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French Edition

Literature

Le Double Jardin

French BooksWhale Edition by Maurice Maeterlinck

Seize essais de Maeterlinck rapprochent les jardins, les animaux, les voyages et les événements humains dans une méditation attentive.

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Book introduction

Le Double Jardin

Maurice Maeterlinck passe de la mort d’un petit chien à l’automobile, des abeilles aux fleurs et du hasard aux questions politiques. Les seize essais du Double Jardin suivent les correspondances entre le monde extérieur et la vie intérieure. L’observation concrète nourrit une réflexion sur la sincérité, la justice, la mort et nos manières de comprendre ce qui nous entoure. Le texte français conserve la diversité des sujets et des mouvements de pensée.

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Maurice Maeterlinck est mort en 1949. L’ouvrage a paru en 1904. Cette édition utilise le texte original français du domaine public.

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Preview chapterSUR LA MORT D’UN PETIT CHIENRead preview

J’ai perdu ces jours-ci un petit bouledogue. Il venait d’accomplir le sixième mois de sa brève existence. Il n’a pas eu d’histoire. Ses yeux intelligents se sont ouverts pour regarder Le monde et pour aimer les hommes, puis se sont refermés sur les secrets injustes de la mort.

L’ami qui me l’avait offert lui avait donné, peut-être par antiphrase, le nom assez imprévu de Pelléas. Pourquoi l’aurais-je débaptisé ? Un pauvre chien aimant, dévoué et loyal déshonore-t-il un nom d’homme ou de héros imaginaire ?

Pelléas avait un grand front bombé et puissant, pareil à celui de Socrate ou de Verlaine ; et sous un petit nez noir et ramassé comme une affirmation mécontente, de larges babines pendantes et symétriques faisaient de sa tête une sorte de menace massive, obstinée, pensive et triangulaire. Il était beau comme un beau monstre naturel qui s’est strictement conformé aux lois de son espèce. Et quel sourire d’obligeance attentive, d’innocence incorruptible, de soumission affectueuse, de reconnaissance sans bornes et d’abandon total illuminait, à la moindre caresse, cet adorable masque de laideur ! D’où émanait-il, au juste, ce sourire ? Des yeux ingénus et attendris ? des oreilles dressées vers les paroles de l’homme ? du front qui se déridait pour comprendre et aimer, des quatre dents minuscules, blanches et débordantes, qui sur les lèvres noires rayonnaient d’allégresse, ou du tronçon de queue qui, brusquement coudé, selon la coutume de la race, s’évertuait à l’autre extrémité pour attester la joie intime et passionnée qui remplissait un petit être heureux de rencontrer une fois de plus la main et le regard du dieu auquel il se livrait ?

Pelléas était né à Paris, et je l’avais emmené à la campagne. De bonnes grosses pattes, informes et pas encore figées, portaient mollement par les sentiers inexplorés de sa nouvelle existence sa tête énorme et grave, camuse et comme alourdie de pensées.

C’est qu’elle commençait, cette tête ingrate et un peu triste, pareille à celle d’un enfant surmené, le travail accablant qui écrase tout cerveau au début de la vie. Il lui fallait, en moins de cinq ou six semaines, faire pénétrer et organiser en elle une représentation et une conception satisfaisantes de l’univers. L’homme, aidé de toute la science de ses aînés et de ses frères, met trente ou quarante ans à esquisser cette conception ou plutôt à entasser autour d’elle, comme autour d’un palais de nuages, la conscience d’une ignorance qui s’élève ; mais l’humble chien doit la débrouiller seule en quelques jours ; et cependant, aux yeux d’un dieu qui saurait tout, n’aurait-elle pas à peu près le même poids et la même valeur que la nôtre ?…

Il s’agissait donc d’étudier la terre que l’on peut gratter et creuser, et qui parfois recèle de surprenantes choses : vers de terre et vers blancs, taupes, mulots, grillons ; il s’agissait de jeter vers le ciel, qui n’a pas d’intérêt puisque rien n’y est comestible, un seul regard qui le supprime une fois pour toutes ; de reconnaître l’herbe, l’herbe admirable et verte, l’herbe élastique et fraîche, champ de courses et de jeux, couche bienveillante et sans bornes où se cache le bon chiendent utile à la santé. Il s’agissait encore de faire pêle-mêle, des milliers de constatations urgentes et curieuses. Il fallait, par exemple, sans autre guide que la douleur, apprendre à calculer l’élévation des objets du haut desquels on peut s’élancer dans le vide, se convaincre qu’il est vain de poursuivre les oiseaux qui s’envolent, et qu’on ne peut grimper aux arbres pour y rattraper les chats qui vous conspuent ; distinguer les nappes de soleil, où le sommeil est délicieux, des flaques d’ombre où l’on grelotte ; remarquer avec stupéfaction que la pluie ne tombe pas dans les maisons, que l’eau est froide, inhabitable et dangereuse, tandis que le feu est bienfaisant à distance, mais terrible de près ; observer que les herbages, la cour des fermes et parfois les chemins sont hantés de gigantesques créatures pourvues de cornes menaçantes, monstres peut-être débonnaires, en tout cas silencieux, qu’on peut flairer assez indiscrètement sans qu’ils s’en formalisent, mais qui ne livrent pas leur arrière-pensée ; éprouver, à la suite d’expériences humiliantes et pénibles, qu’il n’est pas permis d’obéir indistinctement à toutes les lois de la nature dans la demeure des dieux ; reconnaître que la cuisine est le lieu privilégié et le plus agréable de cette demeure divine, bien qu’on n’y puisse séjourner à cause de la cuisinière, puissance considérable mais jalouse ; s’assurer que les portes sont des volontés importantes et capricieuses qui parfois mènent à la félicité, mais qui le plus souvent, hermétiquement closes, muettes et rigides, hautaines et sans cœur, restent sourdes à toutes les supplications ; admettre, une fois pour toutes, que les biens essentiels de l’existence, les bonheurs incontestables, généralement emprisonnés dans les marmites et les casseroles, sont inaccessibles ; savoir les regarder avec une indifférence laborieusement acquise, s’exercer à les ignorer en se disant qu’il s’agit là d’objets probablement sacrés, puisqu’il suffit de les effleurer du bout d’une langue respectueuse pour déchaîner, magiquement, la colère unanime de tous les dieux de la maison…

Preview chapterLE TEMPLE DU HASARDPreview

J’ai sacrifié, — car c’est un cruel sacrifice que de renoncer aux jeux incomparables des étoiles et de la lune sur la divine Méditerranée, — j’ai sacrifié quelques soirées de mon séjour au pays du soleil à interroger, dans le plus somptueux, le plus actif et le plus exclusif de ses temples, le dieu le plus obscur de notre terre.

Ce temple se dresse là-bas, à Monte-Carlo, sur un rocher que baigne l’éblouissante lumière de la mer et du ciel. Des jardins enchantés, où s’épanouissent en janvier toutes les fleurs du printemps, de l’été et de l’automne, des bosquets odorants, qui n’empruntent aux saisons ennemies que leurs sourires et leurs parfums, précèdent son parvis. L’oranger, l’arbre entre tous adorable, le citronnier, le palmier, le mimosa lui font une ceinture d’allégresse. Des escaliers royaux y conduisent les peuples. Mais il faut bien le reconnaître, l’édifice n’est pas digne de l’admirable site qu’il domine, des collines délicieuses, du golfe d’azur et d’émeraude, des verdures bienheureuses qui l’entourent. Il n’est pas digne non plus du Dieu qu’il abrite ni de l’idée qu’il représente. Il est platement emphatique et hideusement boursouflé. Il évoque la basse insolence, l’outrecuidance encore obséquieuse du valet enrichi. A l’examen, on constate qu’il est solide et vaste ; pourtant, il a l’air mesquin et provisoire des monuments prétentieusement lamentables de nos expositions universelles. On a logé le père auguste du Destin dans une sorte de meringue ornée de fruits confits et de tourelles de sucre. Peut-être est-ce à dessein que la demeure est ridicule… On a craint d’avertir ou d’effrayer la foule. On tenait probablement à lui faire croire que le plus bienveillant, le plus frivole, le plus inoffensivement capricieux, le moins sérieux des dieux attendait ses fidèles sur un trône de gâteaux dans cette pièce montée. Il n’en est rien. Une divinité mystérieuse et grave, une force souveraine et sage, harmonieuse et sûre règne là. Il eût fallu l’asseoir en un palais de marbre, nu et sévère, simple et colossal, haut et large, glacial et religieux, géométrique et inflexible, affirmatif et écrasant.

Le dedans répond au dehors. Les salles sont spacieuses mais banalement magnifiques. Les hiérodules de la chance, les croupiers ennuyés, indifférents et monotones ont l’air de commis endimanchés. Ce ne sont pas les prêtres, mais les petits employés du hasard. Les rites et les objets du culte sont vulgaires et familiers : quelques tables, des chaises ; ici, une sorte de cuvette ou de cylindre qui tourne au centre de l’autel, une minuscule bille d’ivoire qui roule en sens inverse de la cuvette ; là, quelques jeux de cartes, et c’est tout. Il n’en faut pas davantage pour évoquer l’incommensurable puissance qui tient les astres en suspens.

Autour des tables se pressent les fidèles. Chacun d’eux porte en soi des espérances, une foi, des tragédies, des comédies diverses et invisibles. Voici, je pense, le lieu du monde où s’accumulent et se dépensent en pure perte le plus de force nerveuse et de passions humaines. Voici le lieu néfaste, où la substance sans pareille et peut-être divine, qui en tout autre endroit opère des miracles féconds, des prodiges de force, de beauté et d’amour, voici le lieu funeste où la fleur spirituelle, le fluide le plus précieux de la planète s’égare irrémédiablement dans le néant !… On ne saurait imaginer gaspillage plus criminel. Cette force inutile, qui ne sait où aller ni à quoi s’employer, qui ne trouve ni porte ni fenêtre, ni objet ni levier, vient flotter sur la table comme une ombre mortelle, retombe sur soi, et crée une atmosphère particulière, une sorte de silence qui est comme la fièvre du silence véritable. Dans ce silence malsain, la voix du petit rond-de-cuir de la Fatalité nasille la formule sacrée : « Faites vos jeux, Messieurs, faites vos jeux ! » C’est-à-dire, faites au dieu caché le sacrifice nécessaire pour qu’il se manifeste. Alors, sortie çà et là de la foule, une main illuminée de certitude pose impérieusement sur des chiffres indubitables le fruit d’une année de travail. D’autres adorateurs, plus rusés, plus circonspects, moins confiants, composent avec le sort, éparpillent leurs chances, supputent des probabilités illusoires, et, après avoir étudié l’humeur et le caractère particulier du génie de la table, lui tendent des pièges complexes et savants. D’autres, enfin, livrent à l’aventure, aux caprices du nombre, une portion considérable de leur bonheur ou de leur vie.

Preview chapterEN AUTOMOBILEPreview

Les premières sorties — l’initiation, — sous la garde du maître, ne comptent pas. On ne communique pas directement avec la bête merveilleuse. Il y a entre elle et nous un intermédiaire encombrant qui nous cache son véritable caractère, un truchement plein de réticences sournoises ; un dompteur responsable, Même le volant, les leviers, les manettes entre les doigts, le frein sous le pied, on ne possède point le monstre. Sur lui, à nos côtés, veille une volonté trop longtemps souveraine, à laquelle, comme un chien fidèle, il demeure obséquieusement attaché. Il est encore à demi-humain. On éprouve un peu ce que doit éprouver l’apprenti belluaire qui se risque dans la cage aux lions sous la protection de son père, dont l’œil et la cravache font ramper humblement les fauves asservis. On a hâte d’être seul, en présence de l’espace, avec l’animal inconnu créé d’hier. On brûle de savoir ce qu’il est en soi, ce qu’il demande, ce qu’il refuse, comment il obéit à son maître imprévu ; et quelle leçon nouvelle donneront tout à coup les horizons nouveaux où vous plonge jusqu’à l’âme une force qui sort pour la première fois du réservoir inépuisable des forces indisciplinées, afin de vous permettre d’absorber en un jour autant de paysages, de ciels et de spectacles, qu’on en absorbait autrefois au cours de toute une vie.

Hier, le maître m’a conduit de Paris à Rouen. Ce matin, après m’avoir mené hors des portes de la vieille ville aux clochers assemblés, il m’a abandonné. Me voilà seul avec l’hippogriffe suspect ; seul en rase campagne, sur la route déserte, qui de l’azur immaculé de l’horizon de gauche, à l’azur encore rose de l’horizon de droite, divise un océan de blé coupé de masses d’arbres qui bleuissent au loin, comme les ombrages d’un parc démesuré.

Je suis loin des remises et des gares, loin des ateliers secourables. Et c’est d’abord une inquiétude obscure et qui n’est pas sans charme. Me voici à la merci de la force mystérieuse, mais plus logique que moi-même. Un caprice de sa vie cachée, un de ces caprices souvent insaisissables, mais qui n’ont jamais tort, et font honte à notre raison vaniteuse, et me voilà dans la détresse de la plaine verte et sans limites, enchaîné à la masse incomprise que mes bras ne peuvent remuer. Pourtant ce monstre, je me dis que j’en sais les secrets. Avant de me confier à sa puissance, j’en ai démonté et scruté les organes. Il ronfle sous mes pieds et sa physiologie m’est présente. Je connais ses points délicats et ses rouages impeccables, ses maladies d’enfance et ses infirmités sans remède. On m’a dévoilé son âme et son cœur, et la circulation profonde de sa vie. Son âme, c’est l’étincelle électrique qui, sept à huit cent fois à la minute, vient enflammer son souffle. Son terrible cœur compliqué, c’est d’abord ce carburateur au double visage étrange, qui dose, prépare, volatilise l’essence, fée subtile endormie depuis la naissance du monde, qu’il rappelle au pouvoir et qu’il unit à l’air qui la réveille. Ce mélange redoutable est avidement pompé par le gros viscère voisin, qui contient la chambre d’explosion, le piston, les soupapes à ressort, toutes les forces vives du moteur. Autour de ces viscères qui ne forment qu’un faisceau de flammes, constamment appelée pour apaiser l’ardeur intime qui les ronge et les transformerait en une coulée de lave, infatigable et toujours refroidie par le radiateur posté à l’avant de la voiture, aspirant la fraîcheur des vallons et des plaines pour calmer de ses longues caresses glacées les fièvres mortelles du travail, circule sans répit l’eau vigilante et pure. Puis il y a le trembleur, qui règle l’étincelle, et que règle à son tour le mouvement même du moteur. L’âme obéit au corps proprement dit, et le corps obéit à l’âme dans une harmonie ingénieuse. Mais grâce à une élasticité très curieuse de cette harmonie préétablie, une volonté plus intelligente ou plus indépendante, qui représente ici la volonté divine, la volonté du chauffeur, peut encore améliorer cet admirable équilibre de deux forces étrangères et, au moyen de la manette de l’avance à l’allumage, précipiter l’étincelle au moment le plus favorable, selon l’aide ou la résistance des hasards de la route.

Table of contents

Inside this edition

  1. 01SUR LA MORT D’UN PETIT CHIEN
  2. 02LE TEMPLE DU HASARD
  3. 03EN AUTOMOBILE
  4. 04ÉLOGE DE L’ÉPÉE
  5. 05LA COLÈRE DES ABEILLES
  6. 06LE SUFFRAGE UNIVERSEL
  7. 07LE DRAME MODERNE
  8. 08LES SOURCES DU PRINTEMPS
  9. 09LA MORT ET LA COURONNE
  10. 10VUE DE ROME
  11. 11FLEURS DES CHAMPS
  12. 12CHRYSANTHÈMES
  13. 13FLEURS DÉMODÉES
  14. 14DE LA SINCÉRITÉ
  15. 15PORTRAIT DE FEMME
  16. 16LES RAMEAUX D’OLIVIER

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