
French Edition
Literature
Le Désespéré
French BooksWhale Edition by Léon Bloy
Caïn Marchenoir affronte la misère et le monde des lettres, dans un roman de colère, de foi et d’absolu.
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Book introduction
Le Désespéré
Le Désespéré place Caïn Marchenoir face à une société littéraire et journalistique qu’il juge dominée par la complaisance et l’argent. Sa pauvreté, ses amitiés et sa relation avec Véronique donnent une dimension intime à cette révolte. Dans les soixante-dix sections du roman, Léon Bloy fait se rencontrer satire, souffrance, exigence religieuse et recherche d’un amour qui résiste à l’abandon.
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Léon Bloy est mort en 1917 ; l’œuvre a paru en 1887. Cette édition utilise le texte original français en domaine public provenant de Project Gutenberg, sans annotations ni ajouts éditoriaux modernes.
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Quand vous recevrez cette lettre, mon cher ami, j'aurai achevé de tuer mon père. Le pauvre homme agonise et mourra, dit-on, avant le jour.
«Il est deux heures du matin. Je suis seul, dans une chambre voisine, la vieille femme qui le garde m'ayant fait entendre qu'il valait mieux que les yeux du moribond ne me rencontrassent pas et qu'on m'avertirait quand il en serait temps.
«Je ne sens actuellement aucune douleur ni aucune impression morale nettement distincte d'une confuse mélancolie, d'une indécise peur de ce qui va venir. J'ai déjà vu mourir et je sais que, demain, ce sera terrible. Mais, en ce moment, rien; les vagues de mon cœur sont immobiles. J'ai l'anesthésie d'un assommé. Impossible de prier, impossible de pleurer, impossible de lire. Je vous écris donc, puisqu'une âme livrée à son propre néant n'a d'autre ressource que l'imbécile gymnastique littéraire de le formuler.
«Je suis parricide, pourtant, telle est l'unique vision de mon esprit! J'entends d'ici l'intolérable hoquet de cette agonie qui est véritablement mon œuvre,—œuvre de damné qui s'est imposée à moi avec le despotisme du destin!
«Ah! le couteau eût mieux valu, sans doute, le rudimentaire couteau du chourineur filial! La mort, du moins, eût été, pour mon père, sans préalables années de tortures, sans le renaissant espoir toujours déçu de mon retour à l'auge à cochons d'une sagesse bourgeoise; je serais fixé sur la nature légalement ignominieuse d'une probable expiation; enfin, je ne resterais pas avec cette hideuse incertitude d'avoir eu raison de passer sur le cœur du malheureux homme pour me jeter aux réprobations et aux avanies démoniaques de la vie d'artiste.
«Vous m'avez vu, mon cher Alexis, coiffé d'une ordure cylindrique, dénué de vêtements, de souliers, de tout enfin, excepté de l'apéritive espérance. Cependant, vous me supposiez un domicile conjecturable, un semblant de subsides intermittents, une mamelle quelconque aux flancs d'airain de ma chienne de destinée et vous ne connûtes pas l'irréprochable perfection de ma misère.
«En réalité, je fus un des Dix-Mille retraitants sempiternels de la famine parisienne,—à qui manquera toujours un Xénophon,—qui prélèvent l'impôt de leur fringale sur les déjections de la richesse et qui assaisonnent à la fumée de marmites inattingibles et pénombrales, la symbolique croûte de pain récoltée dans un urinoir.
«Tel a été le vestibule de mon existence d'écrivain,—existence à peine changée, d'ailleurs, même aujourd'hui que je suis devenu quasi célèbre. Mon père le savait et en mourait de honte.
«Excellent théologien maçonnique, adorateur de Rousseau et de Benjamin Franklin, toute sa jurisprudence critique était d'arpenter le mérite à la toise du succès. À ce point de vue, Dumas père et Béranger lui paraissaient des abreuvoirs suffisants pour toutes les soifs esthétiques.
«Il me chérissait, cependant, à sa manière. Avant que j'eusse fini de baver dans mes langes, avant même que je vinsse au monde, il avait soigneusement marqué toutes les étapes de ma vie, avec la plus géométrique des sollicitudes. Rien n'avait été oublié, excepté l'éventualité d'une pente littéraire. Quand il devint impossible de nier l'existence du chancroïde, sa confusion fut immense et son désespoir sans bornes. Ne discernant qu'une révolte impie dans le simple effet d'une intransgressable loi de nature, mais absolument pénétré de son impuissance, il me donna, néanmoins, une dernière preuve de la plus inéclairable tendresse en ne me maudissant jamais tout à fait.
«Mon Dieu! que la vie est une horrible dégoûtation! Et combien il serait facile aux sages de ne jamais faire d'enfants! Quelle idiote rage de se propager! Une continence éternelle serait-elle donc plus atroce que cette invasion de supplices qui s'appelle la naissance d'un enfant de pauvre?
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Cette lettre, aussi maladroite que dénuée d'illusions juvéniles, était adressée, rue de Babylone, à M. Alexis Dulaurier, l'auteur célèbre de Douloureux Mystère.
Les relations de celui-ci avec Marchenoir dataient de plusieurs années. Relations troublées, il est vrai, par l'effet de prodigieuses différences d'idées et de goûts, mais restées à peu près cordiales.
À l'époque de leur rencontre, Dulaurier, non encore entré dans l'étonnante gloire d'aujourd'hui, vivait obscurément de quelques nutritives leçons triées pour lui, avec le plus grand soin sur le tamis de ses relations universitaires. Il venait de publier un volume de vers byroniens de peu de promesses, mais suffisamment poissés de mélancolie pour donner à certaines âmes liquides le mirage du Saule de Musset sur le tombeau d'Anacréon.
Aimable et de verve abondante,—tel qu'il est encore aujourd'hui,—sans l'érésipèle de vanité qui le défigure depuis ses triomphes, son petit appartement du Jardin des Plantes était alors le lieu d'un groupe fervent et cénaculaire de jeunes écrivains, dispersés maintenant dans les entrecolonnements bréneux de la presse à quinze centimes. Le plus remarquable de tous était cet encombrant tsigane Hamilcar Lécuyer, que ses goujates vaticinations anti-religieuses ont rendu si fameux.
Alexis Dulaurier, ami, par choix, de tout le monde et, par conséquent, sans principes comme sans passions, comblé des dons de la médiocrité,—cette force à déraciner des Himalayas!—pouvait raisonnablement prétendre à tous les succès.
Quand l'heure fut venue, il n'eut qu'à toucher du doigt les murailles de bêtise de la grande Publicité pour qu'elles tombassent aussitôt devant lui et pour qu'il entrât, comme un Antiochus, dans cette forteresse imprenable aux gens de génie, avec les cent vingt éléphants futiles chargés de son bagage littéraire.
Sa prépondérante situation d'écrivain est désormais incontestable. Il ne représente rien moins que la Littérature française.
Bardé de trois volumes d'une poésie bleuâtre et frigide, en excellent acier des plus recommandables usines anglaises,—au travers de laquelle il peut défier qu'on atteigne jamais son cœur; inventeur d'une psychologie polaire par l'heureuse addition de quelques procédés de Stendhal au dilettantisme critique de M. Renan; sublime déjà pour les haïsseurs de toute virilité intellectuelle, il escalada enfin les plus hautes frises en publiant les deux premiers romans d'une série dont nul prophète ne saurait prévoir la fin, car il est persuadé d'avoir trouvé sa vraie voie.
Il faut penser à l'incroyable anémie des âmes modernes dans les classes dites élevées,—les seules âmes qui intéressent Dulaurier et dont il ambitionne le suffrage,—pour bien comprendre l'eucharistique succès de cet évangéliste du Rien.
Raturer toute passion, tout enthousiasme, toute indépendance généreuse, toute indécente vigueur d'affirmation; fendre en quatre l'ombre de poil d'un sénile fantôme de sentiment, faire macérer, en trois cents pages, d'impondérables délicatesses amoureuses dans l'huile de myrrhe d'une chaste hypothèse ou dans les aromates d'un élégant scrupule; surtout ne jamais conclure, ne jamais voir le Pauvre, ne jamais s'interrompre de gémir avec lord Byron sur l'aridité des joies humaines; en un mot, ne jamais ÉCRIRE;—telles furent les victuailles psychologiques offertes par Dulaurier à cette élite dirigeante engraissée dans tous les dépotoirs révolutionnaires, mais qui, précisément, expirait d'une inanition d'aristocratie.
Après cela, que pouvait-on refuser à ce nourrisseur? Tout, à l'instant, lui fut prodigué: l'autorité d'un augure, les éditions sans cesse renouvelées, la survente des vieux bouillons, les prix académiques, l'argent infini, et jusqu'à cette croix d'honneur si polluée, mais toujours désirable, qu'un artiste fier, à supposer qu'il l'obtînt, n'aurait même plus le droit d'accepter!
Le fauteuil d'immortalité lui manque encore. Mais il l'aura prochainement, dût-on faire crever une trentaine d'académiciens pour lui assurer des chances!
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L'imploration postale de ce Marchenoir au prénom si étrange était donc doublement inhabile. Elle étalait une complète misère, la chose du monde la plus inélégante aux yeux d'un pareil dandy de plume, et laissait percer, dans les dernières lignes, un vague, mais irrémissible mépris, dont l'infortuné pétitionnaire, inexpert au maniement des vanités, et, d'ailleurs, anéanti, ne s'était pas aperçu. Il avait même cru, dans son extrême fatigue, pousser assez loin la flatterie et il s'était dit, avec le geste de lancer un trésor à la mer, que son effrayante détresse exigeait un tel sacrifice.
Dulaurier et lui ne se voyaient presque plus depuis des années. Une sorte de curiosité d'esprit les avait poussés naguère l'un vers l'autre. Pendant des saisons on les avait vus toujours ensemble,—la misanthropie enflammée du bohème qui passait pour avoir du génie, faisant repoussoir à la sceptique indulgence de l'arbitre futur des hautes finesses littéraires.
Dès la première minute de succès, Dulaurier sentit merveilleusement le danger de remorquer plus longtemps ce requin, aux entrailles rugissantes qui allait devenir son juge et, suavement, il le lâcha.
Marchenoir trouva la chose très simple, ayant déjà pénétré cette âme. Ce ne fut ni une rupture déclarée, ni même une brouille. Ce fut, de part et d'autre, comme une verte poussée d'indifférence entre les intentions inefficaces dont cette amitié avait été pavée. On avait eu peu d'illusions et on ne s'arrachait aucun rêve.
De loin en loin, une poignée de main et quelques paroles distraites quand on se rencontrait. C'était tout. D'ailleurs, le rayonnant Alexis montait de plus en plus dans la gloire, il devenait empyréen. Qu'avait-il à faire de ce guenilleux brutal qui refusait de l'admirer?
Un jour cependant, Marchenoir ayant réussi à placer quelques articles éclatants au Basile,—journal pituiteux à immense portée, dont le directeur avait eu passagèrement la fantaisie de condimenter la mangeoire,—Dulaurier se découvrit, tout à coup, un regain de tendresse pour cet ancien compagnon des mauvais jours, qui se présentait en polémiste et qui pouvait devenir un ennemi des plus redoutables.
Heureusement, ce ne fut qu'un éclair. Le journal immense, bientôt épouvanté des témérités scarlatines du nouveau venu et de son scandaleux catholicisme, s'empressa de le congédier. L'exécuté Marchenoir vit se fermer aussitôt devant lui toutes les portes des journaux, sympathiquement agités du même effroi et, plein de famine, évincé du festin royal de la Publicité, pour n'avoir pas voulu revêtir la robe nuptiale des ripaillants maquereaux de la camaraderie, il replongea dans les extérieures ténèbres d'où ne purent le tirer deux livres supérieurs, étouffés sans examen sous le silence concerté de la presse entière.
Le fatidique Dulaurier, qui n'avait jamais eu la pensée de secourir ce réfractaire d'une parcelle de son crédit de feuilletoniste influent, n'était, certes pas, homme à se compromettre en jouant pour lui les Bons Samaritains. Dans les rencontres peu souhaitées que leur voisinage rendait difficilement évitable, il sut se borner à quelques protestations admiratives, accompagnées de gémissements mélodieux et d'affables reproches sur l'intransigeance, au fond, pleine d'injustice, qui lui avait attiré cette disgrâce.
—Pourquoi se faire des ennemis? Pourquoi ne pas aimer tout le monde qui est si bon? L'Évangile, d'ailleurs, auquel vous croyez, mon cher Caïn, n'est-il pas là pour vous l'apprendre?
Il osait parler de l'Évangile!… et c'était pourtant vers cet homme que le naufragé Marchenoir se voyait réduit à tendre les bras!
Table of contents
Inside this edition
- 01I
- 02II
- 03III
- 04IV
- 05V
- 06VI
- 07VII
- 08VIII
- 09IX
- 10X
- 11XI
- 12XII
- 13XIII
- 14XIV
- 15XV
- 16XVI
- 17XVII
- 18XVIII
- 19XIX
- 20XX
- 21XXI
- 22XXII
- 23XXIII
- 24XXIV
- 25XXV
- 26XXVI
- 27XXVII
- 28XXVIII
- 29XXIX
- 30XXX
- 31XXXI
- 32XXXII
- 33XXXIII
- 34XXXIV
- 35XXXV
- 36XXXVI
- 37XXXVII
- 38XXXVIII
- 39XXXIX
- 40XL
- 41XLI
- 42XLII
- 43XLIII
- 44XLIV
- 45XLV
- 46XLVI
- 47XLVII
- 48XLVIII
- 49XLIX
- 50L
- 51LI
- 52LII
- 53LIII
- 54LIV
- 55LV
- 56LVI
- 57LVII
- 58LVIII
- 59LIX
- 60LX
- 61LXI
- 62LXII
- 63LXIII
- 64LXIV
- 65LXV
- 66LXVI
- 67LXVII
- 68LXVIII
- 69LXIX
- 70LXX
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