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French Edition

Literature

Histoire comique

French BooksWhale Edition by Anatole France

Dans le milieu du théâtre parisien, Félicie Nanteuil affronte une passion nouvelle et le souvenir oppressant d’un ancien amant.

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Book introduction

Histoire comique

Félicie Nanteuil, jeune comédienne, veut échapper à Chevalier et vivre son amour pour Robert de Ligny. Mais la jalousie, la mort et la mémoire troublent cette promesse de bonheur. Anatole France fait alterner les conversations du théâtre, l’observation ironique des personnages et l’inquiétude intime dans un roman où le passé continue de peser sur les vivants.

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Anatole France est mort en 1924. Cette édition reprend le texte français original publié en 1903, sans les notes éditoriales ni les éléments ajoutés par la plateforme de diffusion.

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Histoire comique

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C'était dans une loge d'actrice, à l'Odéon. Sous la lampe électrique, Félicie Nanteuil, la tête poudrée, du bleu aux paupières, du rouge aux joues et aux oreilles, du blanc au cou et aux épaules, donnait le pied à madame Michon, l'habilleuse, qui lui mettait de petits souliers noirs à talons rouges. Le docteur Trublet, médecin du théâtre et ami des actrices, appuyait sur un coussin du divan son crâne chauve, et, les mains jointes sur le ventre, croisait ses jambes courtes. Il interrogeait:

—Quoi encore, ma chère enfant?

—Est-ce que je sais!... Des étouffements... des vertiges... Tout d'un coup, une angoisse comme si j'allais mourir. C'est même ça le plus pénible.

—Êtes-vous prise quelquefois d'une soudaine envie de rire ou de pleurer, sans cause apparente, sans raison?

—Ça, je ne peux pas vous dire, parce que, dans la vie, on a tant de raisons de rire ou de pleurer!...

—Êtes-vous sujette à des éblouissements?

—Non... Mais imaginez-vous, docteur, que je crois voir, la nuit, sous les meubles, un chat qui me regarde avec des yeux de braise.

—Tâchez de ne plus rêver de chat, dit madame Michon; parce que c'est mauvais signe... Voir un chat, ça annonce trahison par des amis et perfidie de femme.

—Mais ce n'est pas en rêvant que je vois un chat! C'est tout éveillée.

Trublet, qui n'était de service à l'Odéon qu'une fois par mois, y venait en voisin presque tous les soirs. Il aimait les comédiennes, prenait plaisir à causer avec elles, leur donnait des conseils et jouissait de leur confiance avec délicatesse. Il promit à Félicie de lui faire tout de suite une ordonnance:

—Ma chère enfant, nous soignerons l'estomac et vous ne verrez plus de chats sous les meubles.

Madame Michon rectifiait le corset. Et le docteur, subitement assombri, la regardait qui tirait sur les lacets.

—Ne froncez pas le sourcil, docteur, dit Félicie, je ne me serre jamais. Avec la taille que j'ai, ce serait vraiment bête de ma part.

Elle ajouta, pensant à sa meilleure camarade du théâtre:

—C'est bon pour Fagette, qui n'a ni épaules ni hanches... Elle est toute droite... Michon, tu peux gagner encore un peu... Je sais que vous êtes l'ennemi des corsets, docteur. Je ne peux pourtant pas m'habiller comme les femmes esthètes, avec des langes... Venez passer votre main, vous verrez que je ne me serre pas trop.

Il se défendit d'être l'ennemi des corsets, ne condamnant que les corsets trop serrés. Il déplora que les femmes n'eussent aucun sens de l'harmonie des lignes et qu'elles attachassent à la finesse de la taille une idée de grâce et de beauté, sans comprendre que cette beauté consistait tout entière dans les molles inflexions par lesquelles le corps, après avoir fourni le superbe épanouissement de la poitrine, s'amincit lentement au-dessous du thorax pour se magnifier ensuite dans l'ample et tranquille évasement des flancs.

—La taille, dit-il, la taille, puisqu'il faut employer ce mot affreux, doit être un passage lent, insensible, et doux entre les deux gloires de la femme, sa poitrine et son ventre. Et vous l'étranglez stupidement, vous vous défoncez le thorax, qui entraîne les seins dans sa ruine, vous vous aplatissez les fausses côtes, vous vous creusez un horrible sillon au-dessus du nombril. Les négresses, qui se taillent les dents en pointe et qui se fendent les lèvres pour y introduire un disque de bois, se défigurent avec moins de barbarie. Car, enfin, on conçoit qu'il reste encore de la splendeur féminine à une créature qui s'est passé un anneau dans les cartilages du nez et dont la lèvre est distendue par une rondelle d'acajou grande comme ce pot de pommade. Mais la dévastation est entière quand la femme exerce ses ravages dans le centre sacré de son empire.

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Chevalier, après avoir remis son costume de ville, s'assit dans une baignoire, à côté de madame Doulce. Il contemplait Félicie, menue et lointaine sur la scène. Et, se rappelant qu'il l'avait tenue entre ses bras dans sa mansarde de la rue des Martyrs, il pleura de douleur et de rage.

Ils s'étaient rencontrés, l'année précédente, dans une fête donnée sous le patronage du député Lecureuil, au bénéfice des artistes pauvres du neuvième arrondissement. Il avait rôdé autour d'elle, muet, affamé, les dents longues et les yeux flamboyants. Et, durant quinze jours, il l'avait poursuivie sans repos. Elle, froide et tranquille, avait semblé l'ignorer; puis elle avait cédé tout d'un coup et si brusquement que, ce jour-là, en la quittant, radieux et surpris encore, il lui avait dit une bêtise. Il lui avait dit: «Moi, qui te croyais en porcelaine!...» Durant trois mois entiers, il avait goûté des joies aiguës comme la douleur. Puis Félicie était devenue fuyante, lointaine, étrangère. Maintenant, elle ne l'aimait plus. Il en cherchait la raison sans pouvoir la trouver. Il souffrait de n'être plus aimé; il souffrait plus encore d'être jaloux. Sans doute, aux premières et belles heures de son amour, il n'avait pas ignoré que Félicie eût un amant, Girmandel, huissier rue de Provence; et il en avait été malheureux. Mais, ne le voyant jamais, il s'en faisait une idée si confuse et si mal déterminée que sa jalousie se perdait dans le vague. Félicie lui disait qu'avec Girmandel elle n'avait jamais pris aucune part à ce qui se passait, ni même essayé de feindre; il la croyait. Et c'était pour lui une vive satisfaction. Elle lui disait encore que depuis longtemps, depuis des mois, Girmandel n'était pour elle qu'un ami, et il la croyait. Enfin, il trompait l'huissier et sentait agréablement cet avantage. Il avait appris aussi que Félicie, qui achevait sa seconde année de Conservatoire, ne s'était pas refusée à son professeur. Mais la peine qu'il en avait ressentie était adoucie par la considération d'un usage auguste et séculaire. Maintenant, Robert de Ligny lui causait d'intolérables souffrances. Depuis quelque temps, il le trouvait sans cesse près d'elle. Qu'elle aimât Robert, il n'en pouvait douter. Et si parfois il pensait qu'elle ne s'était pas encore donnée à cet homme, c'était sans raison et seulement pour soulager de temps en temps sa souffrance.

Des applaudissements réguliers éclatèrent au fond du théâtre et quelques messieurs de l'orchestre, avec un léger murmure des lèvres, battirent des mains lentement et sans bruit. Nanteuil venait de donner sa dernière réplique à Jeanne Perrin.

—Brava! brava! Elle est délicieuse, cette petite, soupira madame Doulce.

Dans sa jalouse rage, Chevalier fut mauvais camarade. Il posa un doigt sur son front:

—Elle joue avec ça.

Puis, étendant la main sur son cœur:

—C'est avec ça qu'il faut jouer.

—Merci, mon ami, merci! murmura madame Doulce, reconnaissant dans ces maximes sa louange manifeste.

Elle disait, en effet, qu'on ne joue bien qu'en jouant avec son cœur elle professait que, pour exprimer fortement une passion, il faut l'éprouver, et qu'il est nécessaire de sentir les impressions qu'on doit rendre. Elle se donnait volontiers en exemple. Reine tragique, après avoir vidé sur la scène une coupe de poison, elle avait eu toute la nuit les entrailles en feu. Elle disait néanmoins: «L'art dramatique est un art d'imitation, et l'on imite d'autant mieux un sentiment qu'on ne l'éprouve pas.» Et, pour illustrer cette maxime, elle trouvait encore des exemples dans sa carrière triomphale.

Elle poussa un long soupir:

—Cette petite est admirablement douée. Mais il faut la plaindre: elle vient dans de mauvais jours. Il n'y a plus de public, plus de critique, plus de pièces, plus de théâtres, plus d'artistes. C'est la décadence de l'art.

Table of contents

Inside this edition

  1. 01Full text
  2. 02I
  3. 03II
  4. 04III
  5. 05IV
  6. 06V
  7. 07VI
  8. 08VII
  9. 09VIII
  10. 10IX
  11. 11X
  12. 12XI
  13. 13XII
  14. 14XIII
  15. 15XIV
  16. 16XV
  17. 17XVI
  18. 18XVII
  19. 19XVIII
  20. 20XIX
  21. 21XX

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