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French Edition

Literature

La Rebelle

French BooksWhale Edition by Marcelle Tinayre

Josanne cherche une indépendance matérielle et affective dans un monde où le travail des femmes reste soumis aux préjugés.

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Book introduction

La Rebelle

Marcelle Tinayre suit Josanne dans le Paris du travail journalistique, des responsabilités familiales et des choix amoureux. Sa relation avec Noël met à l’épreuve les idées d’émancipation que les personnages défendent ou contestent. En trente-neuf chapitres, ce roman français examine les contradictions entre autonomie féminine, respectabilité sociale, désir et dépendance économique au début du vingtième siècle.

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Marcelle Tinayre est morte en 1948 ; l’œuvre a paru en 1905. Cette édition utilise le texte français original diffusé par Project Gutenberg, sans les ajouts éditoriaux modernes, les illustrations ni les annotations.

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La pluie et le soleil brillaient ensemble sur les ardoises grises du Sénat. Rue de Médicis, l’asphalte miroitait; les arbres nus secouaient des gouttes cristallines. Une vitre, au dernier étage d’une maison, s’alluma. L’averse, inégale et fraîche, dans le crépuscule d’argent, était déjà printanière.

Josanne, brune, svelte et vive, avec sa robe de drap noir, sa toque noire, sa cravate de tulle blanc, semblait la première hirondelle de ce printemps qui allait venir.

Elle tenait sa jupe de la main gauche et, de la main droite, son parapluie ouvert. L’étoffe souple, tirée, tendue de côté, moulait la jolie taille et les jolies hanches. Le volant du jupon, en taffetas plissé, découvrait les minces bottines. Toute la personne de Josanne avait un air de hardiesse défensive, la libre allure qui révèle la fille émancipée ou la femme sans époux,—seule dans la rue, seule dans la vie...

Pourtant, les yeux de Josanne, le sourire de Josanne, sous la voilette, étaient tristes et tendres, un peu languissants. L’amour avait touché ces yeux et ce sourire.

Un jeune homme qui flânait tourna la tête: «Gentille... oh! gentille!...» Un monsieur mûr suivit la passante: il parlait d’un petit dîner «chez Foyot, d’une soirée... à l’Odéon... Puis, il expliqua ses convoitises. Josanne, sans fureur, répondit:

—Imbécile!...

Le jeune homme s’en alla, content. L’homme mûr s’en alla, vexé. Josanne gagna les arcades de l’Odéon. Il pleuvait encore, et soudain, un bec de gaz allumé, jaune et clignotant, attrista le crépuscule.

Six heures...

Un enfant blond et bouclé, pareil à l’amour en guenilles, offrit les violettes de son panier:

—M’selle, fleurissez-vous!...

Josanne, de ses doigts gantés, mania les bouquets ronds, couchés sur la fougère humide: des feuilles de lierre, dures et veinées, comme ciselées dans le fer, formaient une étoile sombre, à cinq pointes, autour des violettes pâles.

—C’est de la Parme, m’selle, et c’est trois sous.

Josanne donna les trois sous, choisit un bouquet. Elle fermait les paupières en respirant le parfum et elle songeait:

«Tout le monde m’appelle mademoiselle, ce soir... Et moi-même, je me sens très jeune. Pourquoi?...»

Elle savait bien pourquoi, et ses yeux, d’un bleu plus foncé que les violettes, s’émurent devant l’image évoquée:

«Maurice!...»

Elle attendait son amant...

Aux bureaux du Monde féminin, revue d’art, de littérature et de modes, où Josanne était, tout humblement, secrétaire de la secrétaire de la rédaction, elle avait trouvé un billet de Maurice Nattier:

«Je dois aller chez ma mère vers cinq heures, et je dînerai à Passy, chez Lamberthier... L’Odéon est sur mon chemin et sur le vôtre: attendez-moi devant le bureau des omnibus à six heures. Je serai exact, cette fois... Mille tendresses de votre ami...»

Sous les initiales de la signature, il y avait un post-scriptum:

«Accordez-moi pourtant le quart d’heure de grâce...»

Josanne avait compris: Maurice viendrait à six heures et demie,—s’il venait!

Que de fois, pendant ces quatre années, si tristes de leur liaison, que de fois elle l’avait attendu ainsi, dans un bureau d’omnibus, dans un jardin public, dans une église, comptant les minutes sous le regard amusé des passants!... Que de fois elle était partie, pleurante, humiliée, parce qu’il n’était pas venu!... Il l’aimait, pourtant,—quand il était là,—il l’aimait à sa façon négligente et douce, un peu lâche: et il était trop faible pour se reprendre, trop prudent pour se donner tout à fait, jaloux de sa maîtresse et regrettant presque qu’elle ne lui fournît point le prétexte d’une rupture...

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La demie de six heures sonna. Pour la deuxième fois, Josanne faisait le tour des galeries, s’arrêtant parfois pour feuilleter des revues et des livres. Les commis, en souriant, la dévisageaient.

«Mon Dieu!... pourvu qu’il vienne!... Il faut que je sois rentrée à sept heures. Pierre a besoin de moi... Et le petit!... Il était bien pâlot, ce matin!... La femme de ménage brûlera le dîner ou cassera des assiettes, comme l’autre jour... J’aurai une scène, sûrement. Ah! Maurice!... Maurice!...»

Elle avait les pieds glacés, les joues ardentes, et la colère chauffait sa tristesse, l’enfiévrait.

Autour de l’Odéon, la nuit, la pluie, le glouglou du ruisseau gonflé, l’éclaboussement des flaques... Des gens se réfugiaient sous les arcades, pour s’abriter et, des parapluies mouillés, l’eau dégoulinait sur le dallage.

Six heures trois quarts...

Josanne, la tête vide, les jambes fléchissantes, s’accotait à l’éventaire de la librairie Marpon. Les livres, dans leur robe jaune ou blanche, sollicitaient la curiosité des passants. Quelques-uns s’ornaient de dessins galants ou de photographies d’après nature. Ce n’étaient que jupons troussés, bas noirs, pantalons, corsets délacés, gorge au vent,—le déshabillé plus obscène que le nu, la pornographie pénible et sans grâce.

«Ça, l’amour?» pensait Josanne...

Elle n’était pas bégueule; la franchise d’un trait, la nudité d’un mot ne l’offusquaient point, mais elle aimait: elle avait la délicate pudeur de la femme amoureuse, et la volupté lui paraissait une chose secrète et redoutable qu’elle et son amant connaissaient seuls.

Elle prit un roman, au hasard, le feuilleta, le referma. Elle parcourut un volume de critique qui l’ennuya et un recueil de poèmes mystiques bêtes comme des fleurs en papier...

«La Travailleuse... C’est le livre que j’ai vu sur la table de mademoiselle Bon... Encore un roman féministe... ou antiféministe... C’est la mode!»

Non, ce n’était pas un roman: c’était une longue et minutieuse étude sur les professions et métiers féminins. Il y avait beaucoup de chiffres, et des notes, et des citations, et des tableaux statistiques.

Josanne lut quelques pages au hasard: l’Ouvrière d’usine... l’Employée... la Femme et les Carrières libérales... la Concurrence féminine et ses Conséquences économiques... Esquisse d’une nouvelle moralité féminine.

Cela, c’était le dernier chapitre, la conclusion.

«... Que le travail des femmes soit un bien ou un mal, je l’ignore et l’avenir seul nous le dira, mais c’est une nécessité que la femme subit sans l’avoir désirée, c’est un fait qui s’impose et qu’il nous faut accepter avec toutes ses conséquences. Et la plus importante de toutes, c’est la révolution morale qui paraît être l’effet et non la cause de la révolution économique.

»Ce n’est point parce que la femme s’est affranchie moralement qu’elle a souhaité conquérir son indépendance matérielle. A l’usine, à l’atelier, au magasin, au bureau, à l’école, au laboratoire elle eût préféré, peut-être, l’amour protecteur de l’homme et les tendres servitudes du foyer. Mais l’homme a fermé son foyer à la fille pauvre... Et la fille pauvre, qui répugne à se vendre et ne consent pas à mourir de faim, a essayé de vivre hors du foyer, sans le secours de l’homme. Elle est donc allée où elle pouvait gagner sa vie, dans le domaine réservé de tout temps à l’activité féminine, et elle a envahi bientôt le domaine réservé à l’activité masculine... Elle a mis son orgueil à donner tout son effort, à employer toutes ses énergies, à développer sa personnalité. Et elle s’est aperçue, alors, qu’elle avait mérité, qu’elle pouvait conquérir autre chose que le pain quotidien, les vêtements et le logis: l’indépendance morale, le droit de penser, de parler, d’agir, d’aimer à sa guise, ce droit que l’homme avait toujours pris, et qu’il lui avait refusé toujours.

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—Josanne!

Elle s’arrêta. Maurice Nattier, descendu d’un fiacre, l’appelait.

—Venez, je vous emmène!... Allons, vite!

—Mais...

—Mais quoi? Je dîne à Passy. Nous causerons en route, et la voiture vous reconduira chez vous... Eh bien, vous ne voulez pas? vous êtes fâchée?... C’est parce que je suis en retard?... Ce n’est pas ma faute, je vous jure... Ma mère m’a retenu... J’ai téléphoné à votre journal pour vous avertir de ne pas m’attendre, mais vous veniez de partir.

Elle dit tristement:

—Vous vous étiez résigné bien vite à ne pas me voir!

—Josanne, mon amie...

—Maintenant il est trop tard. Il faut que je rentre...

—Quelle malchance!... C’est que je ne sais plus, moi, quand je serai libre...

Elle leva sur lui ses yeux désolés:

—Eh bien, j’irai avec vous, un moment... jusqu’à la Seine.

—Allons!

Il la fit monter avant lui, et, pendant qu’il donnait l’adresse au cocher, elle le regardait avidement, blond, pâle, mince dans la lourde pelisse sombre.

—Josanne, mon petit, tu m’en veux?

—Oui, dit-elle, oui, je t’en veux! Tu n’as pas de cœur, tu n’as pas de tact, tu n’as pas...

—Là! là!... comme tu es méchante, ce soir!...

—Tu m’humilies à plaisir, tu te moques de moi... L’autre jour, je t’ai attendu, au journal: tu m’as envoyé une dépêche... Ce soir, tu as téléphoné pour remettre notre rendez-vous... Tu ne m’écris plus jamais!... Ah! je suis lasse de tout, lasse de toi, lasse de l’amour, lasse de la vie!...

—Eh bien, vraiment, tu es gentille, mon petit!... En voilà, un accueil!... Moi qui ai bousculé maman, bâclé trois lettres et congédié très impoliment un ami, pour me rendre libre!... Non, tu es extraordinaire!... Je te donne de ma vie tout ce que je peux te donner. Est-ce ma faute si cette part est restreinte? Que diable! il n’y a pas que l’amour dans l’existence! Il faut se faire une raison! Tu as ton ménage, ton journal; moi, j’ai mes affaires, ma famille, mes relations...

—Mais tu es libre, toi! Et moi, je suis tenue, serrée par mille liens... Et cependant je trouve le moyen de te voir, de t’écrire... Ah! non, laisse-moi, je ne veux pas que tu m’embrasses, je veux que tu me répondes!

—Quoi? Que puis-je te dire? Tu souffres?... Me crois-tu donc très heureux? C’est la fatalité de notre situation. Nous avons fait une folie... Oh! je ne la regrette pas! Mais c’était une folie tout de même... J’aurais dû être plus fort, plus maître de moi!... J’aurais dû m’éloigner... Que de malheurs évités!... Tu vois; je ne suis pas injuste, puisque j’avoue mes torts.

—Mais tu n’es pas heureux! dit-elle dans un sanglot. C’est cela, Maurice, qui est épouvantable!... Après tout ce que j’ai supporté,—et sans me plaindre!—pour l’amour de toi, je t’entends dire que tu n’es pas heureux!... Malgré tout, je ne regrette pas de t’avoir aimé... Je regrette seulement que tu ne m’aies pas aimée davantage...

—Je t’ai beaucoup aimée, Josanne...

—Ah! pas assez, puisque tu as des regrets!... Mais, dis-moi, franchement, qu’ai-je fait? En quoi t’ai-je déplu?... Me reproches-tu quelque chose!... Je t’ai fidèlement aimé, mon chéri; je n’ai pas encombré ta vie; je ne t’ai rien demandé, que ta tendresse... Tu n’as su de mes chagrins et de mes souffrances que ce que je ne pouvais pas, absolument pas, te cacher... L’enfant même... oh! laisse-moi te parler de lui!... je croyais qu’il serait un lien entre nous, un lien si fort!...

Table of contents

Inside this edition

  1. 01I
  2. 02II
  3. 03III
  4. 04IV
  5. 05V
  6. 06VI
  7. 07VII
  8. 08VIII
  9. 09IX
  10. 10X
  11. 11XI
  12. 12XII
  13. 13XIII
  14. 14XIV
  15. 15XV
  16. 16XVI
  17. 17XVII
  18. 18XVIII
  19. 19XIX
  20. 20XX
  21. 21XXI
  22. 22XXII
  23. 23XXIII
  24. 24XXIV
  25. 25XXV
  26. 26XXVI
  27. 27XXVII
  28. 28XXVIII
  29. 29XXIX
  30. 30XXX
  31. 31XXXI
  32. 32XXXII
  33. 33XXXIII
  34. 34XXXIV
  35. 35XXXV
  36. 36XXXVI
  37. 37XXXVII
  38. 38XXXVIII
  39. 39XXXIX

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