
French Edition
Literature
En Égypte : notes de voyage
French BooksWhale Edition by Maurice Maeterlinck
Des paysages du Nil aux monuments pharaoniques, Maeterlinck confronte l'Égypte rêvée aux impressions et aux interrogations du voyage.
- Preview
- A sample from the prepared text
- Formats
- Online reader, EPUB, PDF
- Access
- Library claim
Book introduction
En Égypte : notes de voyage
Maurice Maeterlinck parcourt une Égypte où les villes modernes côtoient les traces des civilisations anciennes. Les paysages, les temples et les tombeaux suscitent des réflexions sur le temps, la mort et la permanence des œuvres humaines. Six chapitres composent ces notes de voyage, entre observation sensible, mémoire des lectures et méditation devant les monuments.
BooksWhale edition
How this edition was prepared
This edition is based on a public domain text and has been prepared for digital reading by BooksWhale.
Public domain basis
Why this edition can be shared
Maurice Maeterlinck est mort en 1949. L’œuvre a paru en 1928. Cette édition reprend le texte français historique de Project Gutenberg, sans les ajouts éditoriaux modernes.
Read preview
A sample from the prepared text
Preview selected from the prepared reader text.
Preview chapterI L’ÉGYPTE D’AUJOURD’HUIRead preview
Si vous voulez garder intacte la vision du monde que composa votre imagination d’après les récits des voyageurs, les légendes, les poètes et les rêves de votre enfance et de votre jeunesse, ne sortez pas de votre maison. Mais si vous préférez la réalité, quelle qu’elle soit, aux songes inconsistants de la fantaisie, faites le tour de la terre. Vous aurez bien des déceptions ; mais vous apprendrez à voir, à comprendre, à comparer, vous ferez l’éducation de vos yeux, de votre sensibilité, de vos désirs, de vos inquiétudes et de votre bonheur. Vous reviendrez sous votre toit, assagi, souriant, purifié et pour longtemps tranquillisé. Vous aimerez davantage tout ce qui vous entoure, le pays que vous habitez et les hommes parmi lesquels vous devez vivre. Vous saurez goûter les loisirs d’une existence qui vous paraissait injuste, plate, monotone et bornée. Vous n’envierez plus ceux qui partent vers d’autres rives et les grands navires qui s’éloignent n’emporteront plus vos regrets, car vous aurez enfin la certitude qu’il y a sur ce globe bien peu de merveilles qui vaillent l’idée qu’on s’en faisait.
Je n’y voulais pas croire avant de l’avoir vue, mais l’Égypte est bien telle qu’une demi-douzaine de cartes postales, grossièrement enluminées à la manière des images d’Épinal, nous en donnent l’aspect. Obélisques et pyramides, maigres touffes de dattiers élançant çà et là leurs longs plumeaux brûlés, innombrables et rectilignes digues, étroites et vertes, où, découpés en silhouettes sèches sur l’horizon gros bleu, trottinent sans cesse de petits ânes, passent d’un pas leste des femmes aux voiles noirs, semblables à des saintes vierges en grand deuil, portant hiératiquement sur la tête un bidon à pétrole, défilent, non moins rapides, des hommes à peu près nus ou enveloppés jusqu’au sommet de la tête de guenilles blanches ou rousses, se balancent de hauts chameaux, indolents, dédaigneux et majestueux, qui semblent compter chacune de leurs longues enjambées. Tout cela, hors les chameaux dont rien ne peut hâter l’allure religieuse, semble inexplicablement pressé et se précipite, du matin au soir, à l’aller comme au retour, vers un but qu’on n’aperçoit jamais et dont on cherche l’intérêt, car tout étant partout exactement pareil, on n’éprouve nullement le désir de se rendre quelque part. Au bas de la digue croupit une eau limoneuse et jaunâtre. De place en place deux petits bœufs bossus font tourner lentement la grande roue informe, branlante et toujours à moitié démolie d’une noria primitive qu’on appelle ici sâkiyé ; et, de cent mètres en cent mètres, aussi loin que s’étend la vue, sur toute la campagne, un pauvre fellah ruisselant use la journée à irriguer son champ à l’aide du chadouf, qui n’est, comme au temps des Pharaons, qu’une longue perche oscillante munie d’un vieux seau, d’une couffe ou d’un panier troué qui puise l’eau malpropre et la déverse dans des rigoles de limon aussi naïves, aussi précaires que celles que les enfants, sur nos plages, tracent autour de leurs châteaux de sable.
A intervalles réguliers, à peu près de lieue en lieue, parmi la plaine plate et verte : orge, blé, coton, luzerne, trèfle, pavots blancs, canne à sucre, la touffe de plumeaux brûlés surmonte un amas de masures noirâtres faites de boue et de paille hachée, aux parois vacillantes, aux petites coupoles de guingois, incroyablement sales, titubantes, sinistres, ensevelies dans une poussière de hauts fourneaux, ne tenant debout que par habitude et prêtes à se dissoudre à la première ondée, comme un morceau de sucre trempé d’encre. Quelques ânes à l’ombre percée d’un tamaris, quelques femmes en deuil éternel, accroupies le long de cases qui ont l’air de jouer à se renverser, quelques enfants nus, en chocolat, couchés dans de la poudre couleur de marc de café ou de mâchefer ; et, sur tout cela, un grand ciel sec, éblouissant, où ne passe jamais un nuage. C’est un village de paysans, l’habitacle millénaire du fellah, que l’on trouve, invariable, durant les douze cents kilomètres qui vont d’Alexandrie à Assouan, tout le long de la vallée du Nil qui est tantôt large de plusieurs lieues, comme dans le Delta, tantôt étroite comme une plate-bande étranglée entre d’âpres falaises fauves, ou rongée par le sable roux du désert.
Preview chapterII L’ÉGYPTE DES PHARAONS L’ARTPreview
Somme toute, ce pays, tel qu’on le voit actuellement, n’était la douceur de son climat durant l’hiver, ne retiendrait pas longtemps le touriste ou l’artiste, si, derrière le spectacle assez vite épuisé de ses villes, de son fleuve et de ses campagnes, ne se dressait, vivant encore d’une vie prodigieuse, l’énigme de la seule civilisation qui, remontant à plus de sept mille ans, ait laissé sur notre terre des empreintes aussi nettes, aussi profondes, aussi fraîches, aussi abondantes que si elle datait d’hier. Il n’est rien sur ce globe qui se puisse comparer aux temples de Louqsor, aux tombeaux de la Vallée des Rois, à ceux de Sakkara, aux pyramides, à l’hypogée des Apis. Rien, pas même le fameux temple d’Angkor ou les palais chinois, qui soit aussi étrange, aussi imprévu, aussi hallucinant, d’une humanité aussi spéciale, aussi déconcertante, aussi complète dans un genre qui ne paraît pas appartenir à notre planète. Rien non plus, qui soit d’un art aussi homogène dans le bizarre, dans l’imprévu total, d’un art tout ensemble aussi barbare et aussi raffiné, d’un art qui se tient aussi bien d’un bout à l’autre, du colossal au puéril, du sublime au grotesque, de l’ébauche la plus rudimentaire au fignolage le plus minutieux, de la monstruosité la plus ahurissante à la beauté la plus pure et la plus parfaite, de la fantaisie la plus invraisemblable à la réalité, à la vérité, à la sincérité la plus émouvante, la plus délicate que l’homme ait jamais atteinte en interprétant la nature. Aucune race, aucun peuple, pas même le peuple grec ou la race chinoise, n’a apposé sur la terre un cachet plus puissant, plus original, plus indélébile ; aucun n’a imposé au monde une vision aussi compacte, aussi massive, aussi cubique, aussi oppressive, aussi totale, aussi logique dans son illogisme apparent, aussi démesurée dans sa mesure géométrique, aussi équilibrée dans son équilibre spécial. Si l’Égypte n’avait pas existé, ou si, comme l’Atlantide, tous ses monuments avaient disparu dans une catastrophe planétaire, un des aspects les plus extraordinaires que l’humanité ait jamais pris manquerait à l’histoire de notre terre ; et il est au surplus fort probable que l’architecture et l’art grec, ainsi que toutes les architectures et tous les arts qui en découlent, n’eussent ressemblé que bien peu à ce qu’ils sont.
Est-ce à dire que ce soit beau ? Nous ne pouvons en juger. Trop de milliers d’années, trop de milliers de pensées nous séparent de ces monuments formidables. Ils ne sont plus à notre mesure, à notre taille. Ils représentent un tel gaspillage de forces et de matériaux, ils nous semblent s’élever si inutilement dans le vide, ils nous paraissent la consécration gigantesque de conceptions tellement enfantines que d’abord nous nous tâtons avec inquiétude, comme on se tâte au réveil d’un mauvais rêve, et que nous nous demandons si nous sommes vraiment sur ce globe ou dans une planète habitée par des êtres qui ne ressemblent pas aux hommes. La première impression, c’est l’hostilité de toutes ces masses maléfiquement colossales, l’écrasement, la résignation qui renonce à comprendre. Puis, peu à peu, à mesure que l’œil se familiarise et se décongestionne, on sort de l’accablant malaise, l’humanité de toutes ces accumulations oppressives remonte à la surface. On y démêle, on y retrouve en germes féconds les lois et les beautés bien connues des architectures que nous admirons avec le plus de certitude. Il est évident que le temple grec, le Parthénon, Ségeste et Girgenti, est déjà, tout entier, en puissance, dans Karnak. Il ne faut plus un grand travail ni beaucoup d’imagination pour le sortir de la gangue égyptienne. Il est déjà, surtout et bien plus complet, dans le temple de la reine Hatshopsitou, de la XVIIIe dynastie, à Deir-el-Bahri, dans la Vallée des Rois. Le portique inachevé, avec ses entablements, ses colonnes, ses chapiteaux, si on le découvrait à Mycènes, ne nous étonnerait pas, et les Atrides y eussent, sans se sentir dépaysés, sacrifié à Zeus. Il est cependant l’un des plus anciens de l’Égypte, et remonte à l’an 1.500 avant J.-C. Les Grecs y auraient ajouté un fronton, allongé un peu les colonnes et l’édifice eût pu être transporté à Agrigente ou à Paestum sans choquer l’œil le plus sensible.
Preview chapterIII LA VIE ÉGYPTIENNEPreview
Vue ainsi, aux lieux mêmes où elle se déroula il y a cinq ou six mille ans, sous un ciel implacablement indigo, sous un soleil resplendissant, sur une terre d’abondance, entre toutes généreuse et facile, au bord d’un fleuve nourricier qui semble aimer les hommes comme nul autre fleuve de ce monde, quelle impression nous laisse-t-elle, cette vie égyptienne d’autrefois, la plus ancienne qu’il nous soit possible de reconstituer avec certitude ? Extérieurement, matériellement, quant au climat, aux produits du sol, au décor, elle est à peu près pareille à celle d’aujourd’hui. Les charrues, les barques, les animaux, les moyens d’irrigation, les silhouettes des moissonneurs dans les champs reproduisent à s’y méprendre les images qui couvrent les murs des Mastabas de l’ancien empire. Il est seulement probable que l’Égypte, actuellement nue, devait être plus boisée. Quant à la vie fluviale qui remplit tout le paysage, car le Nil est l’âme de l’Égypte, les mêmes « dahabîyés » aux longues voiles en aile d’hirondelle, se traînent toujours sur les eaux lentes et jaunes que troublent seuls, durant les mois d’hiver, les bateaux à vapeur de Thomas Cook & Son.
On croirait donc, au premier abord, que rien n’est changé, que des milliers d’années n’ont pas interrompu le règne des innombrables Pharaons qui se sont succédé sur cette terre. Mais l’atmosphère n’est plus la même. La coque est demeurée intacte, mais l’intérieur est vide. Comparé à ce qu’il était autrefois, le pays n’existe plus qu’à la surface. Il lui manque sa vie véritable, une vie qui occupait les trois quarts de sa substance, une vie que nous avons peine à comprendre, qui était la vie de la mort. En effet, l’antique Égypte était avant tout un tombeau. Elle était tout entière surplombée par l’idée de la mort ; et non pas, comme chez les chrétiens, par l’idée d’une mort qui ouvrait, pour peu qu’on y mît quelque bonne volonté, les perspectives d’un bonheur éternel ; mais d’une mort entourée de figures et d’épreuves redoutables, d’une mort assez peu rassurante et qui n’était au mieux qu’une pâle réplique de la vie, prolongée autant que possible dans l’ombre souterraine, pour finir par s’évaporer dans le néant. On ne s’intéressait sérieusement qu’aux décès, aux momies et aux sarcophages. Les industries funéraires encombraient les villes et les rives du fleuve. Tout le monde, jusqu’au plus pauvre fellah, se faisait embaumer. Les cadavres saturaient la contrée. Le grand point n’était pas d’être heureux sur cette terre, mais de s’assurer un tombeau inviolable et confortablement meublé. Les cités des vivants n’étaient rien comparées à celles des trépassés. Il n’en est pas resté trace. Même les palais des rois ont disparu ; quant aux maisons des riches et des pauvres, ce n’étaient qu’édifices de plâtre ou masures de bois et de roseaux où l’on campait en attendant la barque symbolique de la grande traversée. Mais, sur l’autre rive du Nil, au « Pays qui mêle les hommes », s’élevait, s’étalait, orgueilleuse, inébranlable, bâtie de granits que trente ou quarante siècles n’ont pas entamés, « la Bonne Demeure », la ville qu’on s’imaginait éternelle. Tout ce qui servait à la vie est retourné au limon du fleuve, au sable du désert ; presque tout ce qui était consacré à la mort est demeuré debout, sous le sol ou à sa surface, car la terre d’Égypte est perforée, comme une éponge, de tombeaux innombrables, et couverte de pyramides et de temples qui ne sont au fond que les sépulcres des rois et des dieux.
Table of contents
Inside this edition
- 01I L’ÉGYPTE D’AUJOURD’HUI
- 02II L’ÉGYPTE DES PHARAONS L’ART
- 03III LA VIE ÉGYPTIENNE
- 04IV LA SCIENCE DES PRÊTRES
- 05V LA RELIGION SECRÈTE
- 06VI L’ATMOSPHÈRE SPIRITUELLE
Language availability
Other languages
Additional language editions are not published yet. This section will link to other BooksWhale editions when they become available.
Request another language