
French Edition
Literature
Le Mannequin d’osier
French BooksWhale Edition by Anatole France
M. Bergeret affronte une crise conjugale tandis que les rivalités politiques et religieuses poursuivent leur cours dans la province.
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Book introduction
Le Mannequin d’osier
Le mannequin utilisé par Mme Bergeret devient le signe d’un ordre domestique que son mari ne supporte plus. Anatole France poursuit l’Histoire contemporaine en mêlant les déceptions privées de M. Bergeret aux intrigues des ecclésiastiques et des notables. Ce roman français en dix-neuf chapitres fait de la conversation, de l’ironie et de l’observation quotidienne les instruments d’une critique sociale.
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Anatole France est mort en 1924 ; l’œuvre a paru en 1897. Cette édition utilise le texte français original diffusé par Wikisource, sans les ajouts éditoriaux modernes, les illustrations ni les annotations.
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Dans son cabinet de travail, au bruit clair et mécanique du piano sur lequel ses filles exécutaient, non loin, des exercices difficiles, M. Bergeret, maître de conférences à la Faculté des lettres, préparait sa leçon sur le huitième livre de l’Énéide. Le cabinet de travail de M. Bergeret n’avait qu’une fenêtre, mais grande, qui en occupait tout un côté et qui laissait entrer plus d’air que de lumière, car les croisées en étaient mal jointes et les vitres offusquées par un mur haut et proche. Poussée contre cette fenêtre, la table de M. Bergeret en recevait les reflets d’un jour avare et sordide. À vrai dire, ce cabinet de travail, où le maître de conférences aiguisait ses fines pensées d’humaniste, n’était qu’un recoin difforme, ou plutôt un double recoin derrière la cage du grand escalier dont la rotondité indiscrète, s’avançant vers la fenêtre, ne ménageait à droite et à gauche que deux angles déraisonnables et inhumains. Opprimé par ce monstrueux ventre de maçonnerie, qu’habillait un papier vert, M. Bergeret avait trouvé à peine, dans cette pièce hostile, en horreur à la géométrie et à la raison élégante, une étroite surface plane où ranger ses livres sur des planches de sapin, au long desquelles la file jaune des Tübner baignait dans une ombre éternelle. Lui-même, pressé contre la fenêtre, y écrivait d’un style glacé par l’air malin, heureux s’il ne trouvait pas ses manuscrits bouleversés et tronqués, et ses plumes de fer entr’ouvrant un bec mutilé ! C’était l’effet ordinaire du passage de madame Bergeret dans le cabinet du professeur où elle venait écrire le linge et la dépense. Et madame Bergeret y déposait le mannequin sur lequel elle drapait les jupes taillées par elle. Il était là, debout, contre les éditions savantes de Catulle et de Pétrone, le mannequin d’osier, image conjugale.
M. Bergeret préparait sa leçon sur le huitième livre de l’Énéide, et il aurait trouvé dans ce travail, à défaut de joie, la paix de l’esprit et l’inestimable tranquillité de l’âme, s’il n’avait pas quitté les particularités de métrique et de linguistique, auxquelles il se devait attacher uniquement, pour considérer le génie, l’âme et les formes de ce monde antique dont il étudiait les textes, pour s’abandonner au désir de voir de ses yeux ces rivages dorés, cette mer bleue, ces montagnes roses, ces belles campagnes où le poète conduit ses héros, et pour déplorer amèrement qu’il ne lui eût pas été permis, comme à Gaston Boissier, comme à Gaston Deschamps, de visiter les rives où fut Troie, de contempler les paysages virgiliens, de respirer le jour en Italie, en Grèce et dans la sainte Asie. Son cabinet de travail lui en parut triste, et un grand dégoût envahit son cœur. Il fut malheureux par sa faute. Car toutes nos misères véritables sont intérieures et causées par nous-mêmes. Nous croyons faussement qu’elles viennent du dehors, mais nous les formons au dedans de nous de notre propre substance.
Ainsi M. Bergeret, sous l’énorme cylindre de plâtre, composait sa tristesse et ses ennuis en songeant que sa vie était étroite, recluse et sans joie, que sa femme avait l’âme vulgaire et n’était plus belle, et que les combats d’Énée et de Turnus étaient insipides. Il fut distrait de ces pensées par la venue de M. Roux, son élève, qui, faisant son année de service militaire, se présenta au maître en pantalon rouge et capote bleue.
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À six heures du soir, M. l’abbé Guitrel, descendu de wagon, à Paris, appela un fiacre dans la cour de la gare et, sous la pluie, par l’ombre épaisse semée de lumières, se fit conduire au numéro 5 de la rue des Boulangers. C’est là, sur la voie montueuse, étroite et raboteuse, au-dessus des tonneliers et des marchands de bouchons, que, dans une odeur de futailles, demeurait son vieil ami, l’abbé Le Génil, aumônier des dames des Sept-Plaies qui prêchait des carêmes très suivis dans une des plus aristocratiques paroisses de Paris. C’est là que M. l’abbé Guitrel avait coutume de descendre, quand il venait à Paris travailler aux progrès de sa lente fortune. Tout le jour, la semelle de ses souliers à boucles battait par petits coups discrets le pavé de la ville, les degrés des escaliers et le plancher des maisons les plus diverses. Le soir, il soupait avec M. Le Génil. Les deux vieux camarades de séminaire se contaient des histoires plaisantes, s’informaient du prix des messes et des sermons et faisaient leur partie de cartes. À dix heures, Nanette, la servante, roulait dans la salle à manger un lit de fer pour M. Guitrel, qui ne manquait pas, à son départ, de lui donner une pièce de vingt sous toute neuve.
Cette fois, comme les autres, M. Le Génil, qui était grand et robuste, abattit sa large main sur l’épaule de Guitrel fléchissant et, de sa voix d’orgue, lui gronda le bonjour. Et, tout de suite, il l’interpella selon son usage antique et jovial :
— M’apportes-tu seulement douze douzaines de messes à un écu chacune, ou garderas-tu toujours pour toi seul l’or que te versent à flots tes dévotes de province, vieux pingre ?
Il parlait de la sorte, gaiement, parce qu’il était pauvre et qu’il savait que Guitrel était aussi pauvre que lui.
Guitrel, qui entendait la plaisanterie mais ne la pratiquait pas, faute de joie intérieure, répondit qu’il avait dû venir à Paris pour y faire diverses commissions dont il était chargé, notamment pour des achats de livres. Il demanda à son ami de le garder un jour ou deux, trois au plus.
— Dis donc la vérité une fois dans ta vie, répliqua M. Le Génil ; tu viens chercher une mitre, vieille fouine ! Demain matin tu paraîtras, la bouche en cœur, devant le nonce. Guitrel, tu seras évêque !
Et l’aumônier des dames des Sept-Plaies, le prédicateur de Sainte-Louise, avec un respect ironique où se mêlait peut-être une instinctive déférence, s’inclina devant le futur évêque. Puis il reprit cette rudesse de visage où reluisait l’âme d’un autre Olivier Maillard.
— Entre donc ! Veux-tu te rafraîchir ?
M. Guitrel était secret. Sa bouche plissée laissa voir la contrariété d’être deviné. Il venait, en effet, assurer à sa candidature de puissants appuis. Et il n’avait nulle envie d’expliquer ses démarches sinueuses à cet ami naturellement franc, qui en était venu à faire de sa franchise non seulement une vertu, mais une politique.
Il balbutia :
— Ne crois pas… écarte cette idée que…
M. Le Génil haussa les épaules :
— Vieux cachottier !
Et, conduisant son ami dans sa chambre à coucher, il s’assit sous la flamme de pétrole et reprit sa tâche commencée, qui était de raccommoder sa culotte. M. Le Génil, prédicateur estimé dans les diocèses de Paris et de Versailles, faisait du ravaudage pour épargner de la peine à sa vieille servante et par un goût de manier l’aiguille, qu’il avait contracté dans les dures années de sa jeunesse ecclésiastique. Et ce colosse aux poumons d’airain, qui du haut d’une chaire foudroyait les incrédules, sur une chaise de paille, de ses grosses mains rouges tirait l’aiguille. Au milieu de son travail il leva la tête et tournant sur Guitrel le regard farouche de ses bons gros yeux :
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Chassé par le vent du nord sur le sol dur et blanc, avec les feuilles mortes, M. Bergeret traversa le Mail entre les ormes dépouillés, et gravit la côte Duroc. Il frappait du pied la chaussée aux pavés inégaux. Laissant à sa droite la forge du maréchal et la façade de la laiterie sur laquelle deux vaches étaient peintes en rouge, à sa gauche les longs murs bas des maraîchers, il allait vers le ciel humble et fumeux, qui d’une barrière violette fermait l’horizon. Ayant, dans la matinée, préparé sa dixième et dernière leçon sur le huitième livre de l’Énéide, il repassait machinalement dans sa tête les particularités de métrique et de grammaire qui avaient occupé son attention et, réglant la cadence de sa pensée sur celle de son pas, il se répétait à lui-même, à intervalles égaux, ces paroles mesurées : Patrio vocat agmina sistro… Mais parfois son esprit curieux et divers s’échappait en aperçus critiques d’une grande liberté. La rhétorique militaire de ce huitième livre l’assommait et il trouvait ridicule qu’Énée reçût de Vénus un bouclier dont les reliefs représentaient les scènes de l’histoire romaine jusqu’à la bataille d’Actium, et la fuite de Cléopâtre. Patrio vocat agmina sistro. Parvenu au chemin des Bergères qui domine la côte Duroc, il songea, devant le cabaret couleur lie de vin, déserté, clos, moisi, du père Maillard, que ces Romains, à l’étude desquels il consacrait sa vie, étaient terribles d’emphase et de médiocrité. Par le progrès de l’âge et du goût, il n’estimait plus guère que Catulle et Pétrone. Mais il lui fallait bien tondre le pré où il était attaché. Patrio vocat agmina sistro. Virgile et Properce veulent-ils nous faire croire, se dit-il, que le sistre, dont le son grêle accompagnait les danses frénétiques et pieuses des prêtres, était aussi la musique des marins et des soldats égyptiens ? Cela ne se conçoit pas.
En descendant le chemin des Bergères, sur le versant opposé à la côte Duroc, il sentit tout à coup la douceur de l’air. Là, le chemin s’abaisse entre des parois de calcaire où s’attachent laborieusement les racines des petits chênes. À l’abri du vent, sous le soleil de décembre, qui dans le ciel penchait, pauvre et sans rayons, M. Bergeret murmura plus doucement : Patrio vocat agmina sistro. Sans doute Cléopâtre a fui d’Actium vers l’Égypte, mais elle a fui à travers la flotte d’Octave et d’Agrippa qui tentait de lui fermer le passage.
Et, gagné par l’aménité de l’air et du jour, M. Bergeret s’assit au bord du chemin, sur une des pierres qui, tirées jadis de la montagne, se couvraient lentement d’une mousse noire. Il voyait à travers les membrures fines des arbres le ciel lilas taché de fumées et goûtait une paisible tristesse à mener ainsi ses songeries dans la solitude.
Antoine et Cléopâtre, pensait-il, n’avaient qu’un intérêt, en attaquant les liburnes d’Agrippa qui les bloquaient, celui de s’ouvrir un passage. C’est précisément à quoi réussit Cléopâtre, qui débloqua ses soixante vaisseaux. Et M. Bergeret, en son chemin creux, se donnait la gloire innocente de décider du sort du monde, dans les eaux illustres d’Acarnanie. Mais en regardant à trois pas devant lui, il vit un vieillard assis, à l’autre bord du sentier, sur un tas de feuilles mortes. C’était une figure sauvage qui se distinguait à peine des choses environnantes. Son visage, sa barbe et ses haillons avaient les teintes de la pierre et des feuilles. Il raclait lentement un morceau de bois avec une vieille lame amincie par des années de meule.
Table of contents
Inside this edition
- 01I
- 02II
- 03III
- 04IV
- 05V
- 06VI
- 07VII
- 08VIII
- 09IX
- 10X
- 11XI
- 12XII
- 13XIII
- 14XIV
- 15XV
- 16XVI
- 17XVII
- 18XVIII
- 19XIX
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