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French Edition

Literature

La Maison du péché

French BooksWhale Edition by Marcelle Tinayre

Dans une vieille demeure provinciale, convictions religieuses, passions et souvenirs familiaux mettent à l’épreuve le désir de vivre et d’aimer.

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Book introduction

La Maison du péché

Marcelle Tinayre oppose, dans La Maison du péché, l’élan des sentiments aux exigences d’un univers marqué par la foi et les traditions familiales. La maison des Chanteprie devient le lieu où s’affrontent des conceptions différentes de l’amour, du devoir et du salut. Le roman accorde une place importante aux paysages, aux voix intérieures et aux tensions que les convictions imposent aux relations humaines.

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Marcelle Tinayre est mort en 1948 ; l’œuvre a paru en 1902. Cette édition reprend le texte français original du domaine public, sans notes ni ajouts éditoriaux modernes.

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À mon Amie Marceline Hennequin

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« Qu’en tout temps tes vêtements soient blancs et que l’huile parfumée coule sur ta tête. Jouis de la vie avec la femme que tu aimes, durant les jours rapides que Dieu t’a donnés sous le soleil, – car il n’y a ni œuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse dans le séjour des morts où tu vas en hâte… »

(ECCLÉSIASTE, IX.)

Des rideaux blancs, suspendus sur la profonde embrasure de la fenêtre, tamisaient un jour laiteux, déjà pâlissant. Ils enfermaient, comme dans une claire chapelle, l’enfant qui lisait et rêvait.

Le salon provincial, orné de boiseries et de solives, meublé d’acajou ancien, plus vaste et plus froid, à cette heure crépusculaire. Les cadres symétriques des portraits, accrochant un reflet de jour, montraient çà et là le profil d’un rinceau brillant et la nervure d’une acanthe. Mais l’ombre, déjà épaisse aux angles des murs, gagnait insensiblement. La lumière défaillante reculait, reculait encore, et retenue par les mousselines de la fenêtre, languissait un instant dans leur trame avant de s’évanouir.

De l’enfant penché vers son livre, on ne distinguait que le vêtement noir, éclairé par la ligne pâle du col, et, sur les cheveux d’un blond de cendre, un peu d’or frissonnant qui s’éteignait.

Près de la cheminée, une forme de femme assise remua confusément, dans les demi-ténèbres. Une voix murmura :

« J’entends la trompe du courrier. L’omnibus traverse la place. Écoutez, Augustin… »

Une vibration sourde, venue de loin, mourait contre les vitres.

« Oui, dit l’enfant, M. Forgerus arrive à Hautfort.

– Je regrette qu’il n’ait pu venir, ce matin, à la messe de première communion, mais il était fatigué par ce grand voyage. C’est un homme de faible santé. »

Augustin ne répondit pas. Il feuilletait le vieux volume in-quarto, lourd à ses mains frêles. C’était un Martyrologe de 1638, illustré de gravures au burin. On y voyait des brasiers flambants, des colonnades, des proconsuls à casque et à cuirasse, des martyrs boursouflés, des lions à perruque et de grands anges porteurs de palmes, projetés la tête en bas, dans leurs draperies volantes.

« Fermez votre livre. La nuit vient. Jacquine apportera la lampe tout à l’heure, reprit la voix. Vous pouvez rejoindre monsieur et mademoiselle Courdimanche sur la terrasse, si cela vous fait plaisir.

– Non, maman. Je suis très bien ici, avec vous.

– Soit ! Un jour de première communion, il faut éviter même les plaisirs innocents. Reposez-vous en pensant à Dieu, mon fils.

– Oh ! cette fois, j’entends la voiture ! » s’écria Augustin.

Le front appuyé aux vitres fraîches, il guettait l’apparition du nouvel hôte dans le chemin roide qui grimpait entre deux haies, vers la maison. Ce logis patrimonial des Chanteprie, bâti sur l’extrême bord d’un plateau, domine la pente rapide où s’étage Hautfort-le-Vieux. À droite, le donjon couronne de ses tours ruinées la masse verdoyante du jardin municipal. La porte Bordier, autre fragment de la forteresse, enjambe la rue qui descend à pic vers la place de l’Église et l’hôpital du comte Godefroy. Ce cintre de pierre moussue découpe un morceau de paysage – toits enchevêtrés, pavés disjoints, fonds bleuâtres, – précis comme un dessin d’Albert Durer. À mi-côte, Saint-Jean-de-Hautfort élève un portail Renaissance, un vaisseau soutenu par des arcs-boutants gothiques, un clocher restauré au XVIIe siècle. Entre les arcades de brique d’un petit cloître, les chapelles et les cyprès du cimetière apparaissent à vol d’oiseau. Çà et là, parmi les groupes de maisons, on devine les coudes, les lacets des rues, les petites places plantées de tilleuls en charmilles. La cendre du soir éteint dans une harmonie grise le sombre violet des ardoises, le vermillon des tuiles neuves, le brun rougeâtre des vieux toits. Des fumées montent. Sous la pâleur irisée du vaste ciel, à droite et à gauche, des ondulations boisées s’allongent, en demi-cercle, et, vers le Nord, s’échancrent largement pour découvrir un horizon de plaine, infini et bleuissant comme la mer.

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Une servante, âgée, très haute, très maigre, coiffée d’un bonnet noir, entra dans le salon. Elle déposa sur la cheminée une lampe de porcelaine commune dont la lueur fit bleuir les fenêtres. M. Forgerus restait immobile, un peu gêné, son chapeau à la main.

C’était un homme de cinquante ans, chauve, à barbe grise, le nez aquilin, les sourcils gros, le regard ferme et circonspect. Il tenait de l’universitaire et de l’ecclésiastique. Sa redingote était fort démodée, et le cordon de son binocle cassé et renoué en plusieurs endroits.

« Soyez le bienvenu, monsieur, dit Mme de Chanteprie. Vous n’êtes pas trop fatigué de ce long voyage ?… M. de Grandville se porte bien ?… Il ne songe pas à revenir en France ?

– L’abbé de Grandville est en parfaite santé, malgré son grand âge, répondit M. Forgerus. Il appartient, corps et âme, à son cher collège de Beyrouth. Certes, si j’avais mieux supporté le climat de la Syrie, je n’aurais pas quitté mon vénérable ami. Mais j’espère lui revenir, madame, dans sept ou huit ans, quand votre fils n’aura plus besoin de mes leçons. »

Mme de Chanteprie appela :

« Augustin ! Venez saluer et remercier M. Forgerus qui veut bien se charger de vous.

– Nous serons de bons amis, j’en suis sûr, dit Forgerus, en posant les mains sur les cheveux blonds de son élève comme pour prendre possession d’Augustin.

– Je tâcherai de mériter vos bontés, monsieur. »

L’enfant paraissait accablé de fatigue et d’émotion, et ses cils penchaient sur ses prunelles bleues pareilles à des violettes fanées.

« Montez dans votre chambre jusqu’au dîner : Jacquine vous donnera de la lumière…

– Oui, mon fieu, dit la servante. Venez. »

Mme de Chanteprie s’était rassise, le buste droit, les coudes à peine appuyés. Sa figure fine, entre des bandeaux blonds, n’exprimait aucun autre sentiment qu’une douceur impassible. Elle avait le teint jaune des recluses, – plus jaune près de l’éclatante blancheur d’un col uni, – un front haut, serré aux tempes, un nez délicat, une bouche scellée par l’habitude du silence, des yeux sans lumière et sans couleur, dont le regard semblait tourné en dedans, vers le mystère intérieur de l’âme.

« Je vous dois la vérité, madame, dit M. Forgerus. Lorsque M. de Grandville me proposa de revenir en France pour faire l’éducation de votre fils, j’éprouvai quelque répugnance. Quitter ce collège que nous avions fondé ensemble, abandonner mes élèves, mes travaux, pour une misérable raison de santé !… M. de Grandville insista. Il me dépeignit votre caractère, votre existence, la difficulté où vous étiez de trouver un homme qui pût instruire votre enfant, près de vous. Il affirma que j’étais cet homme, malgré mes imperfections, et que je ne pouvais refuser une tâche imposée par Dieu.

– L’abbé de Grandville a raison. Vous ferez œuvre utile, monsieur, et vous augmenterez vos mérites devant le Seigneur, si, par vos soins, mon fils remplit mes espérances. Dès ce jour, ma maison vous est ouverte ; ma gratitude vous est acquise… Vous connaissez l’histoire des Chanteprie ? Vous savez comment ils sacrifièrent affections, repos, fortune, à ce qu’ils croyaient être la vérité ? Eh bien, ce n’est pas leur doctrine, c’est leur constance qu’il faut donner en exemple à Augustin. Fils des Chanteprie, il doit rester Chanteprie, attaché à sa foi plus qu’à ses biens, plus qu’à sa fortune, plus qu’à sa vie. Oui, dans ce siècle d’impiété et d’insolence où tant de chrétiens se relâchent et se déshonorent par des compromissions, je veux que mon fils soit un chrétien véritable, chrétien par ses sentiments et par ses actes, scrupuleux, tenace, intransigeant.

Table of contents

Inside this edition

  1. 01Dédicace
  2. 02I
  3. 03II
  4. 04III
  5. 05IV
  6. 06V
  7. 07VI
  8. 08VII
  9. 09VIII
  10. 10IX
  11. 11X
  12. 12XI
  13. 13XII
  14. 14XIII
  15. 15XIV
  16. 16XV
  17. 17XVI
  18. 18XVII
  19. 19XVIII
  20. 20XIX
  21. 21XX
  22. 22XXI
  23. 23XXII
  24. 24XXIII
  25. 25XXIV
  26. 26XXV
  27. 27XXVI
  28. 28XXVII
  29. 29XXVIII
  30. 30XXIX
  31. 31XXX
  32. 32XXXI
  33. 33XXXII
  34. 34XXXIII

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