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French Edition

Literature

Contes de la bécasse

French BooksWhale Edition by Guy de Maupassant

Des nouvelles cruelles, ironiques et rurales autour du hasard, du désir, de la bêtise et de la chasse.

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Book introduction

Contes de la bécasse

Contes de la bécasse encadre une série de récits par une partie de chasse où chaque convive raconte son histoire. Maupassant y déploie sa précision narrative, son ironie sociale et son regard sur la Normandie, la sensualité, la violence ordinaire, la peur, la ruse et le destin.

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Guy de Maupassant est mort en 1893, et Contes de la bécasse a été publié en 1883. Ces dates soutiennent le domaine public du texte français original.

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Contes de la bécasse

Guy de Maupassant

I

«Ça, mon ami, dis-je à Labarbe, tu viens encore de prononcer ces quatre

mots, «ce cochon de Morin». Pourquoi, diable, n'ai-je jamais entendu

parler de Morin sans qu'on le traitât de «cochon»?

Labarbe, aujourd'hui député, me regarda avec des yeux de chat-huant.

«Comment, tu ne sais pas l'histoire de Morin, et tu es de la Rochelle?»

J'avouai que je ne savais pas l'histoire de Morin. Alors Labarbe se

frotta les mains et commença son récit.

«Tu as connu Morin, n'est-ce pas, et tu te rappelles son grand magasin

de mercerie sur le quai de la Rochelle?

--«Oui, parfaitement.

--«Eh bien, sache qu'en 1862 ou 63 Morin alla passer quinze jours à

Paris, pour son plaisir, ou ses plaisirs, mais sous prétexte de

renouveler ses approvisionnements. Tu sais ce que sont, pour un

commerçant de province, quinze jours de Paris. Cela vous met le feu dans

le sang. Tous les soirs des spectacles, des frôlements de femmes, une

continuelle excitation d'esprit. On devient fou. On ne voit plus que

danseuses en maillot, actrices décolletées, jambes rondes, épaules

grasses, tout cela presque à portée de la main, sans qu'on ose ou qu'on

puisse y toucher. C'est à peine si on goûte, une fois ou deux, à

quelques mets inférieurs. Et l'on s'en va, le coeur encore tout secoué,

l'âme émoustillée, avec une espèce de démangeaison de baisers qui vous

chatouillent les lèvres.

Morin se trouvait dans cet état, quand il prit son billet pour la

Rochelle par l'express de 8 h. 40 du soir. Et il se promenait plein de

regrets et de trouble dans la grande salle commune du chemin de fer

d'Orléans, quand il s'arrêta net devant une jeune femme qui embrassait

une vieille dame. Elle avait relevé sa voilette, et Morin, ravi,

murmura: «Bigre, la belle personne!»

Quand elle eut fait ses adieux à la vieille, elle entra dans la salle

d'attente, et Morin la suivit; puis elle passa sur le quai, et Morin la

suivit encore; puis elle monta dans un wagon vide, et Morin la suivit

toujours.

Il y avait peu de voyageurs pour l'express. La locomotive siffla; le

train partit. Ils étaient seuls.

Morin la dévorait des yeux. Elle semblait avoir dix-neuf à vingt ans;

elle était blonde, grande, d'allure hardie. Elle roula autour de ses

jambes une couverture de voyage, et s'étendit sur les banquettes pour

dormir.

Morin se demandait: «Qui est-ce?» Et mille suppositions, mille projets

lui traversaient l'esprit. Il se disait: «On raconte tant d'aventures de

chemin de fer. C'en est une peut-être qui se présente pour moi. Qui

sait? une bonne fortune est si vite arrivée. Il me suffirait peut-être

d'être audacieux. N'est-ce pas Danton qui disait: «De l'audace, de

l'audace, et toujours de l'audace.» Si ce n'est pas Danton, c'est

Mirabeau. Enfin, qu'importe. Oui, mais je manque d'audace, voilà le hic.

Oh! Si on savait, si on pouvait lire dans les âmes! Je parie qu'on passe

tous les jours, sans s'en douter, à côté d'occasions magnifiques. Il lui

suffirait d'un geste pourtant pour m'indiquer qu'elle ne demande pas

mieux...»

Alors, il supposa des combinaisons qui le conduisaient au triomphe. Il

imaginait une entrée en rapport chevaleresque, des petits services qu'il

lui rendait, une conversation vive, galante, finissait par une

déclaration qui finissait par... par ce que tu penses.

Mais ce qui lui manquait toujours, c'était le début, le prétexte. Et il

attendait une circonstance heureuse, le coeur ravagé, l'esprit sens

dessus dessous.

La nuit cependant s'écoulait et la belle enfant dormait toujours, tandis

que Morin méditait sa chute. Le jour parut, et bientôt le soleil lança

son premier rayon, un long rayon clair venu du bout de l'horizon, sur le

doux visage de la dormeuse.

Preview chapterLA FOLLEPreview

_A Robert de Bannières._

Tenez, dit M. Mathieu d'Endolin, les bécasses me rappellent une bien

sinistre anecdote de la guerre.

Vous connaissez ma propriété dans le faubourg de Cormeil. Je l'habitais

au moment de l'arrivée des Prussiens.

J'avais alors pour voisine une espèce de folle, dont l'esprit s'était

égaré sous les coups du malheur. Jadis, à l'âge de vingt-cinq ans, elle

avait perdu, en un seul mois, son père, son mari et son enfant

nouveau-né.

Quand la mort est entrée une fois dans une maison, elle y revient

presque toujours immédiatement, comme si elle connaissait la porte.

La pauvre jeune femme, foudroyée par le chagrin, prit le lit, délira

pendant six semaines. Puis, une sorte de lassitude calme succédant à

cette crise violente, elle resta sans mouvement, mangeant à peine,

remuant seulement les yeux. Chaque fois qu'on voulait la faire lever,

elle criait comme si on l'eût tuée. On la laissa donc toujours couchée,

ne la tirant de ses draps que pour les soins de sa toilette et pour

retourner ses matelas.

Une vieille bonne restait près d'elle, la faisant boire de temps en

temps ou mâcher un peu de viande froide. Que se passait-il dans cette

âme désespérée? On ne le sut jamais; car elle ne parla plus.

Songeait-elle aux morts? Rêvassait-elle tristement, sans souvenir

précis? Ou bien sa pensée anéantie restait-elle immobile comme de l'eau

sans courant?

Pendant quinze années, elle demeura ainsi fermée et inerte.

La guerre vint; et, dans les premiers jours de décembre, les Prussiens

pénétrèrent à Cormeil.

Je me rappelle cela comme d'hier. Il gelait à fendre les pierres; et

j'étais étendu moi-même dans un fauteuil, immobilisé par la goutte,

quand j'entendis le battement lourd et rythmé de leurs pas. De ma

fenêtre, je les vis passer.

Ils défilaient interminablement, tous pareils, avec ce mouvement de

pantins qui leur est particulier. Puis les chefs distribuèrent leurs

hommes aux habitants. J'en eus dix-sept. La voisine, la folle, en avait

douze, dont un commandant, vrai soudard, violent, bourru.

Pendant, les premiers jours tout se passa normalement. On avait dit à

l'officier d'à côté que la dame était malade; et il ne s'en inquiéta

guère. Mais bientôt cette femme qu'on ne voyait jamais l'irrita. Il

s'informa de la maladie; on répondit que son hôtesse était couchée

depuis quinze ans par suite d'un violent chagrin. Il n'en crut rien sans

doute, et s'imagina que la pauvre insensée ne quittait pas son lit par

fierté, pour ne pas voir les Prussiens, et ne leur point parler, et ne

les point frôler.

Il exigea qu'elle le reçût; on le fit entrer dans sa chambre. Il demanda,

d'un ton brusque.

--Je vous prierai, matame, de fous lever et de tescentre pour qu'on fous

foie.

Elle tourna vers lui ses yeux vagues, ses yeux vides, et ne répondit

pas.

Il reprit:

--Che ne tolérerai bas d'insolence. Si fous ne fous levez bas de ponne

volonté, che trouverai pien un moyen de fous faire bromener tout seule.

Elle ne fit pas un geste, toujours immobile comme si elle ne l'eût pas

vu.

Il rageait, prenant ce silence calme pour une marque de mépris suprême.

Et il ajouta:

--Si vous n'êtes pas tescentue temain...

Puis, il sortit.

Le lendemain la vieille bonne, éperdue, la voulut habiller; mais la

folle se mit à hurler en se débattant. L'officier monta bien vite; et la

servante, se jetant à ses genoux, cria:

--Elle ne veut pas, monsieur, elle ne veut pas. Pardonnez-lui; elle est

si malheureuse.

Le soldat restait embarrassé, n'osant, malgré sa colère, la faire tirer

du lit par ses hommes. Mais soudain il se mit à rire et donna des ordres

Preview chapterPIERROTPreview

_A Henry Roujon._

Mme Lefèvre était une dame de campagne, une veuve, une de ces

demi-paysannes à rubans et à chapeaux falbalas, de ces personnes qui

parlent avec des cuirs, prennent en public des airs grandioses, et

cachent une âme de brute prétentieuse sous des dehors comiques et

chamarrés, comme elles dissimulent leurs grosses mains rouges sous des

gants de soie écrue.

Elle avait pour servante une brave campagnarde toute simple, nommée

Rose.

Les deux femmes habitaient une petite maison à volets verts, le long

d'une route, en Normandie, au centre du pays de Caux.

Comme elles possédaient, devant l'habitation, un étroit jardin, elles

cultivaient quelques légumes.

Or, une nuit, on lui vola une douzaine d'oignons.

Dès que Rose s'aperçut du larcin, elle courut prévenir madame, qui

descendit en jupe de laine. Ce fut une désolation et une terreur. On

avait volé, volé Mme Lefèvre! Donc, on volait dans le pays, puis on

pouvait revenir.

Et les deux femmes effarées contemplaient les traces de pas,

bavardaient, supposaient des choses: «Tenez, ils ont passé par là. Ils

ont mis leurs pieds sur le mur; ils ont sauté dans la plate-bande.»

Et elles s'épouvantaient pour l'avenir. Comment dormir tranquilles

maintenant!

Le bruit du vol se répandit. Les voisins arrivèrent, constatèrent,

discutèrent à leur tour; et les deux femmes expliquaient à chaque

nouveau venu leurs observations et leurs idées.

Un fermier d'à côté leur offrit ce conseil: «Vous devriez avoir un

chien.»

C'était vrai, cela; elles devraient avoir un chien, quand ce ne serait

que pour donner l'éveil. Pas un gros chien, Seigneur! Que feraient-elles

d'un gros chien! Il les ruinerait en nourriture. Mais un petit chien (en

Normandie, on prononce _quin_), un petit freluquet de _quin_ qui jappe.

Dès que tout le monde fut parti, Mme Lefèvre discuta longtemps cette

idée de chien. Elle faisait, après réflexion, mille objections,

terrifiée par l'image d'une jatte pleine de pâtée; car elle était de

cette race parcimonieuse de dames campagnardes qui portent toujours des

centimes dans leur poche pour faire l'aumône ostensiblement aux pauvres

des chemins, et donner aux quêtes du dimanche.

Rose, qui aimait les bêtes, apporta ses raisons et les défendit avec

astuce. Donc il fut décidé qu'on aurait un chien, un tout petit chien.

On se mit à sa recherche, mais on n'en trouvait que des grands, des

avaleurs de soupe à faire frémir. L'épicier de Rolleville en avait bien

un, un tout petit; mais il exigeait qu'on le lui payât deux francs, pour

couvrir ses frais d'élevage. Mme Lefèvre déclara qu'elle voulait bien

nourrir un «quin», mais qu'elle n'en achèterait pas.

Or, le boulanger, qui savait les événements, apporta, un matin, dans sa

voiture, un étrange petit animal tout jaune, presque sans pattes, avec

un corps de crocodile, une tête de renard et une queue en trompette, un

vrai panache, grand comme tout le reste de sa personne. Un client

cherchait à s'en défaire. Mme Lefèvre trouva fort beau ce roquet

immonde, qui ne coûtait rien. Rose l'embrassa, puis demanda comment on

le nommait. Le boulanger répondit: «Pierrot.»

Il fut installé dans une vieille caisse à savon et on lui offrit d'abord

de l'eau à boire. Il but. On lui présenta ensuite un morceau de pain. Il

mangea. Mme Lefèvre, inquiète, eut une idée: «Quand il sera bien

accoutumé à la maison, on le laissera libre. Il trouvera à manger en

rôdant par le pays.»

On le laissa libre, en effet, ce qui ne l'empêcha point d'être affamé.

Il ne jappait d'ailleurs que pour réclamer sa pitance; mais, dans ce

cas, il jappait avec acharnement.

Tout le monde pouvait entrer dans le jardin. Pierrot allait caresser

chaque nouveau venu, et demeurait absolument muet.

Table of contents

Inside this edition

  1. 01Full text
  2. 02LA FOLLE
  3. 03PIERROT
  4. 04MENUET
  5. 05LA PEUR
  6. 06FARCE NORMANDE
  7. 07LES SABOTS
  8. 08LA REMPAILLEUSE
  9. 09EN MER
  10. 10UN NORMAND
  11. 11LE TESTAMENT
  12. 12«MATHILDE DE CROIXLUCE.»
  13. 13AUX CHAMPS
  14. 14UN COQ CHANTA
  15. 15UN FILS
  16. 16SAINT-ANTOINE
  17. 17L'AVENTURE DE WALTER SCHNAFFS
  18. 18TABLE

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