forêts s’animent. Sur l’Océan tranquille, les filles des guerriers chantent les combats et l’espérance de la patrie. Voici que les nuages s’assemblent ; la mer se soulève, le tonnerre brise les chênes antiques ; les barques sont englouties ; la neige couvre les cimes ; les torrents ébranlent la cabane, ils creusent des précipices. Le vent change ; le ciel est clair et froid. A la lueur des étoiles, on distingue des planches sur la mer encore menaçante ; les filles des guerriers ne sont plus. Les vents se taisent, tout est calme ; on entend des voix humaines au-dessus des rochers, et des gouttes froides tombent du toit. Le Calédonien s’arme, il part dans la nuit, il franchit les monts et les torrents, il court à Fingal ; il lui dit : Slisama est morte ; mais je l’ai entendue ; elle ne nous quittera pas, elle a nommé tes amis, elle nous a commandé de vaincre.
- 477C’est au Nord que semblent appartenir l’héroïsme de l’enthousiasme et les songes gigantesques d’une mélancolie sublime. A la Torride appartiennent les conceptions austères, les rêveries mystiques, les dogmes impénétrables, les sciences secrètes, magiques, cabalistiques, et les passions opiniâtres des solitaires.
- 478Le mélange des peuples et la complication des causes, ou relatives au climat, ou étrangères à lui, qui modifient le tempérament de l’homme, ont fourni des raisons spécieuses contre la grande influence des climats. Il semble d’ailleurs que l’on n’ait fait qu’entrevoir et les moyens et les effets de cette influence. On n’a considéré que le plus ou moins de chaleur ; et cette cause, loin d’être unique, n’est peut-être pas la principale.
- 479Les causes morales et politiques agissent d’abord avec plus de force que l’influence du climat ; elles ont un effet présent et rapide qui surmonte les causes physiques, quoique celles-ci, plus durables, soient plus puissantes à la longue. Personne n’est surpris que les Parisiens aient changé depuis le temps où Julien écrivit son Misopogon. La force des choses a mis à la place de l’ancien caractère parisien un caractère composé de celui des habitants d’une très-grande ville non maritime, et de celui des Picards, des Normands, des Champenois, des Tourangeaux, des Gascons, des Français en général, des Européens même, et enfin des sujets d’une monarchie tempérée dans ses formes extérieures.
- 480LETTRE LXXI.
- 481Im., 3 août, VIII.
- 482LETTRE LXXII.
- 483Im., 6 août, VIII.
- 484Voilà tout ce que j’ai conservé de notre entretien, qui a duré une grande heure sur le même ton. J’avoue que, s’il ne me réduisit pas au silence, il me fit du moins beaucoup rêver.
- 485LETTRE LXXIII.
- 486Im., septembre, VIII.
- 487Vous me laissez dans une grande solitude. Avec qui vivrai-je lorsque vous serez errant par delà les mers ? C’est maintenant que je vais être seul. Votre voyage ne sera pas long ; cela se peut : mais gagnerai-je beaucoup à votre retour ? Ces fonctions nouvelles qui vous assujettiront sans relâche vous ont donc fait oublier mes montagnes et la promesse que vous m’aviez faite ? Avez-vous cru Bordeaux si près des Alpes ?
- 488Vous voyez si cela m’importe. Je n’ai nul espoir de vous avoir ; qu’au moins j’aie quelqu’un que vous aimiez. Ce que vous me dites de lui me satisferait beaucoup, si les projets d’une exécution éloignée me séduisaient. Je ne veux plus croire au succès des choses incertaines.
- 489LETTRE LXXIV.
- 490Im., 15 juin. Neuvième année.
- 491Il convient d’être concis comme vous. Je suis à Imenstrôm. Je n’ai aucune nouvelle de M. de Fonsalbe. D’ailleurs, je n’espère plus rien : cependant... Adieu. Si vales, bene est.
- 492Vous faites vendre Chessel : vous allez acquérir près de Bordeaux. Ne nous reverrions-nous jamais ? Vous étiez si bien ! mais il faut que la destinée de chacun soit remplie. Il ne suffit pas que l’on paraisse content : moi aussi je parais devoir l’être, et je ne suis pas heureux. Quand vous le serez, envoyez-moi du sauterne ; je n’en veux pas auparavant. Mais vous le serez, vous dont le cœur obéit à la raison. Vous le serez, homme bon, homme sage que j’admire et ne puis imiter : vous savez employer la vie ; moi, je l’attends. Je cherche toujours au delà, comme si les heures n’étaient pas perdues, comme si l’éternelle mort n’était pas plus près que mes songes.
- 493LETTRE LXXV.
- 494Im., 28 juin, IX.
- 495Les fantômes sont restés : ils paraissent devant moi : ils passent, repassent, s’éloignent, comme une nuée mobile sous cent formes pâles et gigantesques. Vainement je cherche à commencer avec tranquillité la nuit du tombeau ; mes yeux ne se ferment point. Ces fantômes de la vie se montrent sans relâche, en se jouant silencieusement ; ils approchent et fuient, s’abîment et reparaissent : je les vois tous, et je n’entends rien ; c’est une fumée ; je les cherche, ils ne sont plus. J’écoute, j’appelle, je n’entends pas ma voix elle-même, et je reste dans un vide intolérable, seul, perdu, incertain, pressé d’inquiétude et d’étonnement, au milieu des ombres errantes, dans l’espace impalpable et muet. Nature impénétrable ! ta splendeur m’accable, et tes bienfaits me consument. Que sont pour moi ces longs jours ? Leur lumière commence trop tôt ; leur brûlant midi m’épuise ; et la navrante harmonie de leurs soirées célestes fatigue les cendres de mon cœur : le génie qui s’endormait sous ses ruines a frémi du mouvement de la vie.
- 496Les neiges fondent sur les sommets ; les nuées orageuses roulent dans la vallée : malheureux que je suis ! les cieux s’embrasent, la terre mûrit, le stérile hiver est resté dans moi. Douces lueurs du couchant qui s’éteint ! grandes ombres des neiges durables ! et l’homme n’aurait que d’amères voluptés quand le torrent roule au loin dans le silence universel, quand les chalets se ferment pour la paix de la nuit, quand la lune monte au-dessus du Velan !
- 497Dès que je sortis de cette enfance que l’on regrette, j’imaginai, je sentis une vie réelle ; mais je n’ai trouvé que des sensations fantastiques : je voyais des êtres, il n’y a que des ombres ; je voulais de l’harmonie, je ne trouvai que des contraires. Alors je devins sombre ; le vide creusa mon cœur ; des besoins sans bornes me consumèrent dans le silence, et l’ennui de la vie fut mon seul sentiment dans l’âge où l’on commence à vivre. Tout me montrait cette félicité pleine, universelle, dont l’image idéale est pourtant dans le cœur de l’homme, et dont les moyens si naturels semblent effacés de la nature. Je n’essayais encore que des douleurs inconnues ; mais quand je vis les Alpes, les rives des lacs, le silence des chalets, la permanence, l’égalité des temps et des choses, je reconnus des traits isolés de cette nature pressentie. Je vis les reflets de la lune sur le schiste des roches et sur les toits de bois ; je vis des hommes sans désirs ; je marchai sur l’herbe courte des montagnes ; j’entendis des sons d’un autre monde.
- 498Mutations sans terme, action sans but, impénétrabilité universelle : voilà ce qui nous est connu de ce monde où nous régnons.
- 499Cependant notre âme était grande ; elle voulait, elle devait : qu’a-t-elle fait ? J’ai vu sans peine, étendue sur la terre et frappée de mort, la tige antique fécondée par deux cents printemps. Elle a nourri l’être animé, elle l’a reçu dans ses asiles ; elle a bu les eaux de l’air, et elle subsistait malgré les vents orageux : elle meurt au milieu des arbres nés de son fruit. Sa destinée est accomplie ; elle a reçu ce qui lui fut promis : elle n’est plus, elle a été.
- 500Mais le sapin placé par les hasards sur le bord du marais ! il s’élevait sauvage, fort et superbe, comme l’arbre des forêts profondes : énergie trop vaine ! Les racines s’abreuvent dans une eau fétide, elles plongent dans la vase impure ; la tige s’affaiblit et se fatigue : la cime, penchée par les vents humides, se courbe avec découragement ; les fruits, rares et faibles, tombent dans la bourbe et s’y perdent inutiles. Languissant, informe, jauni, vieilli avant le temps et déjà incliné sur le marais, il semble demander l’orage qui doit l’y renverser : sa vie a cessé longtemps avant sa chute.
- 501LETTRE LXXVI.
- 502Le vingtième jour tout était prêt. Le soir était beau, je le fis avertir de quitter l’ouvrage un peu plus tôt, et, le menant là, je lui dis : Cette maison, cette provision de bois que vous renouvellerez chez moi tous les ans, ces deux vaches, et le pré jusqu’à cette haie, sont désormais consacrés à votre usage, et le seront toujours si vous vous conduisez bien, comme il m’est presque impossible d’en douter.
- 503LETTRE LXXVII.
- 504Dans cette contrée inégale où les incidents de la nature, réunis dans un espace étroit, opposent les formes, les produits, les climats, l’espèce humaine elle-même ne peut avoir un caractère uniforme. Les différences des races y sont plus marquées qu’ailleurs ; elles furent moins confondues par le mélange dans ces terres reculées, qu’on crut longtemps inaccessibles, dans ces vallées profondes, retraite antique des hordes fugitives ou épuisées. Ces tribus étrangères les unes aux autres sont restées isolées dans leurs limites sauvages ; elles ont conservé autant d’habitudes particulières dans l’administration, dans le langage et les mœurs, que leurs montagnes ont de vallons, ou quelquefois de pâturages et de hameaux. Il arrive qu’en passant un torrent six fois dans une route d’une heure, on trouve autant de races d’une physionomie distincte, et dont les traditions confirment la différente origine.
- 505Les cantons subsistants maintenant sont formés d’une multitude d’États. Les faibles ont été réunis par crainte, par alliance, par besoin ou par force, aux républiques déjà puissantes. Celles-ci, à force de négocier, de s’arrondir, de gagner les esprits, d’envahir ou de vaincre, sont parvenues, après cinq siècles de prospérités, à posséder toutes les terres qui peuvent entendre les cloches de leurs capitales.
- 506Vous jugez bien que je voulais parler seulement des traits du visage ; je suis persuadé que vous me rendrez cette justice. Dans de certaines parties de l’Oberland, dans ces pâturages dont la pente générale est à l’ouest et au nord-ouest, les femmes ont une blancheur que l’on remarquerait dans les villes, et une fraîcheur de teint que l’on n’y trouverait pas. Ailleurs, au pied des montagnes assez près de Fribourg, j’ai vu des traits d’une grande beauté dont le caractère général était une majesté tranquille. Une servante de fermier n’avait de remarquable que le contour de la joue ; mais il était si beau, il donnait à tout le visage une expression si auguste et si calme, qu’un artiste eût pu prendre sur cette tête l’idée d’une Sémiramis.
- 507Mais l’éclat du visage et certains traits étonnants ou superbes sont très-loin de la perfection générale des formes et de cette grâce pleine d’harmonie qui fait la vraie beauté. Je ne veux pas juger une question qu’on peut trouver très-délicate ; mais il me semble qu’il y ait ici quelque rudesse dans les formes, et qu’en général on y voie des traits frappants ou une beauté pittoresque, plutôt qu’une beauté finie. Dans les lieux dont je vous parlais d’abord, le haut de la joue est très-saillant ; cela est presque universel, et Porta trouverait le modèle commun dans une tête de brebis.
- 508LETTRE LXXVIII.
- 509Im., 16 juillet, IX.
- 510L’ordre des choses idéales est comme un monde nouveau qui n’est point réalisé, mais qui est possible ; le génie humain va y chercher l’idée d’une harmonie selon nos besoins, et rapporte sur la terre des modifications plus heureuses, esquissées d’après ce type surnaturel.
- 511La constante versatilité de l’homme prouve qu’il est habile à des habitudes contraires. L’on pourrait, en rassemblant des choses effectuées dans des temps et des lieux divers, former un ensemble moins difficile à son cœur que tout ce qui lui a été proposé jusqu’à présent. Voilà ma tâche.
- 512Mais pourquoi prétendre que c’est l’habitude des ennuis, ou le malheur d’une manière sombre, qui dérangent, qui confondent nos désirs et nos vues, qui altèrent notre vie elle-même dans ce sentiment de la chute et du néant des jours de l’homme ? Il ne faut pas qu’une humeur mélancolique décide des couleurs de la vie. Ne demandez point au fils des Incas enchaîné dans les mines d’où l’on tira l’or du palais de ses ancêtres et des temples du soleil, ou au bourgeois laborieux et irréprochable dont la vieillesse mendie infirme et dédaignée ; ne demandez point à d’innombrables malheureux ce que valent et les espérances et les prospérités humaines ; ne demandez point à Héraclite quelle est l’importance de nos projets, ou à Hégésias quelle est celle de la vie. C’est Voltaire comblé de succès, fêté dans les cours et admiré dans l’Europe ; c’est Voltaire célèbre, adroit, spirituel et généreux ; c’est Sénèque auprès du trône des Césars, et près d’y monter lui-même ; c’est Sénèque soutenu par la sagesse, amusé par les honneurs, et riche de trente millions ; c’est Sénèque utile aux hommes, et Voltaire se jouant de leurs fantaisies, qui vous diront les jouissances de l’âme et le repos du cœur, la valeur et la durée du mouvement de nos jours.
- 513Mon ami ! je reste encore quelques heures sur la terre. Nous sommes de pauvres insensés quand nous vivons ; mais nous sommes si nuls quand nous ne vivons pas ! Et puis on a toujours des affaires à terminer : j’en ai maintenant une grande, je veux mesurer l’eau qui tombera ici pendant dix années. Pour le thermomètre, je l’ai abandonné : il faudrait se lever dans la nuit ; et quand la nuit est sombre, il faudrait conserver de la lumière, et la mettre dans un cabinet, parce que j’aime toujours la plus grande obscurité dans ma chambre. (Voilà pourtant un point essentiel où mon goût n’a pas encore changé.) D’ailleurs, pour que je pusse prendre quelque intérêt à observer ici la température, il faudrait que je cessasse d’ignorer ce qui se passe ailleurs. Je voudrais avoir des observations faites au Sénégal sur les sables, et à la cime des montagnes du Labrador. Une autre chose m’intéresse davantage ; je voudrais savoir si l’on pénètre de nouveau dans l’intérieur de l’Afrique. Ces contrées vastes, inconnues, où l’on pourrait, je pense... Je suis séparé du monde. Si l’on en reçoit des notions plus précises, donnez-les-moi. Je ne sais si vous m’entendez.
- 514LETTRE LXXIX.
- 515Il est absurde et révoltant qu’un auteur ose parler à l’homme de ses devoirs, sans être lui-même homme de bien. Mais si le moraliste pervers n’obtient que du méprispris, le moraliste inconnu reste tellement inutile, que, quand il n’en devient pas lui-même ridicule, ses écrits du moins le deviennent. Tout ce qui devrait être saint parmi les hommes perdit sa force lorsque les livres de philosophie, de religion, de morale furent étalés au milieu de la boue des quais, lorsque des pages solennelles furent livrées aux plus vils usages du trafic.
- 516L’opinion, la célébrité, fussent-elles vaines en elles-mêmes, ne doivent être ni méprisées, ni même négligées, puisqu’elles sont un des grands moyens qui puissent conduire aux fins les plus louables comme les plus importantes. C’est également un excès de ne rien faire pour elles ou de n’agir que pour elles. Les grandes choses que l’on exécute sont belles de leur seule grandeur, et sans qu’il soit besoin de songer à les produire, à les faire valoir ; il n’en saurait être de même de celles que l’on pense. La fermeté de celui qui périt au fond des eaux est un exemple perdu ; la pensée la plus juste, la conception la plus sage le sont également, si on ne les communique pas ; leur utilité dépend de leur expression, c’est leur célébrité qui les rend fécondes.
- 517Il faudrait peut-être que des écrits philosophiques fussent toujours précédés par un bon livre d’un genre agréable, qui fût bien répandu, bien lu, bien goûté. Celui qui a un nom parle avec plus de confiance ; il fait plus et il fait mieux, parce qu’il espère ne pas faire en vain. Malheureusement on n’a pas toujours le courage ou les moyens de prendre des précautions semblables ; les écrits, comme tant d’autres choses, sont soumis à l’occasion même inaperçue ; ils sont déterminés par une impulsion souvent étrangère à nos plans et à nos projets.
- 518Celui qui prêche une religion sans la suivre intérieurement, sans y vénérer la loi suprême de son cœur, est un méprisable charlatan. Ne vous irritez pas contre lui, n’allez pas haïr sa personne ; mais que sa duplicité vous indigne ; et, s’il le faut, pour qu’il ne puisse plus corrompre le cœur humain, plongez-le dans l’opprobre.
- 519Celui qui, sans soumettre personnellement ses goûts, ses désirs, toutes ses vues à l’ordre et à l’équité morale, ose parler de morale à l’homme, à l’homme qui a comme lui l’égoïsme naturel de l’individu et la faiblesse d’un mortel, celui-là est un charlatan plus détestable : il avilit les choses élevées ; il perd tout ce qui nous restait. S’il a la fureur d’écrire, qu’il fasse des contes, qu’il travaille des petits vers ; s’il a le talent d’écrire, qu’il traduise, qu’il soit homme de lettres, qu’il explique les arts, qu’il soit utile à sa manière ; qu’il travaille pour de l’argent, pour la réputation ; que, plus désintéressé, il travaille pour l’honneur d’un corps, pour l’avancement des sciences, pour la renommée de son pays ; mais qu’il laisse à l’homme de bien ce qu’on appelait la fonction des sages, et au prédicateur le métier des mœurs.
- 520L’imprimerie a opéré dans le monde social un grand changement. Il était impossible que cette influence ne fît aucun mal ; mais elle ne pouvait en faire beaucoup moins. Les inconvénients qui devaient en résulter ont été sentis, mais les moyens employés pour les arrêter n’en ont pas produit de moins graves. Il semble pourtant que, dans l’état actuel des choses en Europe, on pourrait concilier et la liberté d’écrire et les moyens de séparer de l’utilité des livres les excès qui tendent à compenser cette utilité reconnue. Le mal résulte principalement des démences de l’esprit de parti, et du nombre étonnant des livres qui ne contiennent rien. Le temps, dira-t-on, fait oublier ce qui est injuste ou mauvais. Il s’en faut de beaucoup que cela suffise, soit aux particuliers, soit au public même. L’auteur est mort quand l’opinion se forme ou se rectifie ; et le public prend un esprit funeste d’indifférence pour le vrai et l’honnête, au milieu de cette incertitude dont il sort presque toujours sur les choses passées, mais où il rentre toujours sur les choses présentes. Dans ma supposition, il serait permis d’écrire tout ce qui est permis maintenant : l’opinion même serait aussi libre. Mais ceux qui ne veulent pas l’attendre pendant un demi-siècle, ceux qui ne peuvent pas s’en rapporter à eux-mêmes, ou qui n’aiment pas à lire vingt volumes pour rencontrer un livre, trouveraient aussi commode qu’utile un garant indirect, une voie tracée, que rien absolument ne les obligerait de suivre. Cette institution exigerait la plus intègre impartialité ; mais rien n’empêcherait d’écrire contre ce qu’elle aurait approuvé : ainsi son intérêt le plus direct serait de mériter la considération publique, qu’elle n’aurait aucun moyen d’asservir. On objecte toujours que les hommes justes sont trop rares : j’ignore s’ils le sont autant qu’on affecte de le dire ; mais ce qui n’est pas vrai du moins, c’est qu’il n’y en ait point.
- 521LETTRE LXXX.
- 522La scène de la vie a de grandes beautés. Il faut se considérer comme étant là seulement pour voir. Il faut s’y intéresser sans illusion, sans passion, mais sans indifférence, comme on s’intéresse aux vicissitudes, aux passions, aux dangers d’un récit imaginaire : celui-là est écrit avec bien de l’éloquence.
- 523Le cours du monde est un drame assez suivi pour être attachant, assez varié pour exciter l’intérêt, assez fixe, assez réglé pour plaire à la raison, pour amuser par des systèmes, assez incertain pour éveiller les désirs, pour alimenter les passions. Si nous étions impassibles dans la vie, l’idée de la mort serait intolérable ; mais les douleurs nous aliènent, les dégoûts nous rebutent, l’impuissance et les sollicitudes font oublier de voir ; et l’on s’en va froidement, comme on quitte les loges quand un voisin exigeant, quand la sueur du front, quand l’air vicié par la foule ont remplacé le désir par la gêne, et la curiosité par l’impatience.
- 524Dans les temps moins avancés, les poètes et les sophistes lisaient leurs livres aux assemblées des peuples. Il faut que les choses soient lues selon la manière dont elles ont été faites, et qu’elles soient faites selon qu’elles doivent être lues. L’art de lire est comme celui d’écrire. Les grâces et la vérité de l’expression dans la lecture sont infinies comme les modifications de la pensée ; je conçois à peine qu’un homme qui lit mal puisse avoir une plume heureuse, un esprit juste et vaste. Sentir avec génie, et être incapable d’exprimer, paraît aussi incompatible que d’exprimer avec force ce qu’on ne sent pas.
- 525Il faudra s’élever contre le désordre, tant que le désordre subsistera. Ne voyons-nous pas tous les jours de ces choses qui sont plutôt la faute de l’esprit que la suite des passions, où il y a plus d’erreur que de perversité, et qui sont moins le crime d’un particulier, qu’un effet presque inévitable de l’insouciance ou de l’ineptie publique ?
- 526De dire aux enfants qui n’ont pas ouvert les yeux sur la bassesse de leur infidélité : Vous êtes de véritables voleurs, et des voleurs que la loi devrait punir plus sévèrement que celui qui vole un étranger. Au vol manifeste, vous ajoutez la plus odieuse perfidie. Le domestique qui prend est puni avec plus de rigueur qu’un étranger, parce qu’il abuse de la confiance, et parce qu’il est nécessaire que l’on jouisse de la sécurité, du moins chez soi. Ces raisons, justes pour un homme à gages, ne sont-elles pas bien plus fortes pour le fils de la maison ? Qui peut tromper plus impunément ? Qui manque à des devoirs plus sacrés ? A qui est-il plus triste de ne pouvoir donner sa confiance ? Si l’on objecte des considérations qui peuvent arrêter la loi, c’est prouver davantage la nécessité d’éclairer l’opinion, de ne pas l’abandonner comme on l’a trop fait, d’en fixer les variations, et surtout de la faire assez respecter pour qu’elle puisse ce que n’osent pas nos lois irrésolues.
- 527Le nom de femme est grand pour nous, quand notre âme est pure. Apparemment le nom d’homme peut aussi imposer un peu à des cœurs jeunes ; mais, de quelque douceur que ces illusions s’environnent, ne vous y laissez pas trop surprendre. Si l’homme est l’ami naturel de la femme, les femmes n’ont souvent pas de plus funeste ennemi. Tous les hommes ont les sens de leur sexe ; mais attendez celui qui en a l’âme. Que peut avoir de commun avec vous cet être qui n’a que des sens ?
- 528LETTRE LXXXI.
- 529Vous convenez que la morale doit seule occuper sérieusement l’écrivain qui veut se proposer un objet utile et grand ; mais vous trouvez que de certaines opinions sur la nature des êtres pour lesquelles, dites-vous, j’ai paru pencher jusqu’ici ne s’accordent pas avec la recherche des lois morales et de la base des devoirs.
- 530Il pourrait y en avoir entre diverses choses que j’ai dites, si on voulait les regarder comme des affirmations positives, comme les diverses parties d’un même système, d’un même corps de principes donnés pour certains, liés entre eux et déduits les uns des autres. Mais les pensées isolées, les doutes sur des choses impénétrables, peuvent varier sans être contradictoires. J’avoue même qu’il y a telle conjecture sur la marche de la nature que je trouve quelquefois très-probable, et d’autres fois beaucoup moins, selon la manière dont mon imagination s’arrête à la considérer.
- 531Il m’arrive de dire : Tout est nécessaire ; si le monde est inexplicable dans ce principe, dans les autres il semble impossible. Et après avoir vu ainsi, il m’arrivera le lendemain de me dire au contraire : Tant de choses sont conduites selon l’intelligence, qu’il paraît évident que beaucoup d’autres choses sont conduites par elle. Peutêtre elle choisit dans les possibles qui résultent de l’essence nécessaire des choses, et la nature de ces possibles contenus dans une sphère limitée est telle, que le monde ne pouvant exister que selon de certains modes, chaque chose néanmoins est susceptible de plusieurs modifications différentes. L’intelligence n’est pas souveraine de la matière, mais elle l’emploie : elle ne peut ni la faire, ni la détruire, ni la dénaturer ou en changer les lois ; mais elle peut l’agiter, la travailler, la composer. Ce n’est pas une toute-puissance ; c’est une industrie immense, mais pourtant bornée par les lois nécessaires de l’essence des êtres ; c’est une alchimie sublime que l’homme appelle surnaturelle, parce qu’il ne peut la concevoir.
- 532Vous me dites que voilà deux systèmes opposés, et qu’on ne saurait admettre en même temps. J’en conviens ; mais il n’y a point là de contradiction, je ne vous les donne que pour des hypothèses : non-seulement je ne les admets pas tous deux, mais je n’admets positivement ni l’un ni l’autre, et je ne prétends pas connaître ce que l’homme ne connaît point.
- 533Il en est tout autrement lorsque, abandonnant ces recherches obscures, nous nous attachons à la seule science humaine, à la morale. L’œil de l’homme, qui ne peut rien discerner dans l’essence des êtres, peut tout voir dans les relations de l’homme. Là nous trouvons une lumière disposée pour nos organes ; là nous pouvons découvrir, raisonner, affirmer. C’est là que nous sommes responsables de nos idées, de leur enchaînement, de leur accord, de leur vérité ; c’est là qu’il faut chercher des principes certains, et que les conséquences contradictoires seraient inexcusables.
- 534Celui-ci est plus sérieux. Puisqu’il existe des religions anciennement établies, puisqu’elles font partie des institutions humaines, puisqu’elles paraissent naturelles à notre faiblesse, et qu’elles sont le frein ou la consolation de plusieurs, il est bon de suivre et de soutenir la religion du pays où l’on vit ; si l’on se permet de n’y point croire, il faut du moins n’en rien dire, quand on écrit pour les hommes, il ne faut pas les dissuader d’une croyance qu’ils aiment. C’est votre avis ; mais voici pourquoi je ne saurais le suivre.
- 535LETTRE LXXXII.
- 536Im., 6 août, IX.
- 537La fontaine est sous un grand toit, comme je pense vous l’avoir dit : le bruit de sa chute est moins agreste que si elle était en plein air ; mais il est plus extraordinaire et plus heureux. Abrité sans être enfermé, reposant dans un bon lit au milieu du désert, possédant chez soi les biens sauvages, on réunit les commodités de la mollesse et la force de la nature. Il semble que notre industrie ait disposé des choses primitives sans changer leurs lois, et qu’un empire si facile ne connaisse point de bornes. Voilà tout l’homme.
- 538Ce grand toit, ce couvert dont vous voyez que je suis très-content, a sept toises de large, et plus de vingt en longueur sur la même ligne que les autres bâtiments. C’est en effet la chose la plus commode : il joint la grange à la maison ; il ne touche point à celle-ci, il ne communique avec elle que par une galerie d’une construction légère, et qu’on pourrait couper facilement en cas d’incendie. Voiture, char à bancs, chars de travail, outils, bois à brûler, atelier de menuiserie, fontaine, tout s’y trouve sans confusion, et l’on peut y travailler, y laver, y faire toutes les choses nécessaires sans être gêné par le soleil, la neige ou la boue.
- 539LETTRE LXXXIII.
- 540M. de Fonsalbe est ici. Il y est depuis cinq semaines, il y restera : sa femme y a été. Quoiqu’il ait passé des années sur les mers, c’est un homme égal et tranquille. Il ne joue pas, ne chasse pas, ne fume pas ; il ne boit point ; il n’a jamais dansé, il ne chante jamais ; il n’est point triste ; mais je crois qu’il l’a été beaucoup. Son front réunit les traits heureux du calme de l’âme, et les traits profonds du malheur. Son œil, qui n’exprime ordinairement qu’une sorte de repos et de découragement, est fait pour tout exprimer ; sa tête a quelque chose d’extraordinaire, et, au milieu de son calme habituel, si une idée grande, si un sentiment énergique vient l’éveiller, il prend, sans y penser, l’attitude muette du commandement. J’ai vu admirer un acteur qui disait fort bien le Je le veux, je l’ordonne, de Néron ; mais Fonsalbe le dirait mieux.
- 541LETTRE LXXXIV.
- 542Là, j’ai attendu le retour de la voiture. Il faisait un temps agréable, l’air était calme et très-doux : j’ai pris, tout habillé, un bain de vapeurs froides. Le volume d’eau est considérable, et la chute a près de trois cents pieds. Je m’en approchai autant qu’il me parut possible ; et en un moment je fus mouillé comme si j’eusse été plongé dans l’eau.
- 543L’homme supérieur a toutes les facultés de l’homme, et il peut éprouver toutes les affections humaines ; il s’arrête aux plus grandes de celles que sa destinée lui donne. Celui qui fait céder de grandes pensées à des idées petites ou personnelles, celui qui, ayant à faire ou à décider des choses importantes, est ému par de petites affections et des intérêts misérables, n’est pas un homme supérieur.
- 544L’homme supérieur voit toujours au delà de ce qu’il est et de ce qu’il fait ; loin de rester en arrière de sa destinée, il devance toujours ce qu’elle peut lui permettre, et ce mouvement naturel de son âme n’est point la passion du pouvoir ou des grandeurs. Il est au-dessus des grandeurs et du pouvoir : il aime ce qui est utile, noble et juste ; il aime ce qui est beau. Il reçoit la puissance, parce qu’il en faut pour rétablir ce qui est utile et beau ; mais il aimerait une vie simple, parce qu’une vie simple peut être pure et belle. Il fait quelquefois ce que les passions humaines peuvent faire ; mais il y a dans lui une chose impossible, c’est qu’il le fasse par passion. Non-seulement l’homme supérieur, le véritable homme d’État n’est point passionné pour les femmes, n’aime point le jeu, n’aime point le vin, mais je prétends qu’il n’est pas même ambitieux. Quand il agit comme les êtres nés pour le regarder avec surprise, il ne le fait point par les mobiles qu’ils connaissent. Il n’est ni défiant ni confiant, ni dissimulé ni ouvert, ni reconnaissant ni ingrat ; il n’est rien de tout cela : son cœur attend, son intelligence conduit. Pendant qu’il est à sa place, il marche à sa fin, qui est l’ordre en grand, et une amélioration du sort des hommes. Il voit, il veut, il fait. Celui dont on peut dire : Il a tel faible ou tel penchant, sera un homme comme les autres. Mais l’homme né pour gouverner est juste et absolu. Désabusé, il serait plus encore ; il ne serait pas absolu, il ne serait pas le maître : il deviendrait un sage.
- 545LETTRE LXXXV.
- 546Im., 12 octobre, IX.
- 547Il faut que je vous apprenne quelque chose de nos manies, vous trouverez qu’habituellement notre langueur n’a rien d’amer. Il est inutile de vous dire que je n’ai pas une nombreuse livrée. A la campagne, et dans notre manière de vivre, les domestiques ont leurs occupations ; les cordons pourraient aller dix fois avant que personne vînt. J’ai cherché la commodité et non l’appareil ; j’ai d’ailleurs évité les dépenses sans but ; et j’aime autant me fatiguer moi-même à verser de l’eau d’une carafe dans un verre, que de sonner pour qu’un laquais vigoureux accoure le faire depuis l’extrémité de la maison. Comme Fonsalbe et moi nous ne faisons guère un mouvement l’un sans l’autre, un cordon communique de sa chambre à coucher à la mienne et à mon cabinet. La manière de le tirer varie : nous nous en avertissons ainsi, non pas selon le besoin, mais selon nos fantaisies ; en sorte que le cordon va très-souvent.
- 548Depuis quelque temps nous nous sommes avisés de convenir que celui qui serait une demi-heure sans pouvoir se rendormir éveillerait l’autre, afin qu’il eût aussi son heure de patience ; et que celui qui ferait un songe bien comique, ou de nature à produire une émotion forte, en avertirait aussitôt, afin que le lendemain, en prenant le thé, on l’expliquât selon l’antique science secrète.
- 549Le bœuf est fort et puissant ; il ne le sait même pas. Il absorbe une multitude de végétaux, il dévore un pré ; quel grand avantage en va-t-il retirer ? Il rumine, il végète pesamment dans l’étable où l’enferme un homme triste, pesant, inutile comme lui. L’homme le tuera, il le mangera, il n’en sera pas mieux ; et, après que le bœuf sera mort, l’homme mourra. Que restera-t-il de tous deux ? un peu d’engrais qui produira des herbes nouvelles, et un peu d’herbe qui nourrira des chairs nouvelles. Quelle vaine et muette vicissitude de vie et de mort ! quel froid univers ! Et comment est-il bon qu’il soit au lieu de n’être pas ?
- 550Mais, si cette fermentation silencieuse et terrible qui semble ne produire que pour immoler, ne faire que pour que l’on ait été, ne montrer les germes que pour les dissiper, ou n’accorder le sentiment de la vie que pour donner le frémissement de la mort ; si cette force qui meut dans les ténèbres la matière éternelle, lance quelques lueurs pour essayer la lumière ; si cette puissance qui combat le repos et qui promet la vie, broie et pulvérise son œuvre afin de la préparer pour un grand dessein ; si ce monde où nous paraissons n’est que l’essai du monde ; si ce qui est ne fait qu’annoncer ce qui doit être ; cette surprise que le mal visible excite en nous ne paraît-elle pas expliquée ? Le présent travaille pour l’avenir, et l’arrangement du monde est que le monde actuel soit consumé ; ce grand sacrifice était nécessaire, et n’est grand qu’à nos yeux. Nous passons dans l’heure du désastre ; mais il le fallait, et l’histoire des êtres d’aujourd’hui est dans ce seul mot : ils ont vécu. L’ordre fécond et invariable sera le produit de la crise laborieuse qui nous anéantit : l’œuvre est déjà commencée, et les siècles de vie subsisteront quand nous, nos plaintes, notre espérance et nos systèmes aurons à jamais passé.
- 551Voilà ce que les anciens pressentaient : ils conservaient le sentiment de la détresse de la terre. Cette idée vaste et profonde a produit les institutions des premiers âges, elles durèrent dans la mémoire des peuples comme le grand monument d’une mélancolie sublime. Mais des hordes restées barbares, et des hordes formées par quelques fugitifs qui avaient oublié les traditions antiques en errant dans leurs forêts, des Pélasges, des Scythes, des Scandinaves, ont répandu les dogmes gothiques, les fictions des versificateurs, et la fausse magie des sauvages : alors l’histoire des choses en est devenue l’énigme, jusqu’au jour où un homme, qui a trop peu vécu, s’est mis à déchirer quelque partie du voile étendu par les barbares.
- 552D’autres fois je me trouve dans une situation indéfinissable ; je ne dors ni ne veille, et cette incertitude me plaît beaucoup. J’aime à mêler, à confondre les idées du jour et celles du sommeil. Souvent il me reste un peu de l’agitation douce que laisse un songe animé, effrayant, singulier, rempli de ces rapports mystérieux et de cette incohérence pittoresque qui amusent l’imagination.
- 553Le génie de l’homme éveillé n’atteindrait pas à ce que lui présentent les caprices de la nuit. Il y a quelque temps que je vis une éruption de volcan ; mais jamais l’horreur des volcans ne fut aussi grande, aussi épouvantable, aussi belle. Je voyais d’un lieu élevé ; j’étais, je crois, à la fenêtre d’un palais, et plusieurs personnes étaient auprès de moi. C’était pendant la nuit, mais elle était éclairée. La lune et Saturne paraissaient dans le ciel, entre des nuages épars, et entraînés rapidement, quoique tout le reste fût calme. Saturne était près de la terre ; il paraissait plus grand que la lune, et son anneau, blanc comme le métal que le feu va mettre en fusion, éclairait la plaine immense cultivée et peuplée. Une longue chaîne, très-éloignée, mais bien visible, de monts neigeux, élevés, uniformes, réunissait la plaine et les cieux. J’examinais : un vent terrible passe sur la campagne, enlève et dissipe culture, habitations, forêts ; et en deux secondes ne laisse qu’un désert de sable aride, rouge et comme embrasé par un feu intérieur. Alors l’anneau de Saturne se détache, il glisse dans les cieux, il descend avec une rapidité sinistre, il va toucher la haute cime des neiges ; et en même temps elles sont agitées et comme travaillées dans leurs bases ; elles s’élèvent, s’ébranlent, et roulent sans changer, comme les vagues énormes d’une mer que le tremblement du globe entier soulèverait. Après quelques instants, des feux vomis du sommet de ces ondes blanches retombent des cieux où ils se sont élancés, et coulent en fleuves brûlants. Les monts étaient pâles et embrasés selon qu’ils s’élevaient ou s’abaissaient dans leur mouvement lugubre ; et ce grand désastre s’accomplissait au milieu d’un silence plus lugubre encore.
- 554Vous pensez sans doute que, dans cette ruine de la terre, je m’éveillai plein d’horreur avant la catastrophe ; mais mon songe n’a pas fini selon les règles. Je ne m’éveillai point ; les feux cessèrent, l’on se trouva dans un grand calme. Le temps était obscur ; on ferma les fenêtres, on se mit à jaser dans le salon, nous parlâmes du feu d’artifice, et mon rêve continua.
- 555Douze ou quinze fois peut-être, j’ai vu en rêve un lieu de la Suisse que je connaissais déjà avant le premier de ces rêves ; et néanmoins, quand j’y passe ainsi en songe, je le vois très-différent de ce qu’il est réellement, et toujours comme je l’ai rêvé la première fois.
- 556Il y a plusieurs semaines que j’ai vu une vallée délicieuse, si parfaitement disposée selon mes goûts, que je doute qu’il en existe de semblables. La nuit dernière je l’ai vue encore, et j’y ai trouvé de plus un vieillard, tout seul, qui mangeait de mauvais pain à la porte d’une petite cabane fort misérable. Je vous attendais, m’a-t-il dit ; je savais que vous deviez venir ; dans quelques jours je n’y serai plus, et vous trouverez ici du changement. Ensuite nous avons été sur le lac, dans un petit bateau qu’il a fait tourner en se jetant dans l’eau. J’allai au fond ; je me noyais et je m’éveillai.
- 557LETTRE LXXXVI.
- 558Im., 16 novembre, IX.
- 559Vous avez très-bien deviné ce que je n’avais fait que laisser entrevoir. Vous en concluez que déjà je me regarde comme un célibataire, et j’avoue que celui qui se regarde comme destiné à l’être est bien près de s’y résoudre.
- 560L’on suppose que notre code moral est fait. Il n’y a donc plus qu’à dire aux hommes : Suivez-le ; si vous étiez de bonne foi, vous seriez toujours justes. Mais moi, j’ai le malheur de prétendre que ce code est encore à faire ; je me mets au nombre de ceux qui y voient des contradictions, principes de fréquentes incertitudes, et qui plaignent les hommes justes, plus embarrassés dans le choix que faibles dans l’exécution. J’ai vu des circonstances où je défie l’homme le plus inaccessible à toute considération personnelle de prononcer sans douter, et où le moraliste le plus exercé ne prononcera jamais aussi vite qu’il est souvent nécessaire d’agir.
- 561Mais de tous ces cas difficiles, je n’en veux qu’un : c’est celui dont j’ai à me disculper, et j’y reviens. Il faut rendre une femme heureuse, et préparer le bonheur de ses enfants ; il faut donc avant tout s’arranger de manière à avoir la certitude, ou du moins la probabilité de le pouvoir. On doit encore à soi-même et à ses autres devoirs futurs de se ménager la faculté de les remplir, et par conséquent la probabilité d’être dans une situation qui nous le permette, et qui nous donne au moins la partie du bonheur nécessaire à l’emploi de la vie. C’est autant une faute qu’une imprudence de prendre une femme qui remplira nos jours de désordre, de dégoûts ou d’opprobre ; d’en prendre une qu’il faudra chasser ou abandonner ; ou une avec qui tout bonheur mutuel sera impossible. C’est une faute de donner la naissance à des êtres pour qui on ne pourra probablement rien. Il fallait être à peu près assuré, sinon de leur laisser un sort indépendant, du moins de leur donner les avantages moraux de l’éducation, et les moyens de faire quelque chose, de remplir dans la société un rôle qui ne fût ni misérable ni déshonnête.
- 562Vous pouvez, en route, ne point choisir votre gîte, et considérer comme supportable l’auberge que vous rencontrez. Mais vous choisirez au moins votre domicile ; vous ne vous fixerez pas pour la vie, vous n’acquerrez pas un domaine sans avoir examiné s’il vous convient. Vous ne ferez donc pas au hasard un choix plus important encore, et par lui-même, et parce qu’il est irrévocable.
- 563Ces difficultés dans le mariage ne sont pas les mêmes pour tous ; elles sont en quelque sorte particulières à une certaine classe d’hommes, et dans cette classe elles sont fréquentes et grandes. On répond du sort d’autrui ; on est assujetti à des considérations multipliées, et il peut arriver que les circonstances ne permettent aucun choix raisonnable jusqu’à l’âge de n’en plus espérer.
- 564LETTRE LXXXVII.
- 565Vous ne savez trop ce que je veux vous dire avec ce préambule ; mais, occupé de Fonsalbe, plein de l’idée de ses ennuis, de ce qui lui est arrivé, de ce qui devait lui arriver, de ce que je sais, de ce qu’il m’a appris, je vois un abîme d’injustices, de dégoûts, de regrets ; et, ce qui est plus déplorable, dans cette suite de misères je ne vois rien d’étonnant, et rien qui lui soit particulier. Si tous les secrets étaient connus, si l’on voyait dans l’endroit caché des cœurs l’amertume qui les ronge, tous ces hommes contents, ces maisons agréables, ces cercles légers, ne seraient plus qu’une multitude d’infortunés rongeant le frein qui les comprime, et dévorant la lie épaisse de ce calice de douleurs dont ils ne verront pas le fond. Ils voilent tous leurs peines ; ils élèvent leurs fausses joies, ils s’agitent pour les faire briller à des yeux jaloux toujours ouverts sur autrui. Ils se placent dans le point de vue favorable, afin que cette larme qui reste dans leur œil lui donne un éclat apparent, et soit enviée de loin comme l’expression du plaisir.
- 566La vanité sociale est de paraître heureux. Tout homme se prétend seul à plaindre dans tout, et s’arrange de manière à être félicité de tout. S’il parle au confident de ses peines, son œil, sa bouche, son attitude, tout est douleur ; malgré la force de son caractère, de profonds soupirs accusent sa destinée lamentable, et sa démarche est celle d’un homme qui n’a plus qu’à mourir. Des étrangers entrent ; sa tête s’affermit, son sourcil s’élève, son œil se fixe, il fait entendre que les revers ne sauraient l’atteindre, qu’il se joue du sort, qu’il peut payer tous les plaisirs : il n’est pas jusqu’à sa cravate qui ne se trouve aussitôt disposée d’une manière plus heureuse ; et il marche comme un homme que le bonheur agite, et qui cède aux grands résultats de sa destinée.
- 567Cette vaine montre, cette manie des beaux dehors n’est ignorée que des sots, et pourtant presque tous les hommes en sont dupes. La fête où vous n’êtes pas vous paraît un plaisir, au moment même où celle qui vous occupe n’est qu’un fardeau de plus. — Il jouit de cent choses ! dites-vous. — Ne jouissez-vous pas de ces mêmes choses, et de beaucoup d’autres peut-être ? — Je parais en jouir, mais... — Homme trompé ! ces mais ne sont-ils pas aussi pour lui ? Tous ces heureux se montrent avec leur visage des fêtes, comme le peuple sort avec l’habit des dimanches. La misère reste dans les greniers et dans les cabinets. La joie ou la patience sont sur ces lèvres qu’on observe ; le découragement, les douleurs, la rage des passions et de l’ennui, sont au fond des cœurs ulcérés. Dans cette grande population, tout l’extérieur est préparé ; il est brillant ou supportable, et l’intérieur est affreux. C’est à ces conditions que nous avons obtenu d’espérer. Si nous ne pensions pas que les autres sont mieux, et qu’ainsi nous pourrons être mieux nous-mêmes, qui de nous traînerait jusqu’au bout de ses jours imbéciles ?
- 568L’intimité entre Fonsalbe et moi devance le progrès du temps, et elle a déjà le caractère vénérable de l’ancienneté. Sa confiance n’a point de bornes ; et, comme c’est un homme très-discret et naturellement réservé, vous jugez si j’en sens le prix. Je lui dois beaucoup ; ma vie est un peu moins inutile, et elle deviendra tranquille malgré ce poids intérieur qu’il peut me faire oublier quelquefois, mais qu’il ne saurait lever. Il a rendu à mes déserts quelque chose de leur beauté heureuse, et du romantisme de leurs sites alpestres : un infortuné, un ami y trouve des heures assez douces qu’il n’avait pas connues. Nous nous promenons, nous jasons, nous allons au hasard ; nous sommes bien quand nous sommes ensemble. Je vois tous les jours davantage quels cœurs une destinée contraire peut cacher parmi les hommes qui ne les connaissent pas, et dans un ordre de choses où ils se chercheraient eux-mêmes.
- 569Ce n’est pas une partie de la vie aussi peu étendue, aussi secondaire qu’on le pense, de faire pour sa femme non pas seulement ce que le devoir prescrit, mais ce qu’une raison éclairée conseille, et même tout ce qu’elle permet. Bien des hommes remplissent avec honneur de grandes fonctions publiques, qui n’eussent pas su agir dans leur intérieur, comme Fonsalbe eût fait s’il eût eu une femme d’un esprit juste et d’un caractère sûr, une femme qui fût ce qu’il fallait pour qu’il suivit sa pensée.
- 570Les plaisirs de la confiance et de l’intimité sont grands entre des amis ; mais, animés et multipliés par tous ces détails qu’occasionne le sentiment de la différence des sexes, ces plaisirs délicats n’ont plus de bornes. Est-il une habitude domestique plus délicieuse que d’être bon et juste aux yeux d’une femme aimée ; de faire tout pour elle et de n’en rien exiger ; d’en attendre ce qui est naturel et honnête et de n’en rien prétendre d’exclusif ; de la rendre estimable, et de la laisser à elle-même ; de la soutenir, de la conseiller, de la protéger, sans la gouverner, sans l’assujettir ; d’en faire une amie qui ne cache rien et qui n’ait rien à cacher, sans lui interdire des choses, indifférentes alors, mais que d’autres tairaient et devraient s’interdire ; de la rendre la plus parfaite, mais la plus libre qu’il se puisse ; d’avoir sur elle tous les droits, afin de lui rendre toute la liberté qu’une âme droite puisse accepter ; et de faire ainsi, du moins dans l’obscurité de notre vie, la félicité d’un être humain digne de recevoir le bonheur sans le corrompre et la liberté de l’esprit sans en être corrompu ?
- 571LETTRE LXXXVIII.
- 572Im., 30 novembre, IX.
- 573Il fait aujourd’hui le temps que j’aimerais pour écrire des riens pendant cinq ou six heures, pour jaser de choses insignifiantes, pour lire de bonnes parodies, pour passer le temps. Depuis plusieurs jours je suis autant que jamais dans cette disposition ; et vous auriez la lettre la plus longue qu’on ait encore reçue à Bordeaux, si je ne devais pas mesurer avec Fonsalbe la pente d’un filet d’eau qu’il veut amener dans la partie la plus haute de mes prés, et qu’aucune sécheresse ne pourra tarir, puisqu’il sort d’un petit glacier. Cependant on peut bien prendre le temps de vous dire que le ciel est précisément tel que je l’attendais.
- 574Ils n’ont pas besoin d’attendre, ceux qui vivent comme il convient, qui ne prennent de la nature que ce qu’ils en ont arrangé à leur manière, et qui sont les hommes de l’homme. Les saisons, le moment du jour, l’état du ciel, tout cela leur est étranger. Leurs habitudes sont comme la règle des moines ; c’est une autre loi qui ne considère qu’elle-même. Elle ne voit point dans la loi naturelle un ordre supérieur, mais seulement une suite d’incidents à peu près périodiques, une série de moyens ou d’obstacles qu’il faut employer ou vaincre selon la fantaisie des circonstances. Sans décider si c’est un mal ou non, j’avoue qu’il en doit être ainsi. Les opérations publiques, et presque tous les genres d’affaires, ont leur moment réglé longtemps d’avance ; elles exigent, à époque fixe, le concours de beaucoup d’hommes, et on ne saurait comment s’entendre si elles suivaient d’autres convenances que celles qui leur sont propres. Cette nécessité entraîne le reste : l’homme des villes, qui ne dépend plus des événements naturels, qui même les voit ou le gêner souvent ou le servir par hasard, se décide et doit se décider à arranger ses habitudes selon son état, selon les habitudes de ceux qu’il voit, selon l’habitude publique, selon l’opinion de la classe dont il est, ou que ses prétentions envisagent.
- 575Mais dans mon ravin des Alpes, les jours de dix-huit heures ressemblent peu aux jours de neuf heures. J’ai conservé quelques habitudes de la ville, parce que je les trouve assez douces, et même convenables pour moi qui ne saurais prendre toutes celles du lieu ; cependant, avec quatre pieds de neige et douze degrés de glace, je ne puis vivre précisément de la même manière que quand la sécheresse allume les pins dans les bois, et que l’on fait des fromages à cinq mille pieds au-dessus de moi.
- 576Il me faut un certain mauvais temps pour agir au dehors, un autre pour me promener, un autre pour faire des courses, un autre pour rester auprès du feu, quoiqu’il ne fasse pas froid, et un autre encore pour me placer à la cheminée de la cuisine, pendant que l’on fait ces choses du ménage qui ne sont pas de tous les jours, et que je réserve, autant qu’il se peut, pour ces moments-là. Vous voyez qu’afin de vous dire mon plan, je mêle ce qui est déjà pratiqué à ce qui le sera seulement ; je suppose que j’ai déjà suivi mon genre de vie tel que je commence à le suivre en effet, et tel que je le dispose pour les autres saisons et pour les choses encore à faire.
- 577Minuit arrive ainsi, et l’on est délivré... oui, l’on est délivré du temps, du temps précieux et irréparable, qu’il est souvent impossible de ne pas perdre, et plus souvent impossible d’aimer.
- 578LETTRE LXXXIX.
- 579Im., 6 décembre, IX.
- 580C’est cependant une douce chose que l’aisance ; on peut tout arranger, suivre les convenances, choisir et régler. Avec de l’aisance, la raison peut éviter le malheur dans la vie ordinaire. Les riches seraient heureux s’ils avaient de l’aisance ; mais les riches aiment mieux se faire pauvres. Je plains celui que des circonstances impérieuses réduisent à monter sa maison au niveau de ce qu’il possède. Il n’y a point de bonheur domestique sans une certaine surabondance nécessaire à la sécurité. Si on trouve plus de paix et de bonne humeur dans les cabanes que dans les palais, c’est que l’aisance est plus rare dans les palais que dans les cabanes. Les malheureux, au milieu de l’or, ne savent comment vivre ! S’ils avaient su borner leurs prétentions et celles de leurs familles, ils auraient tout ; car l’or fait tout : mais dans leurs mains inconsidérées l’or ne fait rien. Ils le veulent ainsi : que leurs goûts soient satisfaits ! Mais, dans notre médiocrité, donnons du moins d’autres exemples.
- 581Il a parlé de moi dans ses lettres à madame Del***, et il a paru le faire de ma part. Je ne savais comment prévenir cela, ne pouvant en donner à Fonsalbe aucune raison ; mais j’en suis d’autant plus fâché, qu’elle aura dû juger contradictoire que je ne suivisse pas ce que moi-même j’avais dit.
- 582Il y a bien des années que je la vis, mais comme j’étais destiné à n’avoir que le songe de mon existence, il en résulta seulement que son souvenir restait attaché au sentiment de continuité de mon être. Voilà pour ces temps dont tout est perdu.
- 583Le besoin d’aimer était devenu l’existence elle-même, et, le sentiment des choses n’était que l’attente et le pressentiment de cette heure qui commence la lumière de la vie. Mais si dans le cours insipide de mes jours, il s’en trouvait un qui parût offrir le seul bien que la nature contînt alors pour mon cœur, ce souvenir était dans moi comme pour m’en éloigner. Sans avoir aimé, je me voyais dans une sorte d’impuissance d’aimer désormais, ainsi que ces hommes en qui une passion profonde a détruit le pouvoir de sentir une affection nouvelle. Ce souvenir n’était pas l’amour, puisque je n’y trouvais point de consolation, point d’aliment : il me laissait dans le vide, et il semblait m’y retenir ; il ne me donnait rien, et il semblait s’opposer à ce qu’il me fût donné quelque chose. Je restais ainsi sans posséder ni l’ivresse heureuse que l’amour soutient, ni cette mélancolie amère et voluptueuse dont aiment à se consumer nos cœurs encore remplis d’un amour malheureux.
- 584C’est une nécessité qu’en vous parlant d’elle je sois tout à fait moi. Je n’entends pas bien quelle réserve je devais m’imposer en cela. Elle sentait comme moi, une même langue nous était commune : sont-ils si nombreux ceux qui s’entendent ? Cependant je ne me livrais pas à tant d’illusions. Je vous le répète, je ne veux point vous arrêter sur ces temps que l’oubli doit effacer, et qui sont déjà dans l’abîme : le songe du bonheur a passé avec leurs ombres dans la mort de l’homme et des siècles. Pourquoi ces souvenirs exhalés d’un long trépas ? ils viennent étendre sur les restes vivants de l’homme l’amertume du sépulcre universel où il descendra. Je ne cherche point à justifier ce cœur brisé qui vous est trop bien connu, et qui ne conserve dans ses ruines que l’inquiétude de la vie. Vous savez, vous seul, ses espérances éteintes, ses désirs inexplicables, ses besoins démesurés. Ne l’excusez pas, soutenez-le, relevez ses débris ; rendez-lui, si vous en avez les moyens, et le feu de la vie, et le calme de la raison, tout le mouvement du génie, et toute l’impassibilité du sage : je ne veux point vous porter à plaindre ses folies profondes.
- 585Mais ma tristesse devenait plus constante et plus amère. Si madame Del*** eût été libre, j’y eusse trouvé le plaisir d’être enfin malheureux à ma manière ; mais elle ne l’était point, et je me retirai, avant qu’il me devînt impossible de supporter ailleurs le poids du temps. Tout m’ennuyait alors, mais actuellement tout m’est indifférent. Il arrive même que quelque chose m’amuse ; je pouvais donc vous parler de tout ceci. Je ne suis plus fait pour aimer, je suis éteint. Peut-être serais-je bon mari ; j’aurais beaucoup d’attachement. Je commence à songer aux plaisirs de l’amour, je ne suis plus digne d’une amante. L’amour lui-même ne me donnerait plus qu’une femme, et un ami. Comme nos affections changent ! comme le cœur se détruit ! comme la vie passe, avant de finir !
- 586Il m’est arrivé rarement, mais quelquefois, d’oublier que je suis sur la terre comme une ombre qui s’y promène, qui voit et ne peut rien saisir. C’est là ma loi ; quand j’ai voulu m’y soustraire, j’en ai été puni. Quand une illusion commence, mes misères s’aggravent. Je me suis senti à côté du bonheur, j’en ai été épouvanté. Peut-être ces cendres que je crois éteintes se seraient-elles ranimées ? Il fallut partir.
- 587Maintenant je suis dans un vallon perdu. Je m’attache à oublier de vivre. J’ai cherché le thé pour m’affaiblir, et jusqu’au vin pour m’égarer. Je bâtis, je cultive, je me joue avec tout cela. J’ai trouvé quelques bonnes gens, et je compte aller au cabaret pour découvrir des hommes. Je me lève tard ; je me couche tard ; je suis lent à manger ; je m’occupe de tout, j’essaye de toutes les attitudes, j’aime la nuit et je presse le temps : je dévore mes heures froides, et suis avide de les voir dans le passé.
- 588SUPPLÉMENT
- 589LETTRE XC.
- 590Imenstròm, 28 juin, X.
- 591La sœur de Fonsalbe est ici. Elle est venue sans être attendue, et dans le dessein de rester seulement quelques jours avec son frère.
- 592Vous la trouveriez à présent aussi aimable, aussi remarquable, et plus peut-être qu’elle ne le fut jamais. Cette apparition inopinée, le changement des temps, d’ineffaçables souvenirs, les lieux, la saison, tout semblait d’accord. Et il faut vous dire que, s’il peut être une beauté plus accomplie aux yeux d’un artiste, aucune ne réunirait davantage ce qui fait généralement pour moi le charme des femmes.
- 593Il arriva qu’un peu avant la fin du jour je passai devant un escalier de six à sept marches. Elle était au-dessus ; elle prononça mon nom. C’était bien sa voix, mais avec quelque chose d’imprévu, d’inaccoutumé, de tout à fait inimitable. Je regardai sans répondre, sans savoir que je ne répondais pas. Un demi-jour fantastique, un voile aérien, un brouillard l’environnait. C’était une forme indécise qui faisait presque disparaître tout vêtement ; c’était un parfum de beauté idéale, une illusion voluptueuse, ayant un instant d’inconcevable vérité. Ainsi devait finir mon erreur enfin connue. Il est donc vrai, me disais-je deux pas plus loin, cet attachement tenait de la passion : le joug a existé. De cette faiblesse ont dépendu d’autres incertitudes. Ces années-là sont irrévocables ; mais aujourd’hui demeure libre, aujourd’hui est encore à moi.
- 594Cependant, se figurer dans le silence que demain tout peut finir sur la terre, c’est en même temps apprécier d’un regard plus ferme ce qu’on a fait et ce qu’on doit faire des dons de la vie. Ce que j’en ai fait ! jeune encore, je m’arrête au moment fatal. Elle et le désert, ce serait le triomphe du cœur. Non ; l’oubli du monde, et sans elle, voilà ma loi. L’austère travail et l’avenir !
- 595Vous le savez, je me décourageais, croyant que mes dispositions changeaient déjà. Trop facilement je m’étais persuadé que ma jeunesse n’était plus. Mais ces différences avaient eu pour cause, comme je crois vous l’avoir dit depuis, des erreurs de régime, et cela est en grande partie réparé. J’avais mal observé la mobilité qui me caractérise, et qui contribue à mes incertitudes. C’est constamment une grande inconstance, bien plus dans les impressions que dans les opinions, ou même dans les penchants. Elle ne tient pas au progrès des années ; elle redevient ce qu’elle était. L’habitude de me contenir et de réprimer d’abord tous mes mouvements intérieurs m’en avait laissé méconnaître souvent moi-même les oppositions. Mais, je le vois, à quarante ans de distance, je ne différerai pas plus que cent fois je n’ai différé d’un quart d’heure à l’autre. Ainsi est agitée, au milieu de l’air, la cime d’un arbre trop flexible ; et, si vous la regardez à une autre époque, vous la verrez céder encore, mais céder de même.
- 596Chaque incident, chaque idée qui survient, les moindres détails opportuns ou incommodes, quelques souvenirs, de légères craintes, toutes ces émotions fortuites peuvent changer, à mes yeux, l’aspect du monde, l’appréciation de nos facultés et la valeur de nos jours. Tandis qu’on me parle de choses indifférentes, et que j’écoute avec tranquillité, avec indolence ; tandis que, me reprochant ma froideur dans ces conversations, je sais gré à ceux qui me la pardonnent, j’ai passé plusieurs fois du dégoût de cette existence si bornée, que tout embarrasse et tout inquiète, au sentiment non moins naturel de la curieuse variété des choses, ou de l’amusante sagacité qui nous appelle à en jouir quelque temps encore. Néanmoins ce qui me paraît si facilement offrir un autre aspect, c’est moins l’ensemble du grand phénomène que chaque conséquence relative à nous, et moins l’ordre général que ma propre aptitude. Cet ordre visible a deux faces ; l’une nous captive, et l’autre nous déconcerte, tout dépend d’une certaine confiance en nous-mêmes. Sans cesse elle me manque, et elle renaît sans cesse. Nous sommes si faibles, mais notre industrie a tant de dextérité ! Un hasard favorable, un vent plus doux, un rayon de lumière, le mouvement d’une herbe fleurie, les gouttes de la rosée me disent que je m’arrangerai de toute chose. Mais les nuages se rapprochent, le bouvreuil ne chante plus, une lettre se fait attendre, ou dans mes essais quelque pensée mal rendue restera inutile ; je ne vois plus alors que des obstacles, des lenteurs, de sourdes résistances, des desseins trompés, les déplaisirs des heureux, les souffrances de la multitude, et me voici le jouet de la force qui nous brisera tous.
- 597Du moins cette mobilité n’est pas de nature à ébranler les principes de conduite. Il n’importe même que le but se présente seulement comme vraisemblable, s’il est unique. Affermis en un sens, n’attendons pas d’autres clartés ; nous pouvons marcher dans les sentiers peu connus. Ainsi tout se décide. Je suis ce que j’étais : si je le veux, je serai ce que je pouvais être. Certainement c’est peu de chose ; mais enfin ne descendons plus au-dessous de nous-mêmes.
- 598Désormais n’attendez plus de moi ni une paresse inexcusable, ni l’ancienne irrésolution. La santé et l’aisance sont des facilités qu’on ne réunit pas toujours : je les possède, et j’en ferai usage. Que cette déclaration devienne ma règle. Si je parle aux hommes de leur faiblesse volontaire, ne convient-il pas que je ne m’en permette aucune ? Vous savez que jadis j’ai eu, dans mes vains projets, quelques velléités africaines. Mais, à cette époque, tout s’est accordé pour rendre impraticable un dessein que d’ailleurs il aurait fallu mûrir davantage, et maintenant il serait trop tard pour se livrer aux études qui en prépareraient l’exécution.
- 599Il me restera pour la douceur journalière de la vie notre correspondance et Fonsalbe : ces deux liens me suffiront. Jusque dans nos lettres, cherchons le vrai sans pesantes dissertations comme sans systèmes opiniâtres : invoquons le vrai immuable. Quelle autre conception soutiendrait l’âme, fatiguée quelquefois de ces vagues espérances, mais bien plus étonnée d’elle-même, bien plus délaissée quand elle a perdu et les langueurs et les délices de cette active incertitude ? La justice du moins a son évidence. Généralement vous recevez en paix les lumières morales ; je les poursuis dans mon inquiétude : notre union subsistera.
- 600LETTRE XCI.
- 601La glace vive au pied de laquelle j’arrivai, ainsi que le manque de toute issue praticable pour des mulets, me prouva que j’étais hors de la voie. Je m’arrêtai, comme pour délibérer à loisir ; mais un total engourdissement des bras m’en dissuada aussitôt. S’il devenait impraticable d’attendre le jour dans le lieu où j’étais parvenu, il semblait également impossible de trouver le monastère, dont me séparaient peut-être des abîmes. Un seul parti se présenta, de consulter le bruit de l’eau, afin de me rapprocher du courant principal qui, de chute en chute, devait passer auprès des dernières habitations que j’eusse vues en montant. A la vérité j’étais dans les ténèbres, et au milieu de roches dont j’aurais eu peine à sortir en plein jour. L’évidence du danger me soutint. Il fallait ou périr, ou se rendre sans trop de retard au village qui devait être distant de près de trois lieues.
- 602C’était une auberge comme on en rencontre dans les montagnes. Naturellement il y manquait beaucoup de choses, mais j’y trouvai des soins dont j’avais besoin. Placé à l’angle intérieur d’une vaste cheminée, principale pièce de la maison, je passai une heure, ou davantage, dans l’oubli de cet état d’exaltation dont j’avais entretenu le singulier bonheur. Nul et triste depuis ma délivrance, je fis ce qu’on voulut : on me donna du vin chaud, ne sachant pas que j’avais surtout besoin d’une nourriture plus solide.
- 603Le lendemain on m’apporta mes vêtements bien séchés et à peu près réparés ; mais je ne pus me défaire d’un frisson assez fort, et d’ailleurs plusieurs pieds de neige sur le sol s’opposaient à ce que je me remisse volontiers en route. Je passai la moitié de la journée chez le curé de cette faible bourgade, et je dînai avec lui : je n’avais pas mangé depuis quarante et quelques heures. Le jour suivant, la neige ayant disparu sous le soleil du matin, je franchis sans guide les cinq lieues difficiles, et les symptômes de fièvre me quittèrent pendant ma marche. A l’hospice, où je fus bien accueilli, j’eus néanmoins le malheur de ne pas tout approuver. Je trouvais déplacée une variété de mets qu’en des lieux semblables je ne qualifiais pas d’hospitalité attentive, mais de recherche ; et il me sembla aussi que dans la chapelle, cette église de la montagne, une simplicité plus solennelle eût mieux convenu que la prétention des enjolivements. Je restai le soir au petit village de Saint-Remi en Italie. Le torrent de la Doire se brise contre un angle des murs de l’auberge. Ma fenêtre resta ouverte, et, toute la nuit, ce fracas m’éveilla ou m’assoupit alternativement à ma grande satisfaction.
- 604Dernière partie d’une lettre sans date connue.
- 605Les couleurs aussi doivent avoir leur éloquence : tout peut être symbole. Mais les odeurs sont plus pénétrantes, sans doute parce qu’elles sont plus mystérieuses, et que, s’il nous faut dans notre conduite ordinaire de palpables vérités, les grands mouvements de l’âme ont pour principe une vérité d’un autre ordre, le vrai essentiel, et cependant inaccessible dans nos voies chancelantes.
- 606Il est deux fleurs silencieuses en quelque sorte, et à peu près dénuées d’odeur, mais qui, par leur attitude assez durable, m’attachent à un point que je ne saurais dire. Les souvenirs qu’elles suscitent ramènent fortement au passé, comme si ces liens des temps annonçaient des jours heureux. Ces fleurs simples, ce sont le barbeau des champs et la hâtive pâquerette, la marguerite des prés.
- 607Le barbeau est la fleur de la vie rurale. Il faudrait le revoir dans la liberté des loisirs naturels, au milieu des blés, au bruit des fermes, au chant des coqs (O), sur le sentiers des vieux cultivateurs : je ne voudrais pas répondre que cela quelquefois n’allât jusqu’aux larmes.
- 608La violette et la marguerite des prés sont rivales. Même saison, même simplicité. La violette captive dès le premier printemps ; la pâquerette se fait aimer d’année en année. Elles sont l’une à l’autre ce qu’est un portrait, ouvrage du pinceau, à côté d’un buste en marbre. La violette rappelle le plus pur sentiment de l’amour ; tel il se présente à des cœurs droits. Mais enfin cet amour même, si persuasif et si suave, n’est qu’un bel accident de la vie. Il se dissipe tandis que la paix des campagnes nous reste jusqu’à la dernière heure. La marguerite est le signe patriarcal de ce doux repos.
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