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French Edition

Literature

Le Journal d’une femme de chambre

French BooksWhale Edition by Octave Mirbeau

Un roman mordant sur domesticité, hypocrisie bourgeoise, désir, violence sociale et regard satirique.

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Book introduction

Le Journal d’une femme de chambre

Le Journal d’une femme de chambre est le roman d’Octave Mirbeau où la voix de Célestine révèle les secrets, les cruautés et les contradictions de la société bourgeoise. Cette édition BooksWhale en français présente le texte du domaine public pour les lecteurs de satire sociale, de réalisme noir et de littérature moderne.

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Octave Mirbeau est mort en 1917, et Le Journal d’une femme de chambre a été publié pour la première fois en 1900. Ces dates établissent la base du domaine public pour cette édition française originale.

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Le Journal d’une femme de chambre

Octave Mirbeau

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14 septembre.

Aujourd'hui, 14 septembre, à trois heures de l'après-midi, par un temps doux, gris et pluvieux, je suis entrée dans ma nouvelle place. C'est la douzième en deux ans. Bien entendu, je ne parle pas des places que j'ai faites durant les années précédentes. Il me serait impossible de les compter. Ah! je puis me vanter que j'en ai vu des intérieurs et des visages, et de sales âmes... Et ça n'est pas fini... A la façon, vraiment extraordinaire, vertigineuse, dont j'ai roulé, ici et là, successivement, de maisons en bureaux et de bureaux en maisons, du Bois de Boulogne à la Bastille, de l'Observatoire à Montmartre, des Ternes aux Gobelins, partout, sans pouvoir jamais me fixer nulle part, faut-il que les maîtres soient difficiles à servir maintenant!... C'est à ne pas croire.

L'affaire s'est traitée par l'intermédiaire des Petites Annonces du Figaro et sans que je voie Madame. Nous nous sommes écrit des lettres, ç'a été tout: moyen chanceux où l'on a souvent, de part et d'autre, des surprises. Les lettres de Madame sont bien écrites, ça c'est vrai. Mais elles révèlent un caractère tatillon et méticuleux... Ah! il lui en faut des explications et des commentaires, et des pourquoi, et des parce que... Je ne sais si Madame est avare; en tout cas, elle ne se fend guère pour son papier à lettres... Il est acheté au Louvre... Moi qui ne suis pas riche, j'ai plus de coquetterie... J'écris sur du papier parfumé à la peau d'Espagne, du beau papier, tantôt rose, tantôt bleu pâle, que j'ai collectionné chez mes anciennes maîtresses... Il y en a même sur lequel sont gravées des couronnes de comtesse... Ça a dû lui en boucher un coin.

Enfin, me voilà en Normandie, au Mesnil-Roy. La propriété de Madame, qui n'est pas loin du pays, s'appelle le Prieuré... C'est à peu près tout ce que je sais de l'endroit où, désormais, je vais vivre...

Je ne suis pas sans inquiétudes ni sans regrets d'être venue, à la suite d'un coup de tête, m'ensevelir dans ce fond perdu de province. Ce que j'en ai aperçu m'effraie un peu, et je me demande ce qui va encore m'arriver ici... Rien de bon sans doute et, comme d'habitude, des embêtements... Les embêtements, c'est le plus clair de notre bénéfice. Pour une qui réussit, c'est-à-dire pour une qui épouse un brave garçon ou qui se colle avec un vieux, combien sont destinées aux malchances, emportées dans le grand tourbillon de la misère?... Après tout, je n'avais pas le choix; et cela vaut mieux que rien.

Ce n'est pas la première fois que je suis engagée en province. Il y a quatre ans, j'y ai fait une place... Oh! pas longtemps... et dans des circonstances véritablement exceptionnelles... Je me souviens de cette aventure comme si elle était d'hier... Bien que les détails en soient un peu lestes et même horribles, je veux la conter... D'ailleurs, j'avertis charitablement les personnes qui me liront que mon intention, en écrivant ce journal, est de n'employer aucune réticence, pas plus vis-à-vis de moi-même que vis-à-vis des autres. J'entends y mettre au contraire toute la franchise qui est en moi et, quand il le faudra, toute la brutalité qui est dans la vie. Ce n'est pas de ma faute si les âmes, dont on arrache les voiles et qu'on montre à nu, exhalent une si forte odeur de pourriture.

Voici la chose:

J'avais été arrêtée, dans un bureau de placement, par une sorte de grosse gouvernante, pour être femme de chambre chez un certain M. Rabour, en Touraine. Les conditions acceptées, il fut convenu que je prendrais le train, tel jour, à telle heure, pour telle gare; ce qui fut fait selon le programme.

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15 septembre.

Je n'ai pas encore écrit une seule fois le nom de mes maîtres. Ils s'appellent d'un nom ridicule et comique: Lanlaire... Monsieur et madame Lanlaire... Monsieur et madame va-t'faire Lanlaire!... Vous voyez d'ici toutes les bonnes plaisanteries qu'un tel nom comporte et qu'il doit forcément susciter. Quant à leurs prénoms, ils sont peut-être plus ridicules que leur nom et, si j'ose dire, ils le complètent. Celui de Monsieur est Isidore; Euphrasie, celui de Madame... Euphrasie!... Je vous demande un peu.

La mercière, chez qui je suis allée tantôt pour un rassortissement de soie, m'a donné des renseignements sur la maison. Ça n'est pas du joli. Mais, pour être juste, je dois dire que je n'ai jamais rencontré une femme si rosse et si bavarde... Si ceux qui fournissent mes maîtres en parlent ainsi, comment doivent en parler ceux qui ne les fournissent pas?... Ah! ils ont de bonnes langues, en province!... Mazette!

Le père de Monsieur était fabricant de draps et banquier à Louviers. Il fit une faillite frauduleuse qui vida toutes les petites bourses de la région, et il fut condamné à dix ans de réclusion, ce qui, en comparaison des faux, abus de confiance, vols, crimes de toute sorte qu'il avait commis, fut jugé très doux. Durant qu'il accomplissait sa peine à Gaillon, il mourut. Mais il avait eu soin de mettre de côté et en sûreté, paraît-il, quatre cent cinquante mille francs, lesquels, habilement soustraits aux créanciers ruinés, constituent toute la fortune personnelle de Monsieur... Et allez donc!... Ça n'est pas plus malin que ça, d'être riche.

Le père de Madame, lui, c'est bien pire, quoiqu'il n'ait point été condamné à de la prison et qu'il ait quitté cette vie, respecté de tous les honnêtes gens. Il était marchand d'hommes. La mercière m'a expliqué que, sous Napoléon III, tout le monde n'étant pas soldat comme aujourd'hui, les jeunes gens riches «tombés au sort» avaient le droit de «se racheter du service». Ils s'adressaient à une agence ou à un monsieur qui, moyennant une prime variant de mille à deux mille francs, selon les risques du moment, leur trouvait un pauvre diable, lequel consentait à les remplacer au régiment pendant sept années et, en cas de guerre, à mourir pour eux. Ainsi, on faisait, en France, la traite des blancs, comme en Afrique, la traite des noirs?... Il y avait des marchés d'hommes, comme des marchés de bestiaux pour une plus horrible boucherie? Cela ne m'étonne pas trop... Est-ce qu'il n'y en a plus aujourd'hui? Et que sont donc les bureaux de placement et les maisons publiques, sinon des foires d'esclaves, des étals de viande humaine?

D'après la mercière, c'était un commerce fort lucratif, et le père de Madame, qui l'avait accaparé pour tout le département, s'y montrait d'une grande habileté, c'est-à-dire qu'il gardait pour lui et mettait dans sa poche la majeure partie de la prime... Voici dix ans qu'il est mort, maire du Mesnil-Roy, suppléant du juge de paix, conseiller général, président de la fabrique, trésorier du bureau de bienfaisance, décoré, et, en plus du Prieuré qu'il avait acheté pour rien, laissant douze cent mille francs, dont six cent mille sont allés à Madame, car Madame a un frère qui a mal tourné, et on ne sait pas ce qu'il est devenu... Eh bien... on dira ce qu'on voudra... Voilà de l'argent qui n'est guère propre, si tant est qu'il y en ait qui le soit... Pour moi, c'est bien simple, je n'ai vu que du sale argent et que de mauvais riches.

Les Lanlaire--est-ce pas à vous dégoûter?--ont donc plus d'un million. Ils ne font rien que d'économiser... et c'est à peine s'ils dépensent le tiers de leurs rentes. Rognant sur tout, sur les autres et sur eux-mêmes, chipotant âprement sur les notes, reniant leur parole, ne reconnaissant des conventions acceptées que ce qui est écrit et signé, il faut avoir l'oeil avec eux, et, dans les rapports d'affaires, ne jamais ouvrir la porte à une contestation quelconque. Ils en profitent aussitôt pour ne pas payer, surtout les petits fournisseurs qui ne peuvent supporter les frais d'un procès, et les pauvres diables qui n'ont point de défense... Naturellement, ils ne donnent jamais rien, si ce n'est, de temps en temps, à l'église, car ils sont fort dévots. Quant aux pauvres, ils peuvent crever de faim devant la porte du Prieuré, implorer et gémir. La porte reste toujours fermée...

Table of contents

Inside this edition

  1. 01Full text
  2. 02I
  3. 03II
  4. 04III
  5. 05IV
  6. 06V
  7. 07VI
  8. 08VII
  9. 09VIII
  10. 10IX
  11. 11X
  12. 12XI
  13. 13XII
  14. 14XIII
  15. 15XIV
  16. 16XV
  17. 17XVI
  18. 18XVII

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