
French Edition
Literature
Colette Baudoche
French BooksWhale Edition by Maurice Barrès
Un roman de Maurice Barrès sur Metz, la mémoire nationale, l’attachement au lieu et le conflit intime.
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Book introduction
Colette Baudoche
Colette Baudoche situe une histoire sentimentale dans la Lorraine annexée. Maurice Barrès y mêle roman, patriotisme, paysage urbain et réflexion sur l’identité, donnant au récit une place importante dans la littérature française du début du XXe siècle.
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Maurice Barrès est mort en 1923, et Colette Baudoche a été publié en 1909. Ces dates soutiennent le statut de domaine public de cette édition originale française.
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Colette Baudoche
Maurice Barrès
À Monsieur Frédéric Masson. Charmes-sur Moselle, le 1er octobre 1908. Mon cher ami, Je vous offre ici l’ouvrage où je crois avoir le mieux mêlé les images que je trouve en fermant les yeux et celles que j’ai recueillies d’après nature. Vous m’avez fait le plaisir d’aimer le Service de l’Allemagne. Colette Baudoche est la sœur de l’Alsacien Ehrman. L’un et l’autre, j’ai essayé de les présenter avec les mots les plus unis et sans aucun artifice, pour ne pas diminuer devant le lecteur une position d’un romanesque si vrai. Vous qui vivez pour amener la lumière sur toutes les parties d’une figure colossale, vous reconnaîtrez, je crois, dans ces deux jeunes gens, quelques-unes des vertus avec lesquelles votre héros fit de l’épopée. J’ai voulu décrire les sentiments des récentes générations d’Alsace, de Lorraine et de Metz à l’égard des vainqueurs. J’admire en elles ce qui me paraît le signe d’une humanité supérieure: la volonté de ne pas subir, la volonté de n’accepter que ce qui s’accorde avec leur sentiment intérieur. Ces captifs et ces captives continuent d’ajouter au capital cornélien de la France.
J’ai tenté d’incorporer à notre littérature les grands exemples de constance et de fierté qu’ils fournissent chaque jour, là-bas, afin que leur vertu continue de s’exercer au milieu de nous. Le public dira si j’ai réussi. Pour vous, mon cher ami, de qui l’indulgence m’est acquise depuis vingt-cinq ans, vous trouverez au moins dans ce livre un témoignage de ma fidèle affection. MAURICE BARRÈS. COLETTE BAUDOCHE HISTOIRE D’UNE JEUNE FILLE DE METZ Il n’y a pas de ville qui se fasse mieux aimer que Metz. Un Messin français à qui l’on rappelle sa cathédrale, l’Esplanade, les rues étroites aux noms familiers, la Moselle au pied des remparts et les villages disséminés sur les collines, s’attendrit. Et pourtant ces gens de Metz sont de vieux civilisés, modérés, nuancés, jaloux de cacher leur puissance d’enthousiasme. Un passant ne s’explique pas cette émotion en faveur d’une ville de guerre, où il n’a vu qu’une belle cathédrale et des vestiges du dix-huitième siècle, auprès d’une rivière agréable. Mais il faut comprendre que Metz ne vise pas à plaire aux sens; elle séduit d’une manière plus profonde: c’est une ville pour l’âme, pour la vieille âme française, militaire et rurale. Les statues de Fabert et de Ney, que sont venues rejoindre celles de Guillaume Ier et de Frédéric-Charles, étaient entourées du prestige qu’on accorde aux pierres tutélaires.
On se montrait les héros des grandes guerres sur les places où les officiers allemands exercent aujourd’hui leurs recrues. Les édifices civils gardent encore la marque des ingénieurs de notre armée; c’est partout droiture et simplicité, netteté des frontons sculptés, aspect rectiligne de l’ensemble. D’un bord à l’autre de la place Royale, le palais de justice s’accorde fraternellement avec la caserne du génie; les maisons bourgeoises, elles-mêmes, se rangent à l’alignement, et, sous les arcades de la place Saint-Louis, on croit sentir une discipline. Cet esprit s’étend sur la douce vallée mosellane. Depuis l’Esplanade, on devine sous un ciel nuageux douze villages vignerons, baignés ou mirés dans la Moselle, et qui nous caressent, comme elle, par la douceur mouillée de leurs noms: Scy, qui donne le premier de nos vins; Rozérieulles, où chaque maison possède sa vigne; Woippy, le pays des fraises; Lorry, que ses mirabelles enrichissent; tous chargés d’arbres à fruits qui semblent les abriter et les aimer. Mais les collines où ils s’étagent ont leurs têtes aplanies: c’est qu’elles sont devenues les forts de Plappeville, de Saint-Quentin, de Saint-Blaise et de Sommy. Les Messins d’avant la guerre, tous soldats ou parents de soldats, vivaient en rapports journaliers avec la région agricole.
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D’un ton calme et sérieux, en s’aidant çà et là de quelques mots allemands, il raconte qu’il arrive de Kœnigsberg, qu’il a vingt-cinq ans, qu’il ne gagne encore que deux mille deux cents marks, mais qu’il sera bientôt Oberlehrer, avec un traitement de trois mille marks au moins. Il est mis en confiance par cette atmosphère de modeste intimité, dont un Allemand ne peut pas se passer. Amplement, naïvement, il raconte tout ce, qui le concerne. Sa lenteur met un peu d’ennui dans cette chambre, pleine du joli soleil de septembre; Madame Baudoche frotte avec la paume de sa main la belle armoire lorraine, bien brodée et de chêne éclatant; mais après une longue nuit de chemin de fer, le brave garçon paraît ne sentir l’ennui que comme un repos, et l’aimable logeuse doit enfin lui rappeler qu’il a sans doute laissé un bagage à la gare. Elle l’accompagne sur le palier: – À tout à l’heure, Monsieur. – Monsieur le docteur, précise-t-il avec ingénuité, en rappelant le titre auquel il a droit. Sous le pas qui s’éloigne, l’escalier de bois gémit, et la jeune Colette réapparaît tout égayée de malice: – Est-il assez lourdaud, Monsieur le docteur! Quelles bottes et quelle cravate! – Dame! répond la grand’mère, il est à la mode de Kœnigsberg. De leur fenêtre, les deux femmes le regardent jusqu’à ce qu’il ait tourné dans la rue de la Préfecture. – Crois-tu qu’il revienne? dit la vieille dame.
J’aurais peut-être dû lui demander un acompte. Elles se rassurèrent en jugeant qu’il avait l’air honnête. Et d’ailleurs pour cinquante marks, où trouverait-il deux chambres aussi confortables? Madame Baudoche apporte des draps frais au lit de l’étranger, tandis que sa petite-fille approvisionne d’eau la toilette et déménage le mannequin, avec les corbeilles de couture, dans la salle à manger. Ce n’est pas sans regret que les deux femmes habiteront, sur l’autre côté du corridor, deux pièces moins bien éclairées. La vue de la Moselle, l’animation du quai, ses arbres et la rumeur des moulins leur faisaient une société agréable. Pour la dernière fois, elles laissent toutes les portes ouvertes, et le soleil qui brille dans les chambres garnies leur paraît un bonheur d’où elles sont exilées. – Ah! soupire Madame Baudoche, quelle humiliation pour ton pauvre père, s’il avait imaginé qu’un jour je céderais une partie de l’appartement. Et à qui? à un Prussien! – Aujourd’hui, dit la jeune fille, il n’y a qu’eux pour louer des chambres meublées. Personne ne pensera à nous mal juger. Mais si tu veux, nous pouvons encore le refuser. – Eh non! fit la grand’mère. Il m’ennuie, mais je l’ai trop désiré. Pour comprendre cette exclamation, où s’affirmait le vigoureux bon sens de Madame Baudoche, il faut connaître la fortune précaire des deux femmes.
Elles vivaient d’une rente de douze cents francs, que leur faisait une famille messine, émigrée à Paris, les V…, en souvenir du père et du grand-père de Colette, qui avaient géré avec une grande honnêteté, puis liquidé au mieux ses immeubles de Metz et son beau domaine de Gorze. À cette pension, les dames Baudoche joignaient le mince produit de quelques travaux de couture; et pour tirer parti de leur appartement, elles venaient de meubler et de mettre en location les deux meilleures chambres. Mais depuis six mois, personne ne s’était présenté. C’est dire de quel grave souci les allégeait la venue de M. Asmus. En attendant qu’il réapparût, Madame Baudoche se mit à refaire avec un plaisir franc ses calculs: le Prussien donnerait six cents marks qui payeraient tout le loyer et laisseraient encore un bénéfice de cent marks, pour la dot de Colette. La vieille femme ne se lassait pas de reprendre un rêve, toujours le même, au bout duquel il y avait un mariage pour sa petite-fille avec quelque honnête Messin et le jeune ménage occupant auprès d’elle les fameuses chambres du quai. Elle s’expliquait sans phrases émues (tout en drapant sur le mannequin leur commun ouvrage) avec des mots précis et fermes, qui pourraient sembler trop positifs, mais sous lesquels vivait toujours quelque chose de profond.
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Il écoute, regarde; tout l’intéresse; il porte ici la complaisance de ces pèlerins du Nord qui, descendus vers les contrées bénies, sur la rive du lac de Garde, s’émerveillent des premiers oliviers. Un jour que M. Asmus traversait le Jardin d’Amour, il s’arrêta pour y regarder la récréation des enfants: beaucoup de petites figures encore villageoises, coiffées de casquettes; des tabliers bleus, de longs cache-nez. Ils formaient dans cet espace assez étroit, sous les grands arbres auprès de la Moselle, vingt groupes excités par des jeux divers. Ici une file courait à la queue-leu-leu; là un isolé, les mains dans ses poches, dansait pour se réchauffer; cet autre s’élance sur le dos d’un camarade-cheval, qui part au galop, fouaillé par un palefrenier; un brutal rosse un malhonnête, qui vient de lui chiper une agate; une bande accourt indignée. Deux gamins se balancent sur une poutre; un petit malheureux, qui s’enfuit derrière un abri, heurte et culbute dans un tourbillon de chats perchés; soudain un meeting se forme; et sur le tout, une clameur. Frédéric Asmus admirait cette vivacité et cette gentillesse avec un cœur pacifique de géant.
Dans cette diablerie lorraine, il ne reconnaissait pas encore un des Callot qu’il examinait, chaque jour, à une vitrine de la rue des Jardins, soit la Foire de l’Impruneta, soit la planche des Supplices, où le maître de Nancy, en gravant tout un océan de petites figures qui se pressent, courent à leurs affaires et se mêlent sans se confondre, a prouvé que le sujet le plus ample peut tenir avec toute sa force dans l’horizon le plus réduit. Il songeait avec bienveillance que ces petits garçons feraient de bons et loyaux Germains, et que c’était son digne rôle de professeur de leur apporter une vie plus large, plus vertueuse, une vraie renaissance. Mais soudain l’un d’eux vint à glisser et parut s’être blessé. Ses camarades, qui l’avaient poussé, l’entourèrent en baissant la voix. L’Allemand s’approcha et dit en français: – As-tu mal? – Non, non, répondit vivement l’enfant. C’était un joli petit Messin, mais déjà avec le regard de l’homme qui ne se laisse pas molester. Il avait sous le nez et sur le menton deux moustaches et une magnifique impériale, tracées avec un bouchon brûlé, comme c’est l’usage des gamins de Metz quand ils jouent aux soldats. Son genou saignait d’une bonne écorchure. L’Allemand prit dans son portefeuille une bande de taffetas anglais. Mais le petit ne voulait pas qu’il le touchât.
Et comme un rassemblement se formait, le professeur lui dit: – N’aie pas peur… Sais-tu bien qui je suis? Il voulait faire entendre qu’il était un maître, un ami des enfants, mais le petit Lorrain de répondre: – Toi, tu es le Prussien de chez Madame Baudoche. Ce mot et les rires, qui l’avaient accueilli furent la première expérience lorraine que le professeur enregistra. Il en fit toute une série de réflexions dans une lettre à sa fiancée. « Mes collègues, lui écrivait-il, m’avaient un peu choqué, l’autre matin, durant la promenade que je t’ai racontée, par leur malveillance envers les habitants de ce pays. Mais voici que ma petite aventure avec ce gamin me fait reconnaître qu’ils raisonnent sur des faits. T’avouerai-je que les rires de ces badauds n’ont pas été sans m’attrister? Je laisse de côté la question du ridicule personnel; mais j’ai vu méprisé un sincère mouvement de mon cœur. Je crois qu’ici l’on se moque de tout. » Pourtant ce n’était là qu’une note isolée au milieu des sensations agréables que M. Asmus recevait de toutes parts. Des détails matériels qui ne disent rien aux indigènes l’étonnaient et l’enchantaient. Ainsi le premier feu de bois qu’à la fin de septembre il alluma dans sa cheminée.
Table of contents
Inside this edition
- 01Part 1
- 02Part 2
- 03Part 3
- 04Part 4
- 05Part 5
- 06Part 6
- 07Part 7
- 08Part 8
- 09Part 9
- 10Part 10
- 11Part 11
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