BooksWhaleBooksWhale
Le Petit Chose cover

French Edition

Literature

Le Petit Chose

French BooksWhale Edition by Alphonse Daudet

Daudet’s autobiographical novel of childhood sensitivity, poverty, school life, Paris, family loyalty, and artistic hope.

Preview
A sample from the prepared text
Formats
Online reader, EPUB, PDF
Access
Library claim

Book introduction

Le Petit Chose

Le Petit Chose follows Daniel Eyssette from a fragile provincial childhood through humiliation, teaching, hardship, and literary ambition. Alphonse Daudet turns autobiographical material into a tender coming-of-age novel about vulnerability, resilience, affection, and the making of a writer.

BooksWhale edition

How this edition was prepared

This edition is based on a public domain text and has been prepared for digital reading by BooksWhale.

Public domain basis

Why this edition can be shared

Alphonse Daudet died in 1897, and Le Petit Chose was first published or composed in 1868; these dates support the public-domain basis for this edition.

Read preview

A sample from the prepared text

Preview selected from the prepared reader text.

Preview chapterFull textRead preview

Le Petit Chose

Alphonse Daudet

Preview chapterLA FABRIQUEPreview

Je suis né le 13 mai 18..., dans une ville du Languedoc, où l'on trouve, comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de poussière, un couvent de carmélites et deux ou trois monuments romains.

Preview chapterMon père, M. Eyssette, qui faisait à cette époque le commerce des foulards, avait, aux portes de la ville, une grande fabrique dans un pan de laquelle il s'était taillé une habitation commode, tout ombragée de platanes, et séparée des ateliers par un vaste jardin. C'est là que je suis venu au monde et que j'ai passé les premières, les seules bonnes années de ma vie. Aussi ma mémoire reconnaissante a-t-elle gardé du jardin, de la fabrique et des platanes un impérissable souvenir, et lorsque à la ruine de mes parents il m'a fallu me séparer de ces choses, je les ai positivement regrettées comme des êtres.Preview

Je dois dire, pour commencer, que ma naissance ne porta pas bonheur à la maison Eyssette. La vieille Annou, notre cuisinière, m'a souvent conté depuis comme quoi mon père, en voyage à ce moment, reçut en même temps la nouvelle de mon apparition dans le monde et celle de la disparition d'un de ses clients de Marseille, qui lui emportait plus de quarante mille francs; si bien que M. Eyssette, heureux et désolé du même coup, se demandait, comme l'autre, s'il devait pleurer pour la disparition du client de Marseille, ou rire pour l'heureuse arrivée du petit Daniel....

Table of contents

Inside this edition

  1. 01Full text
  2. 02LA FABRIQUE
  3. 03Mon père, M. Eyssette, qui faisait à cette époque le commerce des foulards, avait, aux portes de la ville, une grande fabrique dans un pan de laquelle il s'était taillé une habitation commode, tout ombragée de platanes, et séparée des ateliers par un vaste jardin. C'est là que je suis venu au monde et que j'ai passé les premières, les seules bonnes années de ma vie. Aussi ma mémoire reconnaissante a-t-elle gardé du jardin, de la fabrique et des platanes un impérissable souvenir, et lorsque à la ruine de mes parents il m'a fallu me séparer de ces choses, je les ai positivement regrettées comme des êtres.
  4. 04Il fallait pleurer, mon bon monsieur Eyssette, il fallait pleurer doublement.
  5. 05C'est une vérité, je fus la mauvaise étoile de mes parents. Du jour de ma naissance, d'incroyables malheurs les assaillirent par vingt endroits. D'abord nous eûmes donc le client de Marseille, puis deux fois le feu dans la même année, puis la grève des ourdisseuses, puis notre brouille avec l'oncle Baptiste, puis un procès très coûteux avec nos marchands de couleurs, puis, enfin, la révolution de 18--, qui nous donna le coup de grâce.
  6. 06C'était fini, nous étions ruinés.
  7. 07ce que nous avons dit de ces messieurs dans ce temps-là.... Encore aujourd'hui, quand le vieux papa Eyssette (que Dieu me le conserve!) sent venir son accès de goutte, il s'étend péniblement sur sa chaise longue, et nous l'entendons dire: «Oh! ces révolutionnaires!...»
  8. 08c'est un fleuve.» A quoi Mme Eyssette répondait de sa voix douce: «Que veux-tu, mon ami? cela passera en grandissant; à son âge, j'étais comme lui.» En attendant, Jacques grandissait; il grandissait beaucoup même, et _cela_ ne lui passait pas. Tout au contraire, la singulière aptitude qu'avait cet étrange garçon à répandre sans raison des averses de larmes allait chaque jour en augmentant. Aussi la désolation de nos parents lui fut une grande fortune.... C'est pour le coup qu'il s'en donna de sangloter à son aise, des journées entières, sans que personne vînt lui dire: «Qu'as-tu?»
  9. 09Malheureusement, si Rouget imitait le cri des sauvages très bien, il savait encore mieux dire les gros mots d'enfants de la rue et jurer le nom de Notre-Seigneur. Tout en jouant, j'appris à faire comme lui, et un jour, en pleine table, un formidable juron m'échappa je ne sais comment.
  10. 10Consternation générale! «Qui t'a appris cela? Où l'as-tu entendu?» Ce fut un événement. M. Eyssette parla tout de suite de me mettre dans une maison de correction; mon grand frère l'abbé dit qu'avant toute chose on devait m'envoyer à confesse, puisque j'avais l'âge de raison. On me mena à confesse. Grande affaire! Il fallait ramasser dans tous les coins de ma conscience un tas de vieux péchés qui traînaient là depuis sept ans.
  11. 11Ce fut fini. Je ne voulus plus jouer avec Rouget; je savais maintenant, c'est saint Paul qui l'a dit et le curé des Récollets me le répéta, que le démon rôde éternellement autour de nous comme un lion, _quaerens quem devoret_. Oh! ce _quaerens quem devoret_, quelle impression il me fit!
  12. 12Cet ukase lui creva le coeur, mais il s'y conforma sans une plainte.
  13. 13Mon enthousiasme pour Robinson n'en fut pas un instant refroidi. Tout juste vers ce temps-là, l'oncle Baptiste se dégoûta subitement de son perroquet et me le donna. Ce perroquet remplaça Vendredi. Je l'installai dans une belle cage au fond de ma résidence d'hiver; et me voilà, plus Crusoé que jamais, passant mes journées en tête-à-tête avec cet intéressant volatile et cherchant à lui faire dire: «Robinson, mon pauvre Robinson!» Comprenez-vous cela? Ce perroquet, que l'oncle Baptiste m'avait donné pour se débarrasser de son éternel bavardage, s'obstina à ne pas parler dès qu'il fut à moi.... Pas plus «mon pauvre Robinson» qu'autre chose; jamais je n'en pus rien tirer. Malgré cela, je l'aimais beaucoup et j'en avais le plus grand soin.
  14. 14des hommes dans mon île! Je n'eus que le temps de me jeter derrière un bouquet de lauriers-roses, et à plat ventre, s'il vous plaît.... Les hommes passèrent près de moi sans me voir.... Je crus distinguer la voix du concierge Colombe, ce qui me rassura un peu; mais, c'est égal, dès qu'ils furent loin je sortis de ma cachette et je les suivis à distance pour voir ce que tout cela deviendrait....
  15. 15Ces étrangers restèrent longtemps dans mon ile.... Ils la visitèrent d'un bout à l'autre dans tous ses détails. Je les vis entrer dans mes grottes et sonder avec leurs cannes la profondeur de mes océans. De temps en temps ils s'arrêtaient et remuaient la tête. Toute ma crainte était qu'ils ne vinssent à découvrir mes résidences.... Que serais-je devenu, grand Dieu! Heureusement, il n'en fut rien, et au bout d'une demi-heure, les hommes se retirèrent sans se douter seulement que l'ile était habitée. Dès qu'ils furent partis, je courus m'enfermer dans une de mes cabanes, et passai là le reste du jour à me demander quels étaient ces hommes et ce qu'ils étaient venus faire.
  16. 16Le soir, à souper, M. Eyssette nous annonça solennellement que la fabrique était vendue, et que, dans un mois, nous partirions tous pour Lyon, où nous allions demeurer désormais.
  17. 17Ce fut un coup terrible. Il me sembla que le ciel croulait. La fabrique vendue!... Eh bien, et mon île, mes grottes, mes cabanes?
  18. 18C'est lui qui marchait devant en poussant une énorme brouette chargée de malles. Derrière venait mon frère l'abbé, donnant le bras à Mme Eyssette.
  19. 19Mon pauvre abbé, que je ne devais plus revoir!
  20. 20La vieille Annou marchait ensuite, flanquée d'un énorme parapluie bleu et de Jacques, qui était bien content d'aller à Lyon, mais qui sanglotait tout de même.... Enfin, à la queue de la colonne venait Daniel Eyssette, portant gravement la cage du perroquet et se retournant à chaque pas du côté de sa chère fabrique.
  21. 21Daniel Eyssette, très ému, leur envoyait des baisers à tous, furtivement et du bout des doigts.
  22. 22LES BABAROTTES
  23. 23La traversée dura trois jours. Je passai ces trois jours sur le pont, descendant au salon juste pour manger et dormir. Le reste du temps, j'allais me mettre à la pointe extrême du navire, près de l'ancre. Il y avait là une grosse cloche qu'on sonnait en entrant dans les villes: je m'asseyais à côté de cette cloche, parmi des tas de cordes; je posais la cage du perroquet entre mes jambes et je regardais. Le Rhône était si large qu'on voyait à peine ses rives. Moi, je l'aurais voulu encore plus large, et qu'il se fût appelé: la mer! Le ciel riait, l'onde était verte. De grandes barques descendaient au fil de l'eau. Des mariniers, guéant le fleuve à dos de mules, passaient près de nous en chantant.
  24. 24Vers la fin du troisième jour, je crus que nous allions avoir un grain.
  25. 25Le ciel s'était assombri subitement; un brouillard épais dansait sur le fleuve; à l'avant du navire on avait allumé une grosse lanterne, et, ma foi, en présence de tous ces symptômes, je commençais à être ému.... A ce moment, quelqu'un dit près de moi: «Voilà Lyon!» En même temps la grosse cloche se mit à sonner. C'était Lyon.
  26. 26Confusément, dans le brouillard, je vis des lumières briller sur l'une et sur l'autre rive; nous passâmes sous un pont, puis sous un autre.
  27. 27La voix reprit, plus stridente encore, et plus éplorée: «Robinson! mon pauvre Robinson!» Je fis un nouvel effort pour dégager ma main. «Mon perroquet, criai-je, mon perroquet!»
  28. 28Malheureusement nous étions loin; le capitaine criait: «Dépêchons-nous.»
  29. 29Le soir de notre arrivée, la vieille Annou, en s'installant dans sa cuisine, poussa un cri de détresse:
  30. 30Les babarottes me firent haïr Lyon dès le premier soir. Le lendemain, ce fut bien pis. Il fallait prendre des habitudes nouvelles; les heures des repas étaient changées.... Les pains n'avaient pas la même forme que chez nous. On les appelait des «couronnes». En voilà un nom!
  31. 31Chez les bouchers, quand la vieille Annou demandait une _carbonade_, l'étalier lui riait au nez; il ne savait pas ce que c'était une «carbonade», ce sauvage!... Ah! je me suis bien ennuyé.
  32. 32Le dimanche, pour nous égayer un peu, nous allions nous promener en famille sur les quais du Rhône, avec des parapluies. Instinctivement nous nous dirigions toujours vers le Midi, du côté de Perrache. «Il me semble que cela nous rapproche du pays», disait ma mère, qui languissait encore plus que moi.... Ces promenades de famille étaient lugubres. M.
  33. 33M. Eyssette hausse les épaules:
  34. 34M. Eyssette reprend:
  35. 35Ici, la voix éplorée de Jacques:
  36. 36Cinq minutes, dix minutes se passent; Jacques ne revient pas. Mme Eyssette commence à se tourmenter:
  37. 37Mais tout en disant cela--avec son air bourru, c'était le meilleur homme du monde--, il se lève et va ouvrir la porte pour voir un peu ce que Jacques était devenu. Il n'a pas loin à aller; Jacques est debout sur le palier, devant la porte, les mains vides, silencieux, pétrifié. En voyant M. Eyssette, il pâlit, et d'une voix navrante et faible, oh! si faible: «Je l'ai cassée», dit-il.... Il l'avait cassée!...
  38. 38Dans les archives de la maison Eyssette, nous appelons cela «la scène de la cruche».
  39. 39Il y avait environ deux mois que nous étions à Lyon, lorsque nos parents songèrent à nos études. Mon père aurait bien voulu nous mettre au collège, mais c'était trop cher. «Si nous les envoyions dans une manécanterie? dit Mme Eyssette; il paraît que les enfants y sont bien.» Cette idée sourit à mon père, et comme Saint-Nizier était l'église la plus proche, on nous envoya à la manécanterie de Saint-Nizier.
  40. 40C'était très amusant, la manécanterie! Au lieu de nous bourrer la tête de grec et de latin comme dans les autres institutions, on nous apprenait à servir la messe du grand et du petit côté, à chanter les antiennes, à faire des génuflexions, à encenser élégamment, ce qui est très difficile. Il y avait bien par-ci par-là, quelques heures dans le jour consacrées aux déclinaisons et à l'_Epitome_ mais ceci n'était qu'accessoire. Avant tout, nous étions là pour le service de l'église.
  41. 41D'ordinaire, c'étaient mes fonctions,... Sur le passage du viatique, les hommes se découvraient, les femmes se signaient. Quand on passait devant un poste, la sentinelle criait: «Aux armes!» les soldats accouraient et se mettaient en rang. «Présentez... armes! genou terre!» disait l'officier.... Les fusils sonnaient, le tambour battait aux champs.
  42. 42Chacun de nous avait dans une petite armoire un fourniment complet d'ecclésiastique: une soutane noire avec une longue queue, une aube, un surplis à grandes manches roides d'empois, des bas de soie noire, deux calottes, l'une en drap, l'autre en velours, des rabats bordés de petites perles blanches, tout ce qu'il fallait.
  43. 43Il paraît que ce costume m'allait très bien:
  44. 44Caduffe, notre suisse, et puis si frêle! Une fois, à la messe, en changeant les Évangiles de place, le gros livre était si lourd qu'il m'entraîna. Je tombai de tout mon long sur les marches de l'autel. Le pupitre fut brisé, le service interrompu. C'était un jour de Pentecôte.
  45. 45De bonne foi, je ne sais comment, M. Eyssette avait pu s'apercevoir que Jacques avait du goût pour le commerce. En ce temps-là, le pauvre garçon n'avait du goût que pour les larmes, et si on l'avait consulté.... Mais on ne le consulta pas, ni moi non plus.
  46. 46Ce qui me frappa d'abord, à mon arrivée au collège, c'est que j'étais le seul avec une blouse. A Lyon, les fils de riches ne portent pas de blouses; il n'y a que les enfants de la rue, les _gones_ comme on dit.
  47. 47Moi, j'en avais une, une petite blouse, j'avais l'air d'un gone....
  48. 48il a une blouse!» Le professeur fit la grimace et tout de suite me prit en aversion. Depuis lors, quand il me parla, ce fut toujours du bout des lèvres, d'un air méprisant. Jamais il ne m'appela par mon nom; il disait toujours: «Hé! vous, là-bas, le petit Chose!» Je lui avais dit pourtant plus de vingt fois que je m'appelais Daniel Ey-sset-te.... A la fin, mes camarades me surnommèrent «le petit Chose», et le surnom me resta....
  49. 49Ce n'était pas seulement ma blouse qui me distinguait des autres enfants. Les autres avaient de beaux cartables en cuir jaune, des encriers de buis qui sentaient bon, des cahiers cartonnés, des livres neufs avec beaucoup de notes dans le bas; moi, mes livres étaient de vieux bouquins achetés sur les quais, moisis, fanés, sentant le rance; les couvertures étaient toujours en lambeaux, quelquefois il manquait des pages. Jacques faisait bien de son mieux pour me les relier avec du gros carton et de la colle forte; mais il mettait toujours trop de colle, et cela puait. Il m'avait fait aussi un cartable avec une infinité de poches, très commode, mais toujours trop de colle. Le besoin de coller et de cartonner était devenu chez Jacques une manie comme le besoin de pleurer. Il avait constamment devant le feu un tas de petits pots de colle et, dès qu'il pouvait s'échapper du magasin un moment, il
  50. 50collait, reliait, cartonnait. Le reste du temps, il portait des paquets en ville, écrivait sous la dictée, allait aux provisions--le commerce enfin.
  51. 51De temps en temps, la porte de la chambre s'ouvrait doucement: c'était Mme Eyssette qui entrait. Elle s'approchait du petit Chose sur la pointe des pieds: Chut!...
  52. 52Le petit Chose mentait, il avait bien froid, au contraire.
  53. 53IL EST MORT! PRIEZ POUR LUI!
  54. 54C'était un lundi du mois de juillet.
  55. 55Ce jour-là, en sortant du collège, je m'étais laissé entraîner à faire une partie de barres, et lorsque je me décidai à rentrer à la maison, il était beaucoup plus tard que je n'aurais voulu. De la place des Terreaux à la rue Lanterne, je courus sans m'arrêter, mes livres à la ceinture, ma casquette entre les dents. Toutefois, comme j'avais une peur effroyable de mon père, je repris haleine une minute dans l'escalier, juste le temps d'inventer une histoire pour expliquer mon retard. Sur quoi, je sonnai bravement.
  56. 56Ce fut M. Eyssette lui-même qui vint m'ouvrir. «Comme tu viens tard!» me dit-il. Je commençais à débiter mon mensonge en tremblant; mais le cher homme ne me laissa pas achever et, m'attirant sur sa poitrine, il m'embrassa longuement et silencieusement.
  57. 57Moi qui m'attendais pour le moins à une verte semonce, cet accueil me surprit. Ma première idée fut que nous avions le curé de Saint-Nizier à dîner; je savais par expérience qu'on ne nous grondait jamais ces jours-là. Mais en entrant dans la salle à manger, je vis tout de suite que je m'étais trompé. Il n'y avait que deux couverts sur la table, celui de mon père et le mien.
  58. 58M. Eyssette me répondit d'une voix douce qui ne lui était pas habituelle:
  59. 59il fallait rentrer tout droit! Il fallait ne pas mentir!» Et plein de cette effroyable pensée que Dieu, pour le punir, allait faire mourir son frère, le petit Chose se désespérait en lui-même, disant: «Jamais, non!
  60. 60Le repas terminé, on alluma la lampe, et la veillée commença. Sur la nappe, au milieu des débris du dessert, M. Eyssette avait posé ses gros
  61. 61livres de commerce et faisait ses comptes à haute voix. Finet, le chat
  62. 62des babarottes, miaulait tristement en rôdant autour de la table...; moi, j'avais ouvert la fenêtre et je m'y étais accoudé....
  63. 63Il faisait nuit, l'air était lourd.... On entendait les gens d'en bas rire et causer devant leurs portes, et les tambours du fort Loyasse battre dans le lointain.... J'étais là depuis quelques instants, pensant à des choses tristes et regardant vaguement dans la nuit, quand un violent coup de sonnette m'arracha de ma croisée brusquement. Je regardai mon père avec effroi, et je crus voir passer sur son visage le frisson d'angoisse et de terreur qui venait de m'envahir. Ce coup de sonnette lui avait fait peur, à lui aussi.
  64. 64Il fallait signer! Je ne savais pas: c'était la première dépêche que je recevais.
  65. 65L'homme dit:
  66. 66Le petit Chose signa d'une main tremblante, à la lueur des lampes de l'escalier; ensuite il ferma la porte et rentra, tenant la dépêche cachée sous sa blouse.
  67. 67Combien de temps je restai là, debout, pleurant devant cette dépêche ouverte, je l'ignore. Je me souviens seulement que mes yeux me cuisaient beaucoup, et qu'avant de sortir de ma chambre je baignai mon visage longuement. Puis, je rentrai dans la salle à manger, tenant dans ma petite main crispée la dépêche trois fois maudite.
  68. 68LE CAHIER ROUGE
  69. 69Il y avait déjà quelque temps que notre cher abbé était mort, lorsqu'un soir, à l'heure de nous coucher, je fus très étonné de voir Jacques fermer notre chambre à double tour, boucher soigneusement les rainures de la porte, et, cela fait, venir vers moi, d'un grand air de solennité et de mystère.
  70. 70Il faut vous dire que, depuis son retour du Midi, un singulier changement s'était opéré dans les habitudes de l'ami Jacques. D'abord, ce que peu de personnes voudront croire, Jacques ne pleurait plus, ou presque plus; puis, son fol amour du cartonnage lui avait à peu près passé. Les petits pots de colle allaient encore au feu de temps en temps, mais ce n'était plus avec le même entrain; maintenant, si vous aviez besoin d'un cartable, il fallait vous mettre à genoux pour l'obtenir.... Dès choses incroyables! un carton â chapeaux que Mme Eyssette avait commandé était sur le chantier depuis huit jours.... A la maison, on ne s'apercevait de rien; mais moi, je voyais bien que Jacques avait quelque chose. Plusieurs fois, je l'avais surpris dans le magasin, parlant seul et faisant des gestes. La nuit, il ne dormait pas; je l'entendais marmotter entre ses dents, puis subitement sauter à bas du lit et marcher â grands pas dans la chambre... tout cela n'était pas
  71. 71Ce soir-là, quand je le vis fermer à double tour la porte de notre chambre, cette idée de folie me revint dans la tête et j'eus un mouvement d'effroi: mon pauvre Jacques! lui, ne s'en aperçut pas, et prenant gravement une de mes mains dans les siennes:
  72. 72C'était si grand que j'en eus comme un vertige. Comprenez cela?...
  73. 73Ce reste qui n'était rien qu'une affaire de temps, jamais Eyssette (Jacques) n'en put venir à bout... Que voulez-vous? les poèmes ont leurs destinées; il paraît que la destinée de _Religion! Religion!_ poème en douze chants, était de ne pas être en douze chants du tout. Le poète eut beau faire, il n'alla jamais plus loin que les quatre premiers vers.
  74. 74C'était fatal. A la fin, le malheureux garçon, impatienté, envoya son poème au diable et congédia la Muse (on disait encore la Muse en ce temps-là). Le jour même, ses sanglots le reprirent et les petits pots de colle reparurent devant le feu... Et le cahier rouge?... Oh! le cahier rouge, il avait sa destinée aussi, celui-là.
  75. 75Du reste, ce fragment de ma vie que je passe sous silence, le lecteur ne perdra rien à ne pas le connaître. C'est toujours la même chanson, des larmes et de la misère! les affaires qui ne vont pas, des loyers en retard, des créanciers qui font des scènes, les diamants de la mère vendus, l'argenterie au mont-de-piété, les draps de lit qui ont des trous, les pantalons qui ont des pièces; des privations de toutes sortes, des humiliations de tous les jours, l'éternel «comment ferons-nous demain?» le coup de sonnette insolent des huissiers, le concierge qui sourit quand on passe, et puis les emprunts, et puis les protêts, et puis... et puis...
  76. 76Cette année-là, le petit Chose achevait sa philosophie.
  77. 77C'était, si j'ai bonne mémoire; un jeune garçon très prétentieux, se prenant tout à fait au sérieux comme philosophe et aussi comme poète; du reste pas plus haut qu'une botte et sans un poil de barbe au menton.
  78. 78Ici, un grand sanglot, un sanglot déchirant retentit derrière la porte entrebâillée.
  79. 79Le petit Chose prit la lettre.
  80. 80Là-dessus le petit Chose replia la lettre et la rendit à son père d'une main qui ne tremblait pas. C'était un grand philosophe, comme vous voyez.
  81. 81Mme Eyssette poussa un gros soupir, Jacques esquissa un sanglot, et tout fut dit.
  82. 82Le lendemain de cette journée mémorable, toute la famille accompagna le petit Chose au bateau. Par une coïncidence singulière, c'était le même bateau qui avait amené les Eyssettes à Lyon six ans auparavant.
  83. 83Capitaine Géniès, maître coq Montélimart! Naturellement on se rappela le parapluie d'Annou, le perroquet de Robinson, et quelques autres épisodes du débarquement... Ces souvenirs égayèrent un peu ce triste départ, et amenèrent l'ombre d'un sourire sur les lèvres de Mme Eyssette.
  84. 84Le petit Chose, s'arrachant aux étreintes de ses amis, franchit bravement la passerelle.
  85. 85Le petit Chose ne pleurait pas, lui. Comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, c'était un grand philosophe, et positivement les philosophes ne doivent pas s'attendrir...
  86. 86Le premier soin du petit Chose, en arrivant dans sa ville natale, fut de se rendre à l'Académie, où logeait M. le recteur.
  87. 87Ce recteur, ami d'Eyssette père, était un grand beau vieux, alerte et sec, n'ayant rien qui sentît le pédant, ni quoi que ce fût de semblable.
  88. 88Il accueillit Eyssette fils avec une grande bienveillance. Toutefois, quand on l'introduisit dans son cabinet, le brave homme ne put retenir un geste de surprise.
  89. 89Le fait est que le petit Chose était ridiculement petit; et puis l'air si jeune, si mauviette.
  90. 90L'exclamation du recteur lui porta un coup terrible.
  91. 91Voilà mon petit Chose bien content. Quatre à quatre il dégringole l'escalier séculaire de l'Académie et s'en va d'une haleine retenir sa place pour Sarlande.
  92. 92La diligence ne part que dans l'après-midi; encore quatre heures à attendre! Le petit Chose en profite pour aller parader au soleil sur l'esplanade et se montrer à ses compatriotes. Ce premier devoir accompli, il songe à prendre quelque nourriture et se met en quête d'un cabaret à portée de son escarcelle... Juste en face les casernes, il en avise un propret, reluisant, avec une belle enseigne toute neuve:
  93. 93Le cabaret est désert pour le moment. Des murs peints à la chaux..., quelques tables de chêne... Dans un coin de longues cannes de compagnons, à bouts de cuivre, ornées de rubans multicolores... Au comptoir, un gros homme qui ronfle, le nez dans un journal.
  94. 94Le gros homme du comptoir ne se réveille pas pour si peu; mais du fond de l'arrière-boutique, la cabaretière accourt... En voyant le nouveau client que l'ange Hasard lui amène, elle pousse un grand cri:
  95. 95Il s'étonne d'abord un peu du chaleureux accueil que sa femme est en train de faire à ce jeune inconnu; mais quand on lui apprend que ce jeune inconnu est M. Daniel Eyssette en personne, Jean Peyrol devient rouge de plaisir et s'empresse autour de son illustre visiteur.
  96. 96L'enthousiasme de Jean Peyrol est moins vif. Il trouve tout simple que M. Daniel gagne sa vie, puisqu'il est en état de la gagner. A l'âge de M. Daniel, lui, Jean Peyrol, courait le monde depuis déjà quatre ou cinq ans, et ne coûtait plus un liard à la maison, au contraire...
  97. 97Deux heures se passent ainsi en libations et en bavardages. On cause du passé couleur de deuil, de l'avenir couleur de rose. On se rappelle la fabrique, Lyon, la rue Lanterne, ce pauvre abbé qu'on aimait tant...
  98. 98Le petit Chose s'excuse; il a quelqu'un de la ville à voir avant de s'en aller, une visite très importante... Quel dommage! on était si bien!...
  99. 99C'est la fabrique, cette fabrique qu'il aimait tant et qu'il a tant pleurée!... c'est le jardin, les ateliers, les grands platanes, tous les amis de son enfance, toutes ses joies du premier jour... Que voulez-vous?
  100. 100Le coeur de l'homme a de ces faiblesses; il aime ce qu'il peut, même du bois, même des pierres, même une fabrique... D'ailleurs, l'histoire est là pour vous dire que le vieux Robinson, de retour en Angleterre, reprit la mer, et fit je ne sais combien de mille lieues pour revoir son île déserte.
  101. 101Il n'est donc pas étonnant que, pour revoir la sienne, le petit Chose fasse quelques pas.
  102. 102Déjà les grands platanes, dont la tête empanachée regarde par-dessus les maisons, ont reconnu leur ancien ami qui vient vers eux à toutes jambes.
  103. 103De loin ils lui font signe et se penchent les uns vers les autres, comme pour se dire: voilà Daniel Eyssette! Daniel Eyssette est de retour!
  104. 104De grandes murailles grises sans un bout de laurier-rose ou de grenadier qui dépasse... Plus de fenêtres, des lucarnes; plus d'ateliers, une chapelle. Au-dessus de la porte, une grosse croix de grès rouge avec un peu de latin autour!...
  105. 105GAGNE TA VIE
  106. 106Le soir de mon arrivée, la tramontane faisait rage depuis le matin; et quoiqu'on fût au printemps, le petit Chose, perché sur le haut de la diligence, sentit, en entrant dans la ville, le froid le saisir jusqu'au coeur.
  107. 107Les rues étaient noires et désertes... Sur la place d'armes, quelques personnes attendaient la voiture, en se promenant de long en large devant le bureau mal éclairé.
  108. 108Le collège n'était pas loin de la place; après m'avoir fait traverser deux ou trois larges rues silencieuses, l'homme qui portait ma malle s'arrêta devant une grande maison, où tout semblait mort depuis des années.
  109. 109Le marteau retomba lourdement, lourdement... La porte s'ouvrit d'elle-même... Nous entrâmes.
  110. 110Il me prenait pour un élève...
  111. 111Le portier parut surpris; il souleva sa casquette et m'engagea à entrer une minute dans sa loge. Pour le quart d'heure, M. le principal était à l'église avec les enfants. On me mènerait chez lui dès que la prière du soir serait terminée.
  112. 112Dans la loge, on achevait de souper. Un grand beau gaillard à moustaches blondes dégustait un verre d'eau-de-vie aux côtés d'une petite femme maigre, souffreteuse, jaune comme un coing et emmitouflée jusqu'aux oreilles dans un châle fané.
  113. 113Là-dessus, ils se mirent à parler entre eux à voix basse, le nez dans leur vilaine eau-de-vie et me dévisageant du coin de l'oeil... Au-dehors on entendait la tramontane qui ronflait et les voix criardes des élèves récitant les litanies à la chapelle.
  114. 114Il prit sa lanterne, et je le suivis.
  115. 115Le collège me sembla immense... D'interminables corridors, de grands porches, de larges escaliers avec des rampes de fer ouvragé..., tout cela vieux, noir, enfumé... Le portier m'apprit qu'avant 89 la maison était une école de marine, et qu'elle avait compté jusqu'à huit cents élèves, tous de la plus grande noblesse.
  116. 116Comme il achevait de me donner ces précieux renseignements, nous arrivions devant le cabinet du principal... M. Cassagne poussa doucement une double porte matelassée, et frappa deux fois contre la boiserie.
  117. 117C'était un cabinet de travail très vaste, à tapisserie verte. Tout au fond, devant une longue table, le principal écrivait à la lueur pâle d'une lampe dont l'abat-jour était complètement baissé.
  118. 118Le portier s'inclina et sortit. Je restai debout au milieu de la pièce, en tortillant mon chapeau entre mes doigts.
  119. 119Le principal prit la lettre, la lut, la relut, la plia, la déplia, la relut encore, puis il finit par me dire que, grâce à la recommandation toute particulière du recteur et à l'honorabilité de ma famille, il consentait à me prendre chez lui, bien que ma grande jeunesse lui fît peur. Il entama ensuite de longues déclamations sur la gravité de mes nouveaux devoirs; mais je ne l'écoutais plus. Pour moi, l'essentiel était qu'on ne me renvoyât pas; j'étais heureux, follement heureux.
  120. 120c'était le surveillant général.
  121. 121M. Viot s'inclina et me sourit le plus doucement du monde. Ses clefs, au contraire, s'agitèrent d'un air ironique et méchant comme pour dire: «Ce petit homme-là remplacer M. Serrières! allons donc! allons donc!»
  122. 122Le principal comprit aussi bien que moi ce que les clefs venaient de dire, et ajouta avec un soupir: «Je sais qu'en perdant M. Serrières, nous faisons une perte presque irréparable (ici les clefs poussèrent un véritable sanglot...); mais je suis sûr que si M. Viot veut bien prendre le nouveau maître sous sa tutelle spéciale, et lui inculquer ses précieuses idées sur l'enseignement, l'ordre et la discipline de la maison n'auront pas trop à souffrir du départ de M. Serrières.»
  123. 123M. Viot, plus souriant et plus doux que jamais, m'accompagna jusqu'à la porte; mais, avant de me quitter, il me glissa dans la main un petit cahier.
  124. 124Ces messieurs avaient oublié de m'éclairer... J'errai un moment parmi les grands corridors tout noirs, tâtant les murs pour essayer de retrouver mon chemin. De loin en loin, un peu de lune entrait par le grillage d'une fenêtre haute et m'aidait à m'orienter. Tout à coup, dans la nuit des galeries, un point lumineux brilla, venant à ma rencontre...
  125. 125Il s'agissait cependant de découvrir un gîte pour la nuit; ce n'était pas une mince affaire. Heureusement, l'homme aux moustaches, que je trouvai fumant sa pipe devant la loge du portier, se mit tout de suite à ma disposition et me proposa de me conduire dans un bon petit hôtel point trop cher, où je serais servi comme un prince. Vous pensez si j'acceptai de bon coeur.
  126. 126Cet homme à moustaches avait l'air très bon enfant; chemin faisant, j'appris qu'il s'appelait Roger, qu'il était professeur de danse, d'équitation, d'escrime et de gymnastique au collège de Sarlande, et qu'il avait servi longtemps dans les chasseurs d'Afrique. Ceci acheva de me le rendre sympathique. Les enfants sont toujours portés à aimer les soldats. Nous nous séparâmes à la porte de l'hôtel avec force poignées de main, et la promesse formelle de devenir une paire d'amis.
  127. 127celle de reconstituer la maison Eyssette et de reconstruire le foyer à lui tout seul. Puis, fier d'avoir trouvé ce noble but à sa vie, il essuya ces larmes indignes d'un homme, d'un reconstructeur de foyer, et sans perdre une minute, entama la lecture du règlement de M. Viot, pour se mettre au courant de ses nouveaux devoirs.
  128. 128Ce règlement, recopié avec amour de la propre main de M. Viot, son auteur, était un véritable traité, divisé méthodiquement en trois
  129. 129Le règlement se terminait par une belle pièce d'éloquence, un discours sur l'utilité du règlement lui-même; mais, malgré son respect pour l'oeuvre de M. Viot, le petit Chose n'eut pas la force d'aller jusqu'au bout, et--juste au plus beau passage du discours--il s'endormit...
  130. 130Cette nuit-là, je dormis mal. Mille rêves fantastiques troublèrent mon sommeil... Tantôt, c'était les terribles clefs de M. Viot que je croyais entendre, frinc! frinc! frinc! ou bien la fée aux lunettes qui venait s'asseoir à mon chevet et qui me réveillait en sursaut; d'autres fois aussi les yeux noirs--oh! comme ils étaient noirs!--s'installaient au pied de mon lit, me regardant avec une étrange obstination...
  131. 131Le lendemain, à huit heures, j'arrivai au collège. M. Viot, debout sur la porte, son trousseau de clefs à la main, surveillait l'entrée des externes. Il m'accueillit avec son plus doux sourire.
  132. 132La cloche sonna. Les classes se remplirent... Quatre ou cinq grands garçons de vingt-cinq à trente ans, mal vêtus, figures communes, arrivèrent en gambadant et s'arrêtèrent interdits à l'aspect de M. Viot.
  133. 133Daniel Eyssette, votre nouveau collègue.»
  134. 134Mes collègues et moi nous nous regardâmes un moment en silence.
  135. 135Le plus grand et le plus gros d'entre eux prit le premier la parole:
  136. 136c'était M. Serrières, le fameux Serrières, que j'allais remplacer.
  137. 137Ceci était une allusion à la prodigieuse différence de taille qui existait entre nous. On en rit beaucoup, beaucoup, moi le premier; mais je vous assure qu'à ce moment-là le petit Chose aurait volontiers vendu son âme au diable pour avoir seulement quelques pouces de plus.
  138. 138Le café Barbette, où mes nouveaux collègues me menèrent, était situé sur la place d'armes. Les sous-officiers de la garnison le fréquentaient, et ce qui frappait en y entrant, c'était la quantité de shakos et de ceinturons pendus aux patères...
  139. 139Ce jour-là, le départ de Serrières et son punch d'adieu avaient attiré le ban et l'arrière-ban des habitués... Les sous-officiers auxquels Serrières me présenta en arrivant, m'accueillirent avec beaucoup de cordialité. A vrai dire, pourtant, l'arrivée du petit Chose ne fit pas grande sensation, et je fus bien vite oublié, dans le coin de la salle où je m'étais réfugié timidement... Pendant que les verres se remplissaient, le gros Serrières vint s'asseoir à côté de moi; il avait quitté sa redingote et tenait aux dents une longue pipe de terre sur laquelle son nom était en lettres de porcelaine. Tous les maîtres d'étude avaient, au café Barbette, une pipe comme cela.
  140. 140La boîte, c'était le collège.
  141. 141des queues de billard en l'air, des bousculades, de gros rires, des calembours, des confidences...
  142. 142Ce que c'est que de nous, pourtant! Quand on sut au café Barbette que j'étais un fils de famille en rupture de ban, un polisson, un mauvais drôle, et non point, comme on aurait pu le croire, un pauvre garçon condamné par la misère à la pédagogie, tout le monde me regarda d'un meilleur oeil. Les plus anciens sous-officiers ne dédaignèrent pas de m'adresser la parole; on alla même plus loin: au moment de partir, Roger, le maître d'armes, mon ami de la veille, se leva et porta un toast à Daniel Eyssette. Vous pensez si le petit Chose fut fier.
  143. 143Le toast à Daniel Eyssette donna le signal du départ. Il était dix heures moins le quart, c'est-à-dire l'heure de retourner au collège.
  144. 144L'homme aux clefs nous attendait sur la porte.
  145. 145Le principal me présenta aux élèves en un discours un peu long, mais plein de dignité; puis il se retira suivi du gros Serrières que le punch d'adieu tourmentait de plus en plus. M. Viot resta le dernier. Il ne prononça pas de discours, mais ses clefs, frinc! frinc! frinc! parlèrent pour lui d'une façon si terrible, frinc! frinc! frinc! si menaçante, que toutes les têtes se cachèrent sous les couvercles des pupitres et que le nouveau maître lui-même n'était pas rassuré.
  146. 146C'est ainsi que le petit Chose commença sa première étude.
  147. 147LES PETITS
  148. 148Ceux-là n'étaient pas méchants; c'étaient les autres. Ceux-là ne me firent jamais de mal, et moi je les aimais bien, parce qu'ils ne sentaient pas encore le collège et qu'on lisait toute leur âme dans leurs yeux.
  149. 149Le plus âgé de l'étude avait onze ans. Onze ans, je vous demande! Et le gros Serrières qui se vantait de les mener à la baguette!...
  150. 150Moi, je ne les menai pas à la baguette. J'essayai d'être toujours bon, voilà tout.
  151. 151Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard d'étonnement sur les pupitres dégarnis. Il ne parlait pas, mais ses clefs s'agitaient d'un air féroce: «Frinc! frinc! frinc! tas de drôles, on ne travaille donc plus ici!»
  152. 152M. Viot ne me répondit pas. Il s'inclina en souriant, fit gronder ses clefs une dernière fois et sortit.
  153. 153Le soir, à la récréation de quatre heures, il vint vers moi, et me remit, toujours souriant, toujours muet, le cahier du règlement ouvert à la page 12: _Devoirs du maître envers les élèves_.
  154. 154les grands, les moyens, les petits; chaque quartier avait sa cour, son dortoir, son étude. Mes petits étaient donc à moi, bien à moi. Il me semblait que j'avais trente-cinq enfants.
  155. 155Il n'y avait pas jusqu'au portier Cassagne et au maître d'armes Roger qui ne fussent pas contre moi. Le maître d'armes surtout semblait m'en vouloir terriblement. Quand je passais à côté de lui, il frisait sa moustache d'un air féroce et roulait de gros yeux, comme s'il eût voulu sabrer un cent d'Arabes. Une fois il dit très haut à Cassagne, en me regardant, qu'il n'aimait pas les espions. Cassagne ne répondit pas; mais je vis bien à son air qu'il ne les aimait pas non plus... De quels espions s'agissait-il?... Cela me fit beaucoup penser.
  156. 156Devant cette antipathie universelle, j'avais pris bravement mon parti.
  157. 157Le maître des moyens partageait avec moi une petite chambre, au troisième étage, sous les combles; c'est là que je me réfugiais pendant les heures de classe. Comme mon collègue passait tout son temps au café Barbette, la chambre m'appartenait; c'était ma chambre, mon chez moi.
  158. 158livres, et à l'ouvrage.
  159. 159Le petit Chose, lui, ne dormait pas. Il ne rêvait pas même, ce qui est une adorable façon de dormir. Il travaillait, travaillait sans relâche, se bourrant de grec et de latin à se faire sauter la cervelle.
  160. 160Mais le petit Chose se gardait d'ouvrir. Il s'agissait bien de la Muse, ma foi!
  161. 161Cette pensée que je travaillais pour la famille me donnait un grand courage et me rendait la vie plus douce. Ma chambre elle-même en était embellie.... Oh! mansarde, chère mansarde, quelles belles heures j'ai passées entre tes quatre murs! Comme j'y travaillais bien! Comme je m'y sentais brave!...
  162. 162D'habitude nous allions à la Prairie, une grande pelouse qui s'étend comme un tapis au pied de la montagne, à une demi-lieue de la ville.
  163. 163Il aurait fait si bon s'étendre sur cette herbe verte, dans l'ombre des châtaigniers, et se griser de serpolet, en écoutant chanter la petite source!... Au lieu de cela, il fallait surveiller, crier, punir...
  164. 164Mais le plus terrible encore, ce n'était pas de surveiller les élèves à la Prairie, c'était de traverser la ville avec ma division, la division des petits. Les autres divisions emboîtaient le pas à merveille et sonnaient des talons comme de vieux grognards! cela sentait la discipline et le tambour. Mes petits, eux, n'entendaient rien à toutes ces belles choses. Ils n'allaient pas en rang, se tenaient par la main et jacassaient le long de la route. J'avais beau leur crier: «Gardez vos distances!» Ils ne me comprenaient pas et marchaient tout de travers.
  165. 165Comprenez-vous mon désespoir de me montrer dans les rues de Sarlande en pareil équipage, et le dimanche, surtout! Les cloches carillonnaient, les rues étaient pleines de monde. On rencontrait des pensionnats de demoiselles qui allaient à vêpres, des modistes en bonnet rose, des élégants en pantalon gris perle. Il fallait traverser tout cela avec un habit râpé et une division ridicule. Quelle honte!...
  166. 166Imaginez un horrible petit avorton, si petit que c'en était ridicule; avec cela disgracieux, sale, mal peigné, mal vêtu, sentant le ruisseau, et, pour que rien ne lui manquât, affreusement bancal.
  167. 167C'était à déshonorer un collège.
  168. 168Malheureusement mes rapports restaient sans réponse et j'étais toujours obligé de me montrer dans les rues en compagnie de M. Bamban, plus sale et plus bancal que jamais.
  169. 169Le plus risible, c'est qu'évidemment on l'avait fait très beau, ce jour-là, avant de me l'envoyer. Sa tête, mieux peignée qu'à l'ordinaire, était encore roide de pommade, et le noeud de cravate avait je ne sais quoi qui sentait les doigts maternels. Mais il y a tant de ruisseaux avant d'arriver au collège!...
  170. 170Les élèves comprirent qu'il s'agissait de faire une niche au bancal, et la division se mit à filer d'un train d'enfer.
  171. 171De temps en temps on se retournait pour voir si Bamban pouvait suivre, et on riait de l'apercevoir là-bas, bien loin, gros comme le poing trottant dans la poussière de la route, au milieu des marchands de gâteaux et de limonade.
  172. 172Cet enragé-là arriva à la Prairie presque en même temps que nous.
  173. 173Il avait une petite blouse fanée, à carreaux rouges, la blouse du petit Chose, au collège de Lyon.
  174. 174C'était le fils d'un maréchal-ferrant qui, entendant vanter partout les bienfaits de l'éducation, se saignait les quatre membres, le pauvre homme! pour envoyer son enfant demi-pensionnaire au collège. Mais, hélas! Bamban n'était pas fait pour le collège, et il n'y profitait guère.
  175. 175Le jour de son arrivée, on lui avait donné un modèle de bâtons en lui disant: «Fais des bâtons!» Et depuis un an, Bamban, faisait des bâtons.
  176. 176De fait, peu à peu, les bâtons commençaient à marcher plus droit, la plume crachait moins, et il y avait moins d'encre sur les cahiers....
  177. 177D'abord les moyens m'épouvantaient. Je les avais vus à l'oeuvre les jours de Prairie, et la pensée que j'allais vivre sans cesse avec eux me serrait le coeur.
  178. 178LE PION
  179. 179Il me semble que j'y suis encore.
  180. 180Mes anciens élèves sont des hommes maintenant, des hommes sérieux.
  181. 181C'est vrai, messieurs. Vous lui avez fait de bonnes farces, et votre ancien pion ne les a pas encore oubliées....
  182. 182C'est si terrible de vivre entouré de malveillance, d'avoir toujours peur, d'être toujours sur le qui-vive, toujours méchant, toujours armé, c'est si terrible de punir--on fait des injustices malgré soi--si terrible de douter, de voir partout des pièges, de ne pas manger tranquille, de ne pas dormir en repos, de se dire toujours, même aux minutes de trêve: «Ah! mon Dieu!... Qu'est-ce qu'ils vont me faire, maintenant?»
  183. 183Deux fois par jour, aux heures de récréation, je les apercevais de loin travaillant derrière une fenêtre du premier étage qui donnait sur la cour des moyens.... Ils étaient là, plus noirs, plus grands que jamais, penchés du matin jusqu'au soir sur une couture interminable; car les yeux noirs cousaient, ils ne se lassaient pas de coudre. C'était pour coudre, rien que pour coudre, que la vieille fée aux lunettes les avait pris aux Enfants trouvés--car les yeux noirs ne connaissaient ni leur père ni leur mère--, et, d'un bout à l'autre de l'année, ils cousaient, cousaient sans relâche, sous le regard implacable de l'horrible fée aux lunettes, filant sa quenouille à côté d'eux.
  184. 184Moi, je les regardais. Les récréations me semblaient trop courtes.
  185. 185Chers yeux noirs! nous ne nous parlions jamais qu'à de longues distances et par des regards furtifs, et cependant je les aimais de toute mon âme.
  186. 186Il y avait encore l'abbé Germane que j'aimais bien...
  187. 187Cet abbé Germane était le professeur de philosophie. Il passait pour un original, et dans le collège tout le monde le craignait, même le principal, même M. Viot. Il parlait peu, d'une voix brève et cassante, nous tutoyait tous, marchait à grands pas, la tête en arrière, la soutane relevée, faisant sonner--comme un dragon--les talons de ses souliers à boucles. Il était grand et fort. Longtemps je l'avais cru très beau; mais un jour, en le regardant de plus près, je m'aperçus que cette noble face de lion avait été horriblement défigurée par la petite vérole. Pas un coin du visage qui ne fût haché, sabré, couturé, un Mirabeau en soutane.
  188. 188L'abbé vivait sombre et seul, dans une petite chambre qu'il occupait à l'extrémité de la maison, ce qu'on appelait le vieux collège. Personne n'entrait jamais chez lui, excepté ses deux frères, deux méchants vauriens qui étaient dans mon étude et dont il payait l'éducation...
  189. 189Le soir, quand on traversait les cours pour monter au dortoir, on apercevait, là-haut, dans les bâtiments noirs et ruinés du vieux collège, une petite lueur pâle qui veillait: c'était la lampe de l'abbé Germane. Bien des fois aussi, le matin, en descendant pour l'étude de six heures, je voyais, à travers la brume, la lampe brûler encore; l'abbé Germane ne s'était pas couché... On disait qu'il travaillait à un grand ouvrage de philosophie.
  190. 190Voici dans quelles circonstances...
  191. 191Il faut vous dire qu'en ce temps-là j'étais plongé jusqu'au cou dans l'histoire de la philosophie... Un rude travail pour le petit Chose!
  192. 192Le terrible abbé Germane était assis à califourchon sur une chaise basse, les jambes étendues, la soutane retroussée et laissant voir de gros muscles qui saillaient vigoureusement dans des bas de soie noire.
  193. 193Le tranchant de sa voix, l'aspect sévère de cette chambre tapissée de
  194. 194livres, la façon cavalière dont il était assis, cette petite pipe qu'il
  195. 195Ici l'abbé Germane s'interrompit un moment. Il paraissait très en colère et secouait sa pipe sur son ongle avec fureur. Moi, d'entendre ce digne homme s'apitoyer ainsi sur mon sort, je me sentais tout ému, et j'avais mis le Condillac devant mes yeux, pour dissimuler les grosses larmes dont ils étalent remplis.
  196. 196Là-dessus, il se remit à sa lecture et me laissa sortir, sans même me regarder.
  197. 197Le plus souvent, aux heures où je venais, l'abbé faisait sa classe, et la chambre était vide. La petite pipe dormait sur le bord de la table, au milieu des in-folio à tranches rouges et d'innombrables papiers couverts de pattes de mouches... Quelquefois aussi l'abbé Germane était là. Je le trouvais lisant, écrivant, marchant de long en large, à grandes enjambées. En entrant, je disais d'une voix timide:
  198. 198La plupart du temps, il ne me répondait pas... Je prenais mon philosophe sur le troisième rayon à gauche, et je m'en allais, sans qu'on eût seulement l'air de soupçonner ma présence... Jusqu'à la fin de l'année, nous n'échangeâmes pas vingt paroles; mais n'importe! quelque chose en moi-même m'avertissait que nous étions de grands amis...
  199. 199Cependant les vacances approchaient. On entendait tout le jour les élèves de la musique répétant, dans la classe de dessin, des polkas et des airs de marche pour la distribution des prix. Ces polkas réjouissaient tout le monde. Le soir, à la dernière étude, on voyait sortir des pupitres une foule de petits calendriers, et chaque enfant rayait sur le sien le jour qui venait de finir: «Encore un de moins!» Les cours étaient pleines de planches pour l'estrade; on battait des fauteuils, on secouait les tapis... plus de travail, plus de discipline.
  200. 200L'abbé Germane était sur l'estrade, lui aussi, mais il ne paraissait pas s'en douter. Allongé dans son fauteuil, la tête renversée, il écoutait ses voisins d'une oreille distraite et semblait suivre de l'oeil, à travers le feuillage, la fumée d'une pipe imaginaire.
  201. 201La cérémonie commença, il faisait chaud. Pas d'air sous la tente... il y avait de grosses dames cramoisies qui sommeillaient à l'ombre de leurs marabouts, et des messieurs chauves qui s'épongeaient la tête avec des foulards ponceau. Tout était rouge: les visages, les tapis, les drapeaux, les fauteuils... Nous eûmes trois discours, qu'on applaudit beaucoup; mais moi, je ne les entendis pas. Là-haut, derrière la fenêtre du premier étage, les yeux noirs cousaient à leur place habituelle, et mon âme allait vers eux... Pauvres yeux noirs! même ce jour-là, la fée aux lunettes ne les laissait pas chômer.
  202. 202Viot se tenaient debout, caressant les enfants au passage, saluant les parents jusqu'à terre.
  203. 203Les enfants se laissaient embrasser négligemment et franchissaient l'escalier d'un bond.
  204. 204Ceux-là montaient dans de belles voitures armoriées, où les mères et les soeurs rangeaient leurs grandes jupes pour faire place: clic! clac!...
  205. 205D'autres grimpaient dans les chars à banc de famille, à côté de jolies filles riant à belles dents sous leurs coiffes blanches. La fermière conduisait avec sa chaîne d'or autour du cou... Fouette, Mathurine! On retourne à la métairie; on va manger des beurrées, boire du vin muscat, chasser à la pipée tout le jour et se rouler dans le foin qui sent bon!
  206. 206LES YEUX NOIRS
  207. 207MAINTENANT le collège est désert. Tout le monde est parti... D'un bout des dortoirs à l'autre, des escadrons de gros rats font des charges de cavalerie en plein jour. Les écritoires se dessèchent au fond des pupitres. Sur les arbres des cours, la division des moineaux est en fête; ces messieurs ont invité tous leurs camarades de la ville, ceux de l'évêché, ceux de la sous-préfecture, et, du matin jusqu'au soir, c'est un pépiage assourdissant.
  208. 208De sa chambre, sous les combles, le petit Chose les écoute en travaillant. On l'a gardé par charité, dans la maison, pendant les vacances. Il en profite pour étudier à mort les philosophes grecs.
  209. 209Mais non! Il ne peut pas... Les lettres de son livre dansent devant ses yeux, puis, ce livre qui tourne, puis la table, puis la chambre. Pour chasser cet étrange assoupissement, le petit Chose se lève, fait quelques pas; arrivé devant la porte, il chancelle et tombe à terre comme une masse, foudroyé par le sommeil.
  210. 210Le petit Chose fait un rêve singulier; il lui semble qu'on frappe à la porte de sa chambre, et qu'une voix éclatante l'appelle par son nom:
  211. 211Les coups redoublent à la porte: «Daniel, mon Daniel, c'est ton père; ouvre vite.»
  212. 212M. Eyssette père l'embrasse:
  213. 213dis!... Tu criais: «Pas de clefs! ôtez les clefs des serrures!» Tu ris?
  214. 214Le petit Chose frémit de l'audace de M. Eyssette; puis oubliant bien vite les clefs de M. Viot: «Et ma mère?» demande-t-il, en étendant ses bras comme si sa mère était là, à portée de ses caresses.
  215. 215Disant cela, le petit Chose se met à rire de bon coeur, et M. Eyssette rit de le voir rire, tout en le grondant à cause de cette maudite couverture qui se dérange toujours...
  216. 216Le petit Chose lève la tête, et devinez ce qu'il voit?... Les yeux noirs, les yeux noirs en personne, immobiles et souriants devant lui!...
  217. 217Les yeux noirs annoncent à leur ami que la femme jaune est malade et qu'ils sont chargés de faire son service. Ils ajoutent en se baissant qu'ils éprouvent beaucoup de joie à voir M. Daniel rétabli; puis ils se retirent avec une profonde révérence, en disant qu'ils reviendront le même soir. Le même soir, en effet, les yeux noirs sont revenus, et le lendemain matin aussi, et, le lendemain soir encore. Le petit Chose est ravi. Il bénit sa maladie, la maladie de la femme jaune, toutes les maladies du monde; si personne n'avait été malade, il n'aurait jamais eu de tête-à-tête avec les yeux noirs.
  218. 218Les yeux noirs ont l'air très étonnés de ce silence. Ils vont et viennent dans l'infirmerie, et trouvent mille prétextes pour rester près du malade, espérant toujours qu'il se décidera à parler; mais ce damné de petit Chose ne se décide pas.
  219. 219Le petit Chose se met à écrire; il écrit toute la nuit; puis, quand le matin est venu, il s'aperçoit que cette interminable lettre ne contient que trois mots, vous m'entendez bien; seulement ces trois mots sont les plus éloquents du monde, et il compte qu'ils produiront un très grand effet.
  220. 220Mais chut!... Un pas d'oiseau dans le corridor... Les yeux noirs approchent... Le petit Chose tient la lettre à la main. Son coeur bat; il va mourir...
  221. 221La porte s'ouvre... Horreur!...
  222. 222Le petit Chose n'ose pas demander d'explications; mais il est consterné... Pourquoi ne sont-ils pas revenus?... Il attend le soir avec impatience... Hélas!... le soir encore, les yeux noirs ne viennent pas, ni le lendemain non plus, ni les jours d'après, ni jamais.
  223. 223déjà la rentrée... Oh! que ces vacances ont été courtes!
  224. 224Chaque jour, il arrive des élèves... Clic! clac! On revoit devant la porte les chars à bancs et les berlines de la distribution des prix...
  225. 225Les divisions se reforment. Cette année comme l'an dernier, le petit Chose aura l'étude des moyens. Le pauvre pion tremble déjà. Après tout, qui sait? Les enfants seront peut-être moins méchants cette année-ci.
  226. 226Le matin de la rentrée, grande musique à la chapelle. C'est la messe du Saint-Esprit... _Veni, creator Spiritus!..._ Voici M. le principal avec son bel habit noir et la petite palme d'argent à la boutonnière.
  227. 227Derrière lui, se tient l'état-major des professeurs en toge de cérémonie: les sciences ont l'hermine orange; les humanités, l'hermine blanche. Le professeur de seconde, un freluquet, s'est permis des gants de couleur tendre et une toque de fantaisie; M. Viot n'a pas l'air
  228. 228content. _Veni, creator Spiritus!..._ Au fond de l'église, pêle-mêle
  229. 229Deux jours après la messe du Saint-Esprit, nouvelles solennités. C'était la fête du principal... Ce jour-là--de temps immémorial--, tout le collège célèbre la Saint-Théophile sur l'herbe, à grand renfort de viandes froides et de vins de Limoux. Cette fois, comme à l'ordinaire, M. le principal n'épargne rien pour donner du retentissement à ce petit festival de famille, qui satisfait les instincts généreux de son coeur, sans nuire cependant aux intérêts de son collège. Dès l'aube, on s'emplit tous--élèves et maîtres--dans de grandes tapissières pavoisées aux couleurs municipales, et le convoi part au galop, traînant à sa suite, dans deux énormes fourgons, les paniers de vin mousseux et les corbeilles de mangeaille... En tête, sur le premier char, les gros bonnets et la musique. Ordre aux ophicléides de jouer très fort. Les fouets claquent, les grelots sonnent, les piles d'assiettes se heurtent
  230. 230contre les gamelles de fer-blanc... Tout Sarlande en bonnet de nuit se met aux fenêtres pour voir passer la fête du principal.
  231. 231C'est à la Prairie que le gala doit avoir lieu. A peine arrivé, on étend des nappes sur l'herbe, et les enfants crèvent de rire en voyant messieurs les professeurs assis au frais dans les violettes comme de simples collégiens... Les tranches de pâté circulent. Les bouchons sautent. Les yeux flambent. On parle beaucoup... Seul, au milieu de l'animation générale, le petit Chose a l'air préoccupé. Tout à coup on le voit rougir... M. le principal vient de se lever, un papier à la main: «Messieurs, on me remet à l'instant même quelques vers que m'adresse un poète anonyme. Il parait que notre Pindare ordinaire, M. Viot, a un émule cette année. Quoique ces vers soient un peu trop flatteurs pour moi, je vous demande la permission de vous les lire.
  232. 232C'est un compliment assez bien tourné, plein de rimes aimables à l'adresse du principal et de tous ces messieurs. Une fleur pour chacun.
  233. 233La fée aux lunettes elle-même n'est pas oubliée. Le poète l'appelle «l'ange du réfectoire», ce qui est charmant.
  234. 234Ce premier enthousiasme apaisé, M. le principal frappe dans ses mains pour réclamer le silence.
  235. 235M. Viot tire gravement de sa poche un cahier relié, gros de promesses, et commence sa lecture en jetant sur le petit Chose un regard de côté.
  236. 236L'oeuvre de M. Viot est une idylle, une idylle toute virgilienne en l'honneur du règlement. L'élève Ménalque et l'élève Dorilas s'y répondent en strophes alternées... L'élève Ménalque est d'un collège où fleurit le règlement; l'élève Dorilas, d'un autre collège d'où le règlement est exilé... Ménalque dit les plaisirs austères d'une forte discipline; Dorilas, les joies infécondes d'une folle liberté.
  237. 237Le poème est fini... Silence de mort!... Pendant la lecture, les enfants ont emporté leurs assiettes à l'autre bout de la prairie, et mangent leurs pâtés, tranquilles, loin, bien loin, de l'élève Ménalque et Dorilas. M. Viot les regarde de sa place avec un sourire amer... Les professeurs ont tenu bon, mais pas un n'a le courage d'applaudir...
  238. 238Infortuné M. Viot! C'est une vraie déroute.. Le principal essaie de le consoler: «Le sujet était aride, messieurs, mais le poète s'en est bien tiré.»
  239. 239Lâchetés perdues! M. Viot ne veut pas être consolé. Il s'incline sans répondre et garde son sourire amer... Il le garde tout le jour, et le soir, en rentrant, au milieu des chants des élèves, des couacs de la musique et du fracas des tapissières roulant sur les pavés de la ville endormie, le petit Chose entend dans l'ombre, près de lui, les clefs de son rival qui grondent d'un air méchant: «Frinc! frinc! frinc! monsieur le poète, nous vous revaudrons cela!»
  240. 240L'AFFAIRE BOUCOYRAN
  241. 241Les jours qui suivirent furent tristes; un vrai lendemain de mardi gras.
  242. 242Ding! dong! Couchez-vous. Ding! dong! Instruisez-vous! Ding! dong!
  243. 243Moi seul, je faisais ombre à cet adorable tableau. Mon étude ne marchait pas. Les terribles _moyens_ m'étaient revenus de leurs montagnes, plus laids, plus âpres, plus féroces que jamais. De mon côté, j'étais aigri; la maladie m'avait rendu nerveux et irritable; je ne pouvais plus rien supporter... Trop doux l'année précédente, je fus trop sévère cette année... J'espérais ainsi mater ces méchants drôles, et, pour la moindre incartade, je foudroyais toute l'étude de pensums et de retenues...
  244. 244Ce système ne me réussit pas. Mes punitions, à force d'être prodiguées, se déprécièrent et tombèrent aussi bas que les assignats de l'an IV...
  245. 245Cocorico!... kss!... kss!... Plus de tyrans!... C'est une injustice!...» Et les encriers pleuvaient, et les papiers mâchés s'épataient sur mon pupitre, et tous ces petits monstres--sous prétexte de réclamations--se pendaient par grappes à ma chaire, avec des hurlements de macaques.
  246. 246Il est temps que le public sache la vérité...
  247. 247M. le marquis avait bien par-ci par-là certaines façons impertinentes de me regarder ou de me répondre qui rappelaient par trop l'Ancien Régime, mais j'affectais de n'y point prendre garde, sentant que j'avais affaire à forte partie.
  248. 248C'était un acte d'autorité inouï pour ce drôle. Il en resta stupéfait et me regarda, sans bouger de sa place, avec des gros yeux.
  249. 249Les élèves attendaient, anxieux... Pour la première fois, j'avais du silence.
  250. 250Il y eut parmi toute l'étude, un murmure d'admiration. Je me levai dans ma chaire, indigné.
  251. 251Dieu m'est témoin qu'à ce moment-là toute idée de violence était bien loin de moi; je voulais seulement intimider le marquis par la fermeté de mon attitude; mais, en me voyant descendre de ma chaire, il se mit à ricaner d'une façon si méprisante, que j'eus le geste de le prendre au collet pour le faire sortir de son banc.
  252. 252Le misérable tenait cachée sous sa tunique une énorme règle en fer. A peine eus-je levé la main, qu'il m'assena sur le bras un coup terrible.
  253. 253La douleur m'arracha un cri.
  254. 254Ce fut l'affaire d'une seconde; je ne me serais jamais cru tant de vigueur.
  255. 255Les élèves étaient consternés. On ne criait plus: «Bravo, marquis!» On avait peur. Boucoyran, le fort des forts, mis à la raison par ce gringalet de pion! Quelle aventure!... Je venais de gagner en autorité ce que le marquis venait de perdre en prestige.
  256. 256Ces réflexions, qui me venaient un peu tard, me troublèrent dans mon triomphe. J'eus peur, à mon tour. Je me disais: «C'est sûr, le marquis est allé se plaindre.» Et, d'une minute à l'autre, je m'attendais à voir entrer le principal. Je tremblai jusqu'à la fin de l'étude; pourtant, personne ne vint.
  257. 257Le lendemain, à la première étude, les élèves chuchotaient en regardant la place de Boucoyran qui restait vide. Sans en avoir l'air, je mourais d'inquiétude.
  258. 258Vers les sept heures, la porte s'ouvrit d'un coup sec. Tous les enfants se levèrent.
  259. 259Le principal entra le premier, puis M. Viot derrière lui, puis enfin un grand vieux, boutonné jusqu'au menton dans une longue redingote et cravaté d'un col de crin haut de quatre doigts. Celui-là, je ne le connaissais pas, mais je compris tout de suite que c'était M. de Boucoyran le père. Il tortillait sa longue moustache et bougonnait entre ses dents.
  260. 260Ils prirent position tous les trois au milieu de l'étude et, jusqu'à leur sortie, ne regardèrent pas une seule fois de mon côté.
  261. 261Ce fut le principal qui ouvrit le feu.
  262. 262Là-dessus le voilà parti à m'infliger un blâme qui dura au moins un grand quart d'heure. Tous les faits dénaturés: le marquis était le meilleur élève du collège; je l'avais brutalisé sans raison, sans excuse. Enfin j'avais manqué à tous mes devoirs.
  263. 263De temps en temps, j'essayais de me défendre. «Pardon, monsieur le principal!...» Mais le principal ne m'écoutait pas, et il m'infligea son blâme jusqu'au bout.
  264. 264Depuis deux jours, sa mère en larmes, le veillait...
  265. 265Vingt fois de suite, on lui faisait raconter son histoire, et à chaque fois, le misérable inventait quelque nouveau détail. Les mères frémissaient; les vieilles demoiselles l'appelaient «pauvre ange!» et lui glissaient des bonbons. Le journal de l'opposition profita de l'aventure et fulmina contre le collège un article terrible au profit d'un établissement religieux des environs....
  266. 266Le principal était furieux; et, s'il ne me renvoya pas, je ne le dus qu'à la protection du recteur.... Hélas! il eût mieux valu pour moi être renvoyé tout de suite. Ma vie dans le collège était devenue impossible.
  267. 267Les enfants ne m'écoutaient plus; au moindre mot, ils me menaçaient de faire comme Boucoyran, d'aller se plaindre à leur père. Je finis par ne plus m'occuper d'eux.
  268. 268D'ailleurs eussé-je voulu oublier ces affronts, je n'aurais pas pu y parvenir; deux fois par semaine, les jours de promenade, quand les divisions passaient devant le café de l'Évêché, j'étais sûr de trouver M. de Boucoyran, le père, planté devant la porte, au milieu d'un groupe d'officiers de la garnison, tous nu-tête et leurs queues de billard à la main. Ils nous regardaient venir de loin avec des rires goguenards; puis, quand la division était à portée de la voix, le marquis criait très fort, en me toisant d'un air de provocation: «Bonjour, Boucoyran!»
  269. 269Le «Bonjour, Boucoyran!» était devenu un supplice pour moi, et pas moyen de m'y soustraire. Pour aller à la Prairie, il fallait absolument passer devant le café de l'Évêché, et pas une fois mon persécuteur ne manquait au rendez-vous.
  270. 270D'entendre cet excellent Roger épouser ma querelle avec tant d'ardeur, j'étais rouge de plaisir. Nous convînmes des leçons: trois heures par semaine; nous convînmes aussi du prix qui serait un prix exceptionnel (exceptionnel en effet! j'appris plus tard qu'on me faisait payer deux fois plus cher que les autres). Quand toutes ces conventions furent réglées, Roger passa familièrement son bras sous le mien.
  271. 271Les amis de Roger me reçurent à bras ouverts. Il avait bien raison, c'étaient tous de nobles coeurs! Quand ils connurent mon histoire avec le marquis et la résolution que j'avais prise, ils vinrent, l'un après l'autre, me serrer la main: «Bravo, jeune homme, très bien.»
  272. 272Moi aussi j'étais un noble coeur. Je fis venir un punch, on but à mon triomphe, et il fut décidé entre nobles coeurs que je tuerais le marquis de Boucoyran à la fin de l'année scolaire.
  273. 273LES MAUVAIS JOURS
  274. 274L'hiver était venu, un hiver sec, terrible et noir, comme il en fait dans ces pays de montagnes. Avec leurs grands arbres sans feuilles et leur sol gelé plus dur que la pierre, les cours du collège étaient tristes à voir. On se levait avant le jour, aux lumières; il faisait froid; de la glace dans les lavabos.... Les élèves n'en finissaient plus; la cloche était obligée de les appeler plusieurs fois. «Plus vite, messieurs!» criaient les maîtres en marchant de long en large pour se réchauffer.... On formait les rangs en silence, tant bien que mal, et on descendait à travers le grand escalier à peine éclairé et les longs corridors où soufflaient les bises mortelles de l'hiver.
  275. 275Il s'agissait d'une confidence amoureuse.... Vous pensez si j'étais fier de recevoir les confidences d'un homme de cette taille. Cela me grandissait toujours un peu.
  276. 276Voici l'histoire. Ce sacripant de maître d'armes avait rencontré par la ville, en un certain endroit qu'il ne pouvait pas nommer, certaine personne dont il s'était follement épris. Cette personne occupait à Sarlande une situation tellement élevée,--hum! hum! vous m'entendez bien!--tellement extraordinaire, que le maître d'armes en était encore à se demander comment il avait osé lever les yeux si haut. Et pourtant, malgré la situation de la personne--situation tellement élevée, tellement, etc.--, il ne désespérait pas de s'en faire aimer, et même il croyait le moment venu de lancer quelques déclarations épistolaires.
  277. 277Malheureusement les maîtres d'armes ne sont pas très adroits aux exercices de la plume. Passe encore s'il ne s'agissait que d'une grisette; mais avec une personne dans une situation tellement, etc., ce n'était pas du style de cantine qu'il fallait, et même un bon poète ne serait pas de trop.
  278. 278Le maître d'armes regarda autour de lui d'un air méfiant, puis tout bas il me dit, en me fourrant ses moustaches dans l'oreille:
  279. 279Il ne put pas m'en confier davantage, à cause de la situation de la personne, situation tellement, etc.--mais ces renseignements me suffisaient, et le soir même--, pendant l'étude--, j'écrivis ma première
  280. 280lettre à la blonde Cécilia.
  281. 281Cette singulière correspondance entre le petit Chose et cette mystérieuse personne dura près d'un mois. Pendant un mois, j'écrivis en moyenne deux lettres de passion par jour. De ces lettres, les unes étaient tendres et vaporeuses comme le Lamartine d'Elvire, les autres enflammées et rugissantes comme le Mirabeau de Sophie. Il y en avait qui commençaient par ces mots: _«O Cécilia, quelquefois, sur un rocher sauvage...»_ et qui finissaient par ceux-ci: _«On dit qu'on en meurt...
  282. 282Donne-la-moi! donne-la-moi!
  283. 283Le jeu me plaisait en somme; peut-être même me plaisait-il un peu trop.
  284. 284Cette blonde invisible, parfumée comme un lilas blanc, ne me sortait plus de l'esprit. Par moments, je me figurais que j'écrivais pour mon propre compte; je remplissais mes lettres de confidences toutes personnelles, de malédictions contre la destinée, contre ces êtres vils et méchants au milieu desquels j'étais obligé de vivre: «O Cécilia, si tu savais comme j'ai besoin de ton amour!»
  285. 285Le plus comique, c'est que le lendemain, il me fallut écrire une lettre d'actions de grâces et remercier Cécilia de tout le bonheur qu'elle m'avait donné: «Ange qui as consenti à passer une nuit sur la terre....»
  286. 286Cette lettre, je l'avoue, le petit Chose l'écrivit avec la rage dans le coeur. Heureusement la correspondance s'arrêta là, et pendant quelque temps, je n'entendis plus parler de Cécilia ni de sa haute situation.
  287. 287MON BON AMI LE MAÎTRE D'ARMES
  288. 288Ce jour-là, le 18 février, comme il était tombé beaucoup de neige pendant la nuit, les enfants n'avaient pas pu jouer dans les cours.
  289. 289C'était moi qui les surveillais.
  290. 290Ce qu'on appelait _la salle_ était l'ancien gymnase du collège de la Marine. Imaginez quatre grands murs nus avec de petites fenêtres grillées; çà et là des crampons à moitié arrachés, la trace encore visible des échelles, et, se balançant à la maîtresse poutre du plafond, un énorme anneau en fer au bout d'une corde.
  291. 291Les enfants avaient l'air de s'amuser beaucoup en regardant la neige qui remplissait les rues et les hommes armés de pelles qui l'emportaient dans des tombereaux.
  292. 292Mais tout ce tapage, je ne l'entendais pas.
  293. 293«JACQUES.»
  294. 294Ce brave Jacques! quel mal délicieux il venait de me faire avec sa
  295. 295lettre! je riais et je pleurais en même temps. Toute ma vie de ces
  296. 296derniers mois, le punch, le billard, le café Barbette, me faisaient l'effet d'un mauvais rêve, et je pensais: «Allons! c'est fini.
  297. 297Maintenant je vais travailler, je vais être courageux comme Jacques.»
  298. 298lettre de mon frère Jacques!
  299. 299Chez le principal?... Que pouvait avoir à me dire le principal?...
  300. 300Le portier me regardait avec un drôle d'air. Tout à coup, l'idée du sous-préfet me revint.
  301. 301Il y a des jours où l'on est comme fou. En apprenant que le sous-préfet m'attendait, savez-vous ce que j'imaginai? Je m'imaginai qu'il avait remarqué ma bonne mine à la distribution, et qu'il venait au collège tout exprès pour m'offrir d'être son secrétaire. Cela me paraissait la chose la plus naturelle du monde. La lettre de Jacques avec ses histoires de vieux marquis m'avait troublé la cervelle, à coup sûr.
  302. 302M. le sous-préfet était debout, appuyé négligemment au marbre de la cheminée et souriant dans ses favoris blonds. M. le principal, en robe de chambre, se tenait près de lui humblement, son bonnet de velours à la main et M. Viot, appelé en hâte, se dissimulait dans un coin.
  303. 303Dès que j'entrai, le sous-préfet prit la parole.
  304. 304Il avait prononcé cette phrase d'une voix claire, ironique et sans cesser de sourire. Je crus d'abord qu'il voulait plaisanter et je ne répondis rien, mais le sous-préfet ne plaisantait pas; après un moment de silence, il reprit en souriant toujours:
  305. 305Le sous-préfet, lui, ne cessait pas de sourire; il prit sur la tablette de la cheminée un petit paquet de papiers que je n'avais pas aperçus d'abord, puis se tournant vers moi et les agitant négligemment:
  306. 306Ce sont des lettres qu'on a surprises chez la demoiselle en question.
  307. 307Ici les clefs grincèrent férocement et le sous-préfet, souriant toujours, ajouta:
  308. 308Miséricorde! ma correspondance avec Cécilia.
  309. 309lettres dans sa poche et, se tournant vers le principal et son acolyte:
  310. 310Il fit encore un pas pour sortir; puis, revenant vers moi comme s'il oubliait quelque chose:
  311. 311C'était dit gravement, tranquillement, d'un ton qui m'effraya.
  312. 312Ce que c'est que de nous! J'étais entré dans ma chambre désespéré, j'en sortis presque joyeux.... Le petit Chose était si fier d'avoir sauvé la vie à son bon ami le maître d'armes.
  313. 313La situation n'était pas gaie, je voyais déjà le foyer singulièrement compromis, ma mère en larmes, et M. Eyssette bien en colère.
  314. 314D'ailleurs, à Paris, on trouve toujours de quoi vivre...
  315. 315Ici, une pensée horrible m'arrêta: pour partir, il fallait de l'argent; celui du chemin de fer d'abord, puis cinquante-huit francs que je devais au portier, puis dix francs qu'un grand m'avait prêtés, puis des sommes énormes inscrites à mon nom sur le livre de compte du café Barbette. Le moyen de se procurer tout cet argent?
  316. 316Mes affaires ainsi réglées, j'oubliai toutes les catastrophes de la journée pour ne songer qu'à mon grand voyage de Paris. J'étais très joyeux, je ne tenais plus en place, et M. Viot, qui descendit à l'étude pour savourer mon désespoir, eut l'air fort déçu en voyant ma mine réjouie. A dîner, je mangeai vite et bien; dans la cour, je pardonnai les arrêts des élèves. Enfin l'heure de la classe sonna.
  317. 317Le plus pressant était de voir Roger; d'un bond, je fus à sa chambre; personne à sa chambre. «Bon! me dis-je en moi-même, il sera allé faire un tour au café Barbette», et cela ne m'étonna pas dans des circonstances aussi dramatiques.
  318. 318L'ANNEAU DE FER
  319. 319Des portes de Sarlande à la Prairie il y a bien une bonne demi-lieue; mais, du train dont j'allais, je dus ce jour-là faire le trajet en moins d'un quart d'heure. Je tremblais pour Roger. J'avais peur que le pauvre garçon n'eût, malgré sa promesse, tout raconté au principal pendant l'étude; je croyais voir encore luire la crosse de son pistolet. Cette pensée lugubre me donnait des ailes.
  320. 320La trace des pas me conduisit ainsi jusqu'à la guinguette d'Espéron.
  321. 321Cette guinguette était un endroit louche et de mauvais renom, où les débauchés de Sarlande faisaient leurs parties fines. J'y étais venu plus d'une fois en compagnie des nobles coeurs, mais jamais je ne lui avais trouvé une physionomie aussi sinistre que ce jour-là. Jaune et sale, au milieu de la blancheur immaculée de la plaine, elle se dérobait, avec sa porte basse, ses murs décrépis et ses fenêtres aux vitres mal lavées, derrière un taillis de petits ormes. La maisonnette avait l'air honteuse du vilain métier qu'elle faisait.
  322. 322Comme j'approchais, j'entendis un bruit joyeux de voix, de rires et de verres choqués.
  323. 323Le tapage venait de la salle du rez-de-chaussée, et la ripaillage devait chauffer à ce moment, car, malgré le froid, on avait ouvert toutes grandes les deux fenêtres.
  324. 324C'est là, c'est dans cette tonnelle noire et froide comme un tombeau, que j'ai appris combien les hommes peuvent être méchants et lâches; c'est là que j'ai appris à douter, à mépriser, à haïr.... O vous qui me lisez, Dieu vous garde d'entrer jamais dans cette tonnelle!... Debout, retenant mon souffle, rouge de colère et de honte, j'écoutais ce qui se disait chez Espéron.
  325. 325Mon bon ami le maître d'armes avait toujours la parole.... Il racontait l'aventure de Cécilia, la correspondance amoureuse, la visite de M. le sous-préfet au collège, tout cela avec des enjolivements et des gestes qui devaient être bien comiques, à en juger par les transports de l'auditoire.
  326. 326Là-dessus, mon bon ami le maître d'armes se mit à jouer ce qu'il appelait la grande scène, c'est-à-dire ce qui s'était passé le matin dans ma chambre entre lui et moi. Ah! le misérable! il n'oublia rien....
  327. 327Il criait: _Ma mère! ma pauvre mère!_ avec des intonations de théâtre.
  328. 328Ici, un geste qui fit rire tout le monde.
  329. 329Cet éclat de rire me mit hors de moi. J'eus envie de sortir de la tonnelle et d'apparaître soudainement au milieu d'eux comme un spectre.
  330. 330Mais je me contins: j'avais déjà été assez ridicule.
  331. 331Le rôti arrivait, les verres se choquèrent:
  332. 332La nuit tombait, silencieuse; et cet immense champ de neige prenait dans la demi-obscurité du crépuscule je ne sais quel aspect de profonde mélancolie.
  333. 333Ici, le vacarme de l'étude redouble; le petit Chose s'interrompt et distribue quelques punitions de droite et de gauche, mais gravement, sans colère. Puis il continue:
  334. 334Le petit Chose est obligé de s'interrompre encore: «Cinq cents vers à l'élève Soubeyrol! Fouque et Loupi en retenue dimanche!» Ceci fait, il achève sa lettre:
  335. 335Cette lettre terminée, le petit Chose en commence tout de suite une autre ainsi conçue:
  336. 336«DANIEL EYSSETTE.»
  337. 337L'étude est finie. On soupe, on fait la prière, on monte au dortoir.
  338. 338Les élèves se couchent; le petit Chose se promène de long en large, attendant qu'ils soient endormis. Voici maintenant M. Viot qui fait sa ronde; on entend le cliquetis mystérieux de ses clefs et le bruit sourd de ses chaussons sur le parquet. «Bonsoir, monsieur Viot! murmure le petit Chose.--Bonsoir, monsieur!» répond à voix basse le surveillant; puis il s'éloigne, ses pas se perdent dans le corridor.
  339. 339Le petit Chose est seul. Il ouvre la porte doucement et s'arrête un instant sur le palier pour voir si les élèves ne se réveillent pas; mais tout est tranquille dans le dortoir.
  340. 340La tramontane souffle tristement par-dessous les portes. Au bas de l'escalier, en passant devant le péristyle, il aperçoit la cour blanche de neige, entre ses quatre grands corps de logis tout sombres.
  341. 341Là-haut, près des toits, veille une lumière: c'est l'abbé Germane qui travaille à son grand ouvrage. Du fond de son coeur le petit Chose envoie un dernier adieu, bien sincère à ce bon abbé; puis il entre dans la _salle_....
  342. 342Le vieux gymnase de l'école de marine est plein d'une ombre froide et sinistre. Par les grillages d'une fenêtre un peu de lune descend et vient donner en plein sur le gros anneau de fer--oh! cet anneau, le petit Chose ne fait qu'y penser depuis des heures--, sur le gros anneau de fer qui reluit comme de l'argent.... Dans un coin de la _salle_, un vieil escabeau dormait. Le petit Chose va le prendre, le porte sous l'anneau, et monte dessus; il ne s'est pas trompé, c'est juste à la hauteur qu'il faut. Alors il détache sa cravate, une longue cravate en soie violette qu'il porte chiffonnée autour de son cou, comme un ruban.
  343. 343Il attache la cravate à l'anneau et fait un noeud coulant.... Une heure sonne. Allons! il faut mourir.... Avec des mains qui tremblent, le petit Chose ouvre le noeud coulant. Une sorte de fièvre le transporte. Adieu, Jacques! Adieu Mme Eyssette!...
  344. 344Le petit Chose se retourne, stupéfait.
  345. 345C'est l'abbé Germane, l'abbé Germane sans sa soutane, en culotte courte, avec son rabat flottant sur son gilet. Sa belle figure laide sourit tristement, à demi éclairée par la lune.... Une seule main lui a suffi pour mettre le suicidé par terre; de l'autre main il tient encore sa carafe qu'il vient de remplir à la fontaine de la cour.
  346. 346De voir la tête effarée et les yeux pleins de larmes du petit Chose, l'abbé Germane a cessé de sourire, et il répète, mais cette fois d'une voix douce et presque attendrie:
  347. 347Le petit Chose est tout rouge, tout interdit.
  348. 348Le petit Daniel fait signe que non et montre l'anneau de fer avec la cravate.... L'abbé Germane le prend par la main: «Voyons! monte dans ma chambre; si tu veux te tuer, eh bien, tu te tueras là-haut: il y a du feu, il fait bon.»
  349. 349Mais le petit Chose résiste: «Laissez-moi mourir, monsieur l'abbé. Vous n'avez pas le droit de m'empêcher de mourir.»
  350. 350Le petit Chose est assis au coin de la cheminée. Il est très agité, il parle beaucoup, il raconte sa vie, ses malheurs et pourquoi il a voulu en finir. L'abbé l'écoute en souriant; puis, quand l'enfant a bien parlé, bien pleuré, bien dégonflé son pauvre coeur malade, le brave homme lui prend les mains et lui dit très tranquillement:
  351. 351Le petit Chose se couche, il ne résiste pas.... Tout ce qui lui arrive lui fait l'effet d'un rêve. Que d'événements dans une journée! Avoir été si près de la mort, et se retrouver au fond d'un bon lit, dans cette chambre tranquille et tiède!... Comme le petit Chose est bien!... De temps en temps, en ouvrant les yeux, il voit sous la clarté douce de l'abat-jour le bon abbé Germane qui, tout en fumant, fait courir sa plume, à petit bruit, du haut en bas des feuilles blanches....
  352. 352La mémoire me revint tout d'un coup. Je voulais le remercier; mais positivement le bon abbé me mit à la porte.
  353. 353Là-dessus, il m'ouvrit les bras avec un sourire divin; mais, moi, je me jetai à ses genoux en sanglotant. Il me releva et m'embrassa sur les deux joues.
  354. 354La cloche sonnait le dernier coup.
  355. 355livres et ses cahiers. Comme il allait sortir, il se retourna encore
  356. 356vers moi.
  357. 357contemplai une dernière fois la grande bibliothèque, la petite table, le
  358. 358LES CLEFS DE M. VIOT
  359. 359Comme je sortais du collège à grandes enjambées, encore tout ému de l'horrible spectacle que je venais de voir, la loge du portier s'ouvrit brusquement, et j'entendis qu'on m'appelait:
  360. 360C'étaient le maître du café Barbette et son digne ami M. Cassagne, l'air effaré, presque insolents.
  361. 361Le cafetier parla le premier.
  362. 362M. Barbette fit un bond, M. Cassagne en fit un autre; mais le bond de M.
  363. 363Ce fut un coup de théâtre! Les deux figures renfrognées se déridèrent, comme par magie... Quand ils eurent empoché leur argent, un peu honteux des craintes qu'ils m'avaient montrées, et tout joyeux d'être payés, ils s'épanchèrent en compliments de condoléance et en protestations d'amitié:
  364. 364La veille encore, j'aurais pu me laisser prendre à ces dehors d'amitié; mais maintenant j'étais ferré à glace sur les questions de sentiment.
  365. 365Le quart d'heure passé sous la tonnelle m'avait appris à connaître les hommes--du moins je le croyais ainsi--, et plus ces affreux gargotiers se montraient affables, plus ils m'inspiraient de dégoût. Aussi, coupant court à leurs effusions ridicules, je sortis du collège et m'en allai bien vite retenir ma place à la bienheureuse diligence qui devait m'emporter loin de tous ces monstres.
  366. 366Il s'arrêta net. Mon regard lui cloua ses phrases menteuses sur les lèvres. Et dans ce regard qui le fixait d'aplomb, en face, le misérable dut lire bien des choses, car je le vis tout à coup pâlir, balbutier, perdre contenance; mais ce ne fut que l'affaire d'un instant: il reprit aussitôt son air flambant, planta dans mes yeux deux yeux froids et brillants comme l'acier, et, fourrant ses mains au fond de ses poches d'un air résolu, il s'éloigna en murmurant que ceux qui ne seraient pas
  367. 367contents n'auraient qu'à venir le lui dire...
  368. 368Moi, je restai encore quelques instants dans cette chambre glaciale, regardant les murs nus et salis, le pupitre noir tout déchiqueté, et, par la fenêtre étroite, les platanes des cours qui montraient leurs têtes couvertes de neige... En moi-même, je disais adieu à tout ce monde.
  369. 369descendis l'escalier quatre à quatre.
  370. 370Il y avait au bout de la cour des moyens un puits très profond. J'y courus d'une haleine... A cette heure la cour était déserte; la fée aux lunettes n'avait pas encore relevé son rideau. Tout favorisait mon crime. Alors, tirant les clefs de dessous mon habit, ces misérables clefs qui m'avaient tant fait souffrir, je les jetai dans le puits de toutes mes forces... Frinc! frinc! frinc! Je les entendis dégringoler, rebondir contre les parois et tomber lourdement dans l'eau qui se referma sur elles; ce forfait commis, je m'éloignai souriant.
  371. 371L'ONCLE BAPTISTE
  372. 372C'est entre ce vieux maniaque et sa féroce moitié que Mme Eyssette était obligée de vivre depuis six mois. La malheureuse femme passait toutes ses journées dans la chambre de son frère, assise à côté de lui et s'ingéniait à être utile. Elle essuyait les pinceaux, mettait de l'eau dans les godets... Le plus triste, c'est que, depuis notre ruine, l'oncle Baptiste avait un profond mépris pour M. Eyssette, et que du matin au soir, la pauvre mère était condamnée à entendre dire: «Eyssette n'est pas sérieux! Eyssette n'est pas sérieux!» Ah! le vieil imbécile!
  373. 373il fallait voir de quel air sentencieux et convaincu il disait cela en coloriant sa grammaire espagnole! Depuis, j'en ai souvent rencontré dans la vie, de ces hommes soi-disant très graves, qui passaient leur temps à colorier des grammaires espagnoles et trouvaient que les autres n'étaient pas sérieux.
  374. 374Cependant la pauvre mère avait l'air gênée; elle parlait peu,--toujours sa petite voix douce et tremblante, les yeux dans son assiette. Elle faisait peine à voir avec sa robe étriquée et toute noire.
  375. 375L'accueil de mon oncle et de ma tante fut très froid. Ma tante me demanda d'un air effrayé si j'avais dîné. Je me hâtai de répondre que oui... La tante respira; elle avait tremblé un instant pour son dîner.
  376. 376L'oncle Baptiste, lui, me demanda si nous étions en vacances... Je répondis que je quittais l'Université, et que j'allais à Paris rejoindre mon frère Jacques, qui m'avait trouvé une bonne place. J'inventai ce mensonge pour rassurer la pauvre Mme Eyssette sur mon avenir et puis aussi pour avoir l'air sérieux aux yeux de mon oncle.
  377. 377Le dîner fut long, comme entre vieilles gens. Ma mère mangeait peu, m'adressait quelques paroles et me regardait à la dérobée; ma tante la surveillait.
  378. 378DEUXIÈME PARTIE
  379. 379MES CAOUTCHOUCS
  380. 380C'était dans les derniers jours de février; il faisait encore très froid. Au-dehors, un ciel gris, le vent, le grésil, les collines chauves, des prairies inondées, de longues rangées de vignes mortes; au-dedans des matelots ivres qui chantaient, de gros paysans qui dormaient la bouche ouverte comme des poissons morts, de petites vieilles avec leurs cabas, des enfants, des puces, des nourrices, tout l'attirail du wagon des pauvres avec son odeur de pipe, d'eau-de-vie, de saucisse à l'ail et de paille moisie. Je crois y être encore.
  381. 381Le voyage dura deux jours. Je passai ces deux jours à la même place, immobile entre mes deux bourreaux, la tête fixe et les dents serrées.
  382. 382Comme je n'avais pas d'argent ni de provisions, je ne mangeai rien de toute la route. Deux jours sans manger, c'est long! Il me restait bien encore une pièce de quarante sous, mais je la gardais précieusement pour le cas où, en arrivant à Paris, je ne trouverais pas l'ami Jacques à la gare, et malgré la faim j'eus le courage de n'y pas toucher. Le diable c'est qu'autour de moi on mangeait beaucoup dans le wagon. J'avais sous mes jambes un grand coquin de panier très lourd, d'où mon voisin l'infirmier tirait à tout moment des charcuteries variées qu'il
  383. 383malheureux, surtout le second jour. Pourtant ce n'est pas la faim dont je souffris le plus en ce terrible voyage. J'étais parti de Sarlande sans souliers, n'ayant aux pieds que de petits caoutchoucs fort minces, qui me servaient là-bas pour faire ma ronde dans le dortoir. Très joli, le caoutchouc; mais l'hiver, en troisième classe... Dieu! que j'ai eu froid! C'était à en pleurer. La nuit, quand tout le monde dormait, je prenais doucement mes pieds entre mes mains et je les tenais des heures entières pour essayer de les réchauffer. Ah! si Mme Eyssette m'avait vu!...
  384. 384Dans la nuit du second jour, vers trois heures du matin, je fus réveillé en sursaut, le train venait de s'arrêter: tout le wagon était en émoi.
  385. 385C'était Paris.
  386. 386Cinq minutes après, nous entrions dans la gare. Jacques était là depuis une heure. Je l'aperçus de loin avec sa longue taille un peu voûtée et ses grands bras de télégraphe qui me faisaient signe derrière le grillage. D'un bond je fus sur lui.
  387. 387Malheureusement les gares ne sont pas organisées pour ces belles étreintes. Il y a la salle des voyageurs, la salle des bagages; mais il n'y a pas la salle des effusions, il n'y a pas la salle des âmes. On nous bousculait, on nous marchait dessus.
  388. 388Moi, serré contre mon frère, je regardais de tous mes yeux à travers les grilles, et mêlant dans un même sentiment de terreur ce Paris inconnu, où j'arrivais de nuit, et ce jardin mystérieux, il me semblait que je venais de débarquer dans une grande caverne noire, pleine de bêtes féroces qui allaient se ruer sur moi. Heureusement que je n'étais pas seul: j'avais Jacques pour me défendre... Ah! Jacques! Jacques! Pourquoi ne t'ai-je pas toujours eu?
  389. 389Disant cela, le bon Jacques roulait devant le feu une petite table qui attendait dans un coin, toute servie.
  390. 390DE LA PART DU CURÉ DE SAINT-NIZIER
  391. 391Dieu! qu'on était bien cette nuit-là dans la chambre de Jacques! Quels joyeux reflets clairs la cheminée envoyait sur notre nappe! Et ce vieux vin cacheté, comme il sentait les violettes! Et ce pâté, quelle belle croûte en or bruni il vous avait! Ah! de ces pâtés-là, on n'en fait plus maintenant; tu n'en boiras plus jamais de ces vins-là, mon pauvre Eyssette!
  392. 392De l'autre côté de la table, en face, tout en face de moi, Jacques me versait à boire: et, chaque fois que je levais les yeux, je voyais son regard tendre comme celui d'une mère, qui me riait doucement. Moi, j'étais si heureux d'être là que j'en avais positivement la fièvre. Je parlais, je parlais!
  393. 393La cuisine en était toute noire, je fus obligé de la leur abandonner.
  394. 394C'est envahissant comme tout. De la cuisine, malgré portes et serrures, elles passèrent dans la salle à manger, où j'avais fait mon lit. Je me transportai dans le magasin, puis dans le salon. Tu ris! j'aurais voulu t'y voir.
  395. 395Moi, je l'ignorais; et j'étais très fier de promener le mien parmi ces grandes rues, en faisant sonner mes escarpins neufs. Je croyais aussi qu'en sortant de bonne heure j'aurais plus de chances pour rencontrer la Fortune. Encore une erreur: la Fortune à Paris ne se lève pas matin. «Me voilà donc trottant par le faubourg Saint-Germain avec mes lettres de recommandation en poche.
  396. 396part du curé de Saint-Nizier, ils me rirent au nez en m'envoyant des
  397. 397m'occuperai de vous; inutile que vous reveniez. Si je trouve quelque chose, je vous écrirai.»
  398. 398D'ici là, venez me voir aussi souvent que vous voudrez.»
  399. 399marie pas, et qu'on sache écrire très vite sous la dictée. Savez-vous écrire sous la dictée?
  400. 400contents l'un de l'autre; hier au soir, en apprenant ton arrivée, il a
  401. 401voulu me faire emporter pour toi cette bouteille de vin vieux. On nous en sert une comme cela tous les jours à notre dîner, c'est te dire si l'on dîne bien. Le matin, par exemple, j'apporte mon déjeuner; et tu rirais de me voir manger mes deux sous de fromage d'Italie dans une fine assiette de Moustiers, sur une nappe à blason. Ce que le bonhomme en fait, ce n'est pas par avarice, mais pour éviter à son vieux cuisinier, M. Pilois, la fatigue de me préparer mon déjeuner.... En somme, la vie que je mène n'est pas désagréable. Les mémoires du marquis sont fort instructifs, j'apprends sur M. Decazes et M. de Villèle une foule de choses qui ne peuvent pas manquer de me servir un jour ou l'autre. A huit heures du soir, je suis libre. Je vais lire les journaux dans un cabinet de lecture, ou bien encore dire bonjour à notre ami Pierrotte.... Est-ce que tu te rappelles, l'ami Pierrotte? tu sais!
  402. 402Comme nous allons être heureux!...»
  403. 403MA MÈRE JACQUES
  404. 404Le feu qui meurt a beau nous faire signe: «Allez vous coucher, mes enfants», les bougies ont beau crier: «Au lit! au lit! Nous sommes brûlées jusqu'aux bobèches.»--«On ne vous écoute pas», leur dit Jacques en riant, et notre veillée continue.
  405. 405Vous comprenez! ce que je raconte à mon frère l'intéresse beaucoup.
  406. 406C'est la vie du petit Chose au collège de Sarlande; cette triste vie que le lecteur se rappelle sans doute. Ce sont les enfants laids et féroces, les persécutions, les haines, les humiliations, les clefs de M.
  407. 407Viot toujours en colère, la petite chambre sous les combles où l'on étouffait, les trahisons, les nuits de larmes; et puis aussi--car Jacques est si bon qu'on peut tout lui dire--, ce sont les débauches du café Barbette, l'absinthe avec les caporaux, les dettes, l'abandon de soi-même, tout enfin, jusqu'au suicide et la terrible prédiction de l'abbé Germane: «Tu seras un enfant toute ta vie.»
  408. 408Les coudes sur la table, la tête dans ses mains, Jacques écoute jusqu'au bout ma confession sans l'interrompre. De temps en temps, je le vois qui frissonne et je l'entends dire: «Pauvre petit! pauvre petit!»
  409. 409D'ailleurs, avant d'aller chez le marquis, il faut que je rapporte quelques livres au cabinet de lecture et je n'ai pas de temps à perdre... tu sais que le d'Hacqueville ne plaisante pas... Je rentrerai ce soir à huit heures... Toi, quand tu te seras bien reposé, tu sortiras un peu. Surtout je te recommande.»
  410. 410Ici ma mère Jacques commence à me faire une foule de recommandations très importantes pour un nouveau débarqué comme moi; par malheur, tandis qu'il me les fait, je me suis étendu sur le lit, et sans dormir précisément, je n'ai déjà plus les idées bien nettes. La fatigue, le pâté, les larmes... Je suis aux trois quarts assoupi... J'entends d'une façon confuse quelqu'un qui me parle d'un restaurant tout près d'ici, d'argent dans mon gilet, de ponts à traverser, de boulevards à suivre, de sergents de ville à consulter, et du clocher de Saint-Germain-des-Prés comme point de ralliement. Dans mon demi-sommeil, c'est surtout ce clocher de Saint-Germain qui m'impressionne. Je vois deux, cinq, dix clochers de Saint-Germain rangés autour de mon lit comme des poteaux indicateurs. Parmi tous ces clochers, quelqu'un va et vient dans la chambre, tisonne le feu, ferme les rideaux des croisées, puis s'approche de moi, me pose un manteau sur les pieds, m'embrasse au front
  411. 411LA DISCUSSION DU BUDGET
  412. 412Ce jour-là plus d'un Parisien a dû dire en rentrant chez lui, le soir, pour se mettre à table: «Quel singulier petit bonhomme j'ai rencontré aujourd'hui!» Le fait est qu'avec ses cheveux trop longs, son pantalon trop court, ses caoutchoucs, ses bas bleus, son bouquet départemental et cette solennité de démarche particulière à tous les êtres trop petits, le petit Chose devait être tout à fait comique.
  413. 413C'était justement une journée de la fin de l'hiver, une de ces journées tièdes et lumineuses, qui, à Paris, souvent sont plus le printemps que le printemps lui-même. Il y avait beaucoup de monde dehors. Un peu étourdi par le va-et-vient bruyant de la rue, j'allais devant moi, timide, et le long des murs. On me bousculait, je disais «pardon!» et je devenais tout rouge. Aussi je me gardais bien de m'arrêter devant les magasins et, pour rien au monde, je n'aurais demandé ma route. Je prenais une rue, puis une autre, toujours tout droit. On me regardait.
  414. 414Cela me gênait beaucoup. Il y avait des gens qui se retournaient sur mes talons et des yeux qui riaient en passant près de moi; une fois j'entendis une femme dire à une autre: «Regarde donc celui-là.» Cela me fit broncher... Ce qui m'embarrassait beaucoup aussi, c'était l'oeil inquisiteur des sergents de ville. A tous les coins de rue, ce diable d'oeil silencieux se braquait sur moi curieusement; et, quand j'avais passé, je le sentais encore qui me suivait de loin et me brûlait dans le dos. Au fond, j'étais un peu inquiet.
  415. 415Ce bon garçon de Jacques me regardait avec admiration:
  416. 416Là-dessus, il m'entraîne; et nous voilà partis dans Paris, bien serrés l'un contre l'autre et tout fiers de marcher ensemble.
  417. 417Maintenant que mon frère est près de moi, la rue ne me fait plus peur.
  418. 418L'inspection commence. Il faut voir notre mine piteusement comique en faisant ce maigre inventaire. Jacques, à genoux devant la malle, tire les objets l'un après l'autre et les annonce à mesure.
  419. 419Cette menace me décide; je commence ma lecture.
  420. 420Ce sont des vers que j'ai faits au collège de Sarlande, sous les châtaigniers de la Prairie, en surveillant les élèves.... Bons, ou méchants? Je ne m'en souviens guère; mais quelle émotion en les lisant!... Pensez donc! des poésies qu'on n'a jamais montrées à personne.... Et puis l'auteur de _Religion! Religion!_ n'est pas un juge ordinaire. S'il allait se moquer de moi? Pourtant, à mesure que je lis, la musique des rimes me grise et ma voix se raffermit. Assis devant la croisée, Jacques m'écoute, impassible. Derrière lui, dans l'horizon, se couche un gros soleil rouge qui incendie nos vitres. Sur le bord du toit, un chat maigre bâille et s'étire en nous regardant; il a l'air renfrogné d'un sociétaire de la Comédie-Française écoutant une tragédie.... Je vois tout cela du coin de l'oeil sans interrompre ma lecture.
  421. 421C'est un petit restaurant de pauvres, avec une table d'hôte au fond pour les habitués. Nous mangeons dans la première salle, au milieu de gens très râpés, très affamés, qui raclent leurs assiettes silencieusement.
  422. 422Le dîner est très gai. M. Daniel Eyssette (de l'Académie française) montre beaucoup d'entrain, et encore plus d'appétit. Le repas fini, on se hâte de remonter dans le clocher; et tandis que M. l'académicien fume sa pipe à califourchon sur la fenêtre, Jacques, assis à sa table, s'absorbe dans un grand travail de chiffres qui paraît l'inquiéter beaucoup. Il se ronge les ongles, s'agite fébrilement sur sa chaise, compte sur ses doigts, puis, tout à coup, se lève avec un cri de triomphe: «Bravo!... j'y suis arrivé.
  423. 423dame, tu comprends! moi, je fais tous les jours un bon repas chez mon marquis, et je n'ai pas besoin d'un déjeuner aussi substantiel que le tien. Les derniers trente sous sont les menus frais, tabac, timbres-poste et autres dépenses imprévues. Cela nous fait juste nos soixante francs.... Hein! Crois-tu que c'est calculé?»
  424. 424C'est un lit de fer à une place, en tout pareil à celui dans lequel nous couchions tous les deux, à Lyon, rue Lanterne.
  425. 425Mais au bout de cinq minutes, je l'entends qui pouffe de rire sous sa couverture.
  426. 426Mais un moment après, je recommence de plus belle:
  427. 427Là-dessus, nouveaux éclats de rire et causeries à n'en plus finir....
  428. 428Coucou-Blanc! Est-ce qu'elle est jeune?...
  429. 429Là-dessus, Jacques souffle la bougie, et M. Daniel Eyssette (de l'Académie française) s'endort sur l'épaule de son frère comme quand il avait dix ans.
  430. 430COUCOU-BLANC ET LA DAME DU PREMIER
  431. 431Il y a, sur la place de Saint-Germain-des-Prés, dans le coin de l'église, à gauche et tout au bord des toits, une petite fenêtre qui me serre le coeur chaque fois que je la regarde. C'est la fenêtre de notre ancienne chambre; et, encore aujourd'hui, quand je passe par là, je me figure que le Daniel d'autrefois est toujours là-haut, assis à sa table contre la vitre, et qu'il sourit de pitié en voyant dans la rue le Daniel d'aujourd'hui triste et déjà courbé.
  432. 432Le matin, on se levait avec le jour. Jacques, tout de suite, s'occupait du ménage. Il allait chercher de l'eau, balayait la chambre, rangeait ma table. Moi, je n'avais le droit de toucher à rien. Si je lui disais:
  433. 433Voici pourquoi.
  434. 434C'était le cocher de la dame du premier, une jeune créole très élégante dont on s'occupait beaucoup dans la maison. La présence de cet homme suffisait pour me gêner; quand il était là, j'avais honte, je pompais vite et je remontais avec ma cruche à moitié remplie. Une fois en haut, je me trouvais très ridicule, ce qui ne m'empêchait pas d'être aussi gêné le lendemain, si j'apercevais la casaque rouge dans la cour.... Or, un matin que j'avais eu la chance d'éviter cette formidable casaque, je remontais allégrement et ma cruche toute pleine, lorsque, à la hauteur du premier étage, je me trouvai face à face avec une dame qui descendait. C'était la dame du premier.
  435. 435Droite et fière, les yeux baissés sur un livre, elle allait lentement dans un flot d'étoffes soyeuses. A première vue, elle me parut belle, quoique un peu pâle; ce qui me resta d'elle, surtout, c'est une petite cicatrice blanche qu'elle avait dans un coin, au-dessous de la lèvre. En passant devant moi, la dame leva les yeux. J'étais debout contre le mur, ma cruche à la main, tout rouge et tout honteux. Pensez! être surpris ainsi comme un porteur d'eau, mal peigné, ruisselant, le cou nu, la chemise entrouverte... quelle humiliation! J'aurais voulu entrer dans la muraille.... La dame me regarda un moment bien en face d'un air de reine indulgente, avec un petit sourire, puis elle passa.... Quand je remontai, j'étais furieux. Je racontai mon aventure à Jacques, qui se moqua beaucoup de ma vanité; mais le lendemain, il prit la cruche sans rien dire et descendit. Depuis lors, il descendit ainsi tous les matins;
  436. 436Le ménage fini, Jacques s'en allait chez son marquis, et je ne le revoyais plus que dans la soirée. Je passais mes journées tout seul, en tête-à-tête avec la Muse ou ce que j'appelais la Muse. Du matin au soir, la fenêtre restait ouverte avec ma table devant, et sur cet établi, du matin au soir j'enfilais des rimes. De temps en temps un pierrot venait boire à ma gouttière; il me regardait un moment d'un air effronté, puis il allait dire aux autres ce que je faisais, et j'entendais le bruit sec de leurs petites pattes sur les ardoises.... J'avais aussi les cloches de Saint-Germain qui me rendaient visite plusieurs fois dans le jour.
  437. 437La Muse, les pierrots, les cloches, je ne recevais jamais d'autres visites. Qui serait venu me voir? Personne ne me connaissait. A la crémerie de la rue Saint-Benoît, j'avais toujours soin de me mettre à une petite table à part de tout le monde; je mangeais vite, les yeux dans mon assiette; puis, le repas fini, je prenais mon chapeau furtivement et je rentrais à toutes jambes. Jamais une distraction, jamais une promenade; pas même la musique au Luxembourg. Cette timidité maladive que je tenais de Mme Eyssette était encore augmentée par le délabrement de mon costume et ces malheureux caoutchoucs qu'on n'avait pas pu remplacer. La rue me faisait peur, me rendait honteux. Je n'aurais jamais voulu descendre de mon clocher. Quelquefois pourtant, par ces jolis soirs mouillés des printemps parisiens, je rencontrais, en revenant de la crémerie, des volées d'étudiants en belle humeur, et de les voir s'en aller ainsi bras dessus bras dessous, avec leurs grands
  438. 438chapeaux, leurs pipes, leurs maîtresses, cela me donnait des idées....
  439. 439Complet tête-à-tête avec la Muse.... Vers neuf heures, j'entendais monter dans l'escalier,--un petit escalier de bois qui faisait suite au grand. C'était Mlle Coucou-Blanc, notre voisine, qui rentrait. A partir de ce moment, je ne travaillais plus. Ma cervelle émigrait effrontément chez la voisine et n'en bougeait pas.... Que pouvait-elle bien être, cette mystérieuse Coucou-Blanc?... Impossible d'avoir le moindre renseignement à son endroit.... Si j'en parlais à Jacques, il prenait un petit air en dessous pour me dire: «Comment!... tu ne l'as pas encore rencontrée, notre superbe voisine?» Mais, jamais il ne s'expliquait davantage. Moi je pensais: «Il ne veut pas que je la connaisse.... C'est sans doute une grisette du Quartier latin.» Et cette idée m'embrasait la tête. Je me figurais quelque chose de frais, de jeune, de joyeux--une grisette, quoi! Il n'y avait pas jusqu'à ce nom de Coucou-Blanc qui
  440. 440D'un bond je fus sur le palier... Jacques ne m'avait pas menti...
  441. 441Coucou-Blanc était dans sa chambre, avec sa porte grande ouverte; et je pus enfin la contempler... Oh! Dieu! Ce ne fut qu'une vision; mais quelle vision!... Imaginez une petite mansarde complètement nue, à terre une paillasse, sur la cheminée une bouteille d'eau-de-vie, au-dessus de la paillasse un énorme et mystérieux fer à cheval pendu au mur comme un bénitier. Maintenant, au milieu de ce chenil, figurez-vous une horrible Négresse avec de gros yeux de nacre, des cheveux courts, laineux et frisés comme une toison de brebis noire, et une vieille crinoline rouge, sans rien dessus.... C'est ainsi que m'apparut pour la première fois ma voisine Coucou-Blanc, la Coucou-Blanc de mes rêves, la soeur de Mimi Pinson et de Bergerette.... O province romanesque, que ceci te serve de leçon!...
  442. 442lui, et nous voilà riant de toutes nos forces l'un en face de l'autre sans pouvoir parler. A ce moment, par la porte entrebâillée, une grosse tête noire se glissa dans la chambre et disparut presque aussitôt en nous criant: «Blancs moquer Nègre, pas joli.» Vous pensez si nous rîmes de plus belle....
  443. 443la bouteille débouchée, la chute sur le parquet, et l'air monotone à trois notes. Quant au _tolocototignan_, il paraît que c'est une sorte d'onomatopée, très répandue chez les Nègres du Cap, quelque chose comme notre _lon, lan, la_; les Pierre Dupont en ébène mettent de ça dans toutes leurs chansons.
  444. 444livres à cinquante francs par mois chez un petit marchand de fer, où il
  445. 445devait se rendre tous les soirs en sortant de chez le marquis. Le pauvre garçon m'apprit cette bonne nouvelle, moitié content, moitié fâché.
  446. 446Malheureusement on ne me proposait jamais de m'emmener; et moi, j'étais trop fier pour le demander. Le moyen d'ailleurs d'aller quelque part, avec mes caoutchoucs?... Un dimanche pourtant, au moment de partir chez Pierrotte, Jacques me dit avec un peu d'embarras:
  447. 447LE ROMAN DE PIERROTTE
  448. 448Il fallait partir. Quel désespoir!... Heureusement Mme Eyssette, qui avait été nourrie, presque élevée par la mère de Pierrotte, vint au secours de son frère de lait et lui prêta deux mille francs pour s'acheter un homme.--On était riche chez les Eyssette dans ce temps-là!--L'heureux Pierrotte ne partit donc pas et put épouser sa Roberte; mais comme ces braves gens tenaient avant tout à rendre l'argent de Mme Eyssette et qu'en restant au pays ils n'y seraient jamais parvenus, ils eurent le courage de s'expatrier et marchèrent sur Paris pour y chercher fortune.
  449. 449Dans sa douleur, Mme Eyssette oublia de répondre à «Pierrotte et sa femme». Depuis lors, nous n'en eûmes plus de nouvelles, jusqu'au jour où Jacques, arrivant à Paris, trouva le bon Pierrotte--Pierrotte sans sa femme, hélas!--installé dans le comptoir de l'ancienne maison Lalouette.
  450. 450Voici quelle fut l'idée de Pierrotte: il se procura un vieux bidet, une carriole, et s'en alla d'un bout de Paris à l'autre en criant de toutes ses forces: «Débarrassez-vous de ce qui vous gêne!» Notre finaud de Cévenol ne vendait pas, il achetait... quoi?... tout... Les pots cassés, les vieux fers, les papiers, les bris de bouteilles, les meubles hors de service qui ne valent pas la peine d'être vendus, les vieux galons dont les marchands ne veulent pas, tout ce qui ne vaut rien et qu'on garde chez soi par habitude, par négligence, parce qu'on ne sait qu'en faire, tout ce qui gêne!... Pierrotte ne faisait fi de rien, il achetait tout, ou du moins il acceptait tout; car le plus souvent on ne lui vendait pas, on lui donnait, on se débarrassait. «Débarrassez-vous de ce qui vous gêne!»
  451. 451Dans le quartier Montmartre, le Cévenol était très populaire. Comme tous les petits commerçants ambulants qui veulent faire trou dans le brouhaha de la rue, il avait adopté une mélopée personnelle et bizarre, que les ménagères connaissaient bien... C'était d'abord à pleins poumons le formidable: «Débarrassez-vous de ce qui vous gèèène!» Puis, sur un ton lent et pleurard, de longs discours tenus à sa bourrique, à son Anastagille, comme il l'appelait. Il croyait dire Anastasie. «Allons!
  452. 452viens, Anastagille; allons! viens, mon enfant...» Et la bonne Anastagille suivait, la tête basse, longeant les trottoirs d'un air mélancolique; et, de toutes les maisons on criait: «Pst! Pst!
  453. 453lettre et s'exprimer en français d'une façon compréhensible. En entrant
  454. 454chez Lalouette, il redoubla d'efforts, s'en alla dans une classe d'adultes apprendre le calcul, et fit si bien qu'au bout de quelques mois il pouvait suppléer au comptoir M. Lalouette devenu presque aveugle, et à la vente Mme Lalouette dont les vieilles jambes trahissaient le grand coeur. Sur ces entrefaites, Mlle Pierrotte vint au monde et, dès lors, la fortune du Cévenol alla toujours croissant.
  455. 455D'abord intéressé dans le commerce des Lalouette, il devint plus tard leur associé; puis, un beau jour, le père Lalouette, ayant complètement perdu la vue, se retira du commerce et céda son fonds à Pierrotte, qui le paya par annuités. Une fois seul, le Cévenol donna une telle extension aux affaires qu'en trois ans il eut payé les Lalouette, et se trouva, franc de toute redevance, à la tête d'une belle boutique admirablement achalandée... Juste à ce moment, comme si elle eût attendu pour mourir que son homme n'eût plus besoin d'elle, la grande Roberte tomba malade et mourut d'épuisement.
  456. 456Voilà le roman de Pierrotte, tel que Jacques me le racontait ce soir-là en nous en allant au passage du Saumon; et comme la route était longue--on avait pris le plus long pour montrer aux Parisiens ma jaquette neuve--, je connaissais mon Cévenol à fond avant d'arriver chez lui. Je savais que le bon Pierrotte avait deux idoles auxquelles il ne fallait pas toucher, sa fille et M. Lalouette. Je savais aussi qu'il était un peu bavard et fatigant à entendre, parce qu'il parlait lentement, cherchait ses phrases, bredouillait et ne pouvait pas dire trois mots de suite sans y ajouter: «C'est bien le cas de le dire....» Ceci tenait à une chose: le Cévenol n'avait jamais pu se faire à notre langue. Tout ce qu'il pensait lui venant aux lèvres en patois du Languedoc, il était obligé de mettre à mesure ce languedocien en français, et les «C'est bien le cas de le dire....» dont il émaillait ses discours, lui donnaient le temps d'accomplir intérieurement ce
  457. 457Il était environ neuf heures quand nous fîmes notre entrée dans l'ancienne maison Lalouette. On allait fermer. Boulons, volets, barres de fer, tout un formidable appareil de clôture gisait par tas sur le trottoir, devant la porte entrebâillée... Le gaz était éteint et tout le magasin dans l'ombre, excepté le comptoir, sur lequel posait une lampe en porcelaine éclairant des piles d'écus et une grosse face rouge qui riait. Au fond, dans l'arrière-boutique, quelqu'un jouait de la flûte.
  458. 458C'est bien le cas de le dire... Il me semble que je la vois.
  459. 459Moi, je n'y comprenais rien. Ils étaient là tous les deux à me regarder, à cligner de l'oeil, à se faire des signes.... Tout à coup Pierrotte se leva, sortit du comptoir et vint à moi les bras ouverts:
  460. 460C'est bien le cas de le dire. Je vais croire embrasser mademoiselle.»
  461. 461Ce dernier mot m'expliqua tout. A cet âge-là, je ressemblais beaucoup à Mme Eyssette, et pour Pierrotte, qui n'avait pas vu mademoiselle depuis quelque vingt-cinq ans, cette ressemblance était encore plus frappante.
  462. 462Le brave homme ne pouvait pas se lasser de me serrer les mains, de m'embrasser, de me regarder en riant avec ses gros yeux pleins de larmes; il se mit ensuite à nous parler de notre mère, des deux mille francs, de sa Roberte, de sa Camille, de son Anastagille, et cela avec tant de longueurs, tant de périodes, que nous serions encore--c'est bien le cas de le dire--debout dans le magasin, à l'écouter, si Jacques ne lui avait pas dit d'un ton d'impatience: «Et votre caisse, Pierrotte!»
  463. 463L'appartement de Pierrotte était au quatrième étage, dans la même maison que le magasin. Mlle Camille, trop aristocrate pour se montrer à la boutique, restait en haut et ne voyait son père qu'à l'heure des repas.
  464. 464Il y eut un moment de trouble et de brouhaha; puis, les saluts échangés, les présentations faites, Jacques invita Camille--il disait Camille tout court--à se remettre au piano; et la dame de grand mérite profita de l'invitation pour continuer sa partie avec Mme Lalouette. Nous avions pris place, Jacques et moi, chacun d'un côté de Mlle Pierrotte, qui, tout en faisant trotter ses petits doigts sur le piano, causait et riait avec nous. Je la regardais pendant qu'elle parlait. Elle n'était pas jolie. Blanche, rose, l'oreille petite, le cheveu fin, mais trop de joues, trop de santé; avec cela, les mains rouges, et les grâces un peu froides d'une pensionnaire en vacances. C'était bien la fille de Pierrotte, une fleur des montagnes, grandie sous la vitrine du passage du Saumon.
  465. 465L'homme à la flûte venait derrière lui avec sa flûte sous le bras.
  466. 466Le _Rosellen_ fini, Mlle Pierrotte se tourna vers moi: «Et vous, monsieur Daniel, me dit-elle en baissant les yeux, est-ce que nous ne vous entendrons pas?... Vous êtes poète, je le sais.
  467. 467Moi pensez que cela ne me tentait guère de dire des vers, devant tous ces Amalécites. Encore si les yeux noirs avaient été là; mais non!
  468. 468depuis une heure les yeux noirs s'étaient éteints, et je les cherchais vainement autour de moi.... Il faut voir aussi avec quel ton dégagé je répondis à la jeune Pierrotte:
  469. 469Vers onze heures, on servit le thé. Mlle Pierrotte allait, venait dans le salon; offrant le sucre, versant le lait, le sourire sur les lèvres, le petit doigt en l'air. C'est à ce moment de la soirée que je revis les yeux noirs. Ils apparurent tout à coup devant moi, lumineux et sympathiques, puis s'éclipsèrent de nouveau avant que j'eusse pu leur parler... Alors seulement je m'aperçus d'une chose, c'est qu'il y avait en Mlle Pierrotte deux êtres très distincts: d'abord Mlle Pierrotte, une petite bourgeoise à bandeaux plats, bien faite pour trôner dans l'ancienne maison Lalouette; et puis, les yeux noirs, ces grands yeux poétiques qui s'ouvraient comme deux fleurs de velours et n'avaient qu'à paraître pour transfigurer cet intérieur de quincailliers burlesques.
  470. 470Mlle Pierrotte, je n'en aurais pas voulu pour rien au monde; mais les yeux noirs... oh! les yeux noirs!...
  471. 471D'abord M. et Mme Lalouette, mes anciens patrons; puis Mme Tribou, une dame du plus grand mérite, avec qui vous pourrez causer; puis mon commis, un bon garçon qui nous joue quelquefois de la flûte... c'est bien le cas de le dire... Vous ferez des duos tous les deux. Ce sera gentil.»
  472. 472Cela le fit rire:
  473. 473Ce nom de Coucou-Blanc mit le comble à l'hilarité de Pierrotte.
  474. 474Ce soir-là, nous nous promenâmes bien tard le long des quais. A nos pieds, la rivière tranquille et noire roulait comme des perles des milliers de petites étoiles. Les amarres des gros bateaux criaient.
  475. 475C'était plaisir de marcher doucement dans l'ombre et d'entendre Jacques me parler d'amour.... Il aimait de toute son âme; mais on ne l'aimait pas, il savait bien qu'on ne l'aimait pas.
  476. 476LA ROSE ROUGE ET LES YEUX NOIRS
  477. 477C'était de ma part un parti pris, et sérieusement pris, de ne plus aller chez Pierrotte. J'avais peur des yeux noirs. Je m'étais dit: «Si tu les revois, tu es perdu», et je tenais bon pour ne pas les revoir.... C'est qu'ils ne me sortaient plus de la tête, ces grands démons d'yeux noirs.
  478. 478Cela dura quelque temps ainsi. A la longue, la Muse aidant, je serais sans doute parvenu à chasser les yeux noirs de ma cervelle.
  479. 479Malheureusement j'eus l'imprudence de les revoir encore une fois. Ce fut fini! ma tête, mon coeur, tout y passa. Voici dans quelles circonstances:
  480. 480Depuis la confidence du bord de l'eau, ma mère Jacques ne m'avait plus parlé de ses amours; mais je voyais bien à son air que cela n'allait pas comme il aurait voulu... Le dimanche, quand il revenait de chez Pierrotte, il était toujours triste. La nuit je l'entendais soupirer, soupirer... Si je lui demandais: «Qu'est-ce que tu as, Jacques?» Il me répondait brusquement: «Je n'ai rien.» Mais je comprenais qu'il avait quelque chose, rien qu'au ton dont il me disait cela. Lui, si bon, si patient, il avait, maintenant avec moi des mouvements d'humeur.
  481. 481Cette nuit-là, on ne dormit guère dans le clocher de Saint-Germain.
  482. 482Le lendemain, sans avertir ma mère Jacques, je mis ce beau projet à exécution. Certes, Dieu m'est témoin qu'en allant _là-bas_ je n'avais aucune arrière-pensée. J'y allais pour Jacques, rien que pour Jacques...
  483. 483Les yeux noirs n'étaient pas là fort heureusement. Quand j'entrai, il y eut une exclamation de surprise. «Enfin, le voilà! s'écria le bon Pierrotte de sa voix de tonnerre... C'est bien le cas de le dire... Il va prendre le café avec nous.» On me fit place. La dame de grand mérite alla me chercher une belle tasse à fleurs d'or, et je m'assis à côté de Mlle Pierrotte.
  484. 484conté ma vie de cénobite dans le clocher de Saint-Germain, je les aurais fort étonnés. Mais, vous savez! quand on est jeune, on n'est pas fâché de passer pour un mauvais sujet. Devant les accusations de Pierrotte, je prenais un petit air modeste, et je ne me défendais que faiblement:
  485. 485Comme nous achevions de prendre le café, un petit air de flûte se fit entendre dans la cour. C'était Pierrotte qu'on appelait au magasin. A peine eut-il le dos tourné, la dame de grand mérite s'en alla à son tour à l'office faire un cinq cents avec la cuisinière. Entre nous, je crois que son plus grand mérite, à cette dame-là, c'était de tripoter les cartes fort habilement.
  486. 486Ce ne fut qu'une apparition. Les longs cils se baissèrent presque tout de suite, les yeux noirs disparurent; et je n'eus plus à côté de moi que Mlle Pierrotte. Vite, vite, sans attendre une nouvelle apparition, je me mis à parler de Jacques. Je commençai par dire combien il était bon, loyal, brave, généreux. Je racontai ce dévouement qui ne se lassait pas, cette maternité toujours en éveil, à rendre une vraie mère jalouse.
  487. 487C'est Jacques qui me nourissait, m'habillait, me faisait ma vie, Dieu sait au prix de quel travail, de quelles privations. Sans lui, je serais encore là-bas, dans cette prison noire de Sarlande, où j'avais tant souffert, tant souffert...
  488. 488Ici la petite rose rouge que Mlle Pierrotte avait dans les cheveux glissa je ne sais comment et vint tomber à mes pieds. Tout juste, à ce moment, je cherchais un moyen délicat de faire comprendre à la jeune Camille qu'elle était cette femme trois et quatre fois heureuse dont Jacques s'était épris. La petite rose rouge en tombant me fournit ce moyen.--Quand je vous disais qu'elle était fée, cette petite rose rouge.--Je la ramassai lestement, mais je me gardai bien de la rendre.
  489. 489Ce soir-là, quand Jacques revint, il me trouva comme à l'ordinaire penché sur l'établi aux rimes et je lui laissai croire que je n'étais pas sorti de la journée. Par malheur, en me déshabillant, la petite rose rouge que j'avais gardée dans ma poitrine roula par terre au pied du lit: toutes ces fées sont pleines de malice. Jacques la vit, la ramassa, et la regarda longuement. Je ne sais pas qui était le plus rouge de la rose ou de moi.
  490. 490Il dit cela si tristement que les larmes m'en vinrent aux yeux.
  491. 491Il m'interrompit avec douceur: «Ne t'excuse pas, Daniel, je suis sûr que tu n'as rien fait pour me trahir... Je le savais, je savais que c'était toi qu'elle aimait. Rappelle-toi ce que je t'ai dit: «celui qu'elle aime n'a pas parlé, il n'a pas eu besoin de parler pour être aimé.» Là-dessus, le pauvre garçon se mit à marcher de long en large dans la chambre. Moi, je le regardais, immobile, ma rose rouge à la main.--«Ce qui arrive devait arriver, reprit-il au bout d'un moment. Il y a longtemps que j'avais prévu tout cela. Je savais que, si elle te voyait, elle ne voudrait jamais de moi... Voilà pourquoi j'ai si longtemps tardé à t'amener là-bas. J'étais jaloux de toi par avance. Pardonne-moi, je l'aimais tant!... Un jour, enfin, j'ai voulu tenter l'épreuve, et je t'ai laissé venir. Ce jour-là, mon cher, j'ai compris que c'était fini.
  492. 492Maintenant c'est fini... J'aime mieux ça.»
  493. 493C'est une vérité. L'histoire de la rose rouge ne changea rien à la tendresse de ma mère Jacques, pas même à son humeur. Je crois qu'il souffrit beaucoup, mais il ne le laissa jamais voir. Pas un soupir, pas une plainte, rien.
  494. 494Comme par le passé, il continua d'aller _là-bas_ le dimanche et de faire bon visage à tous. Il n'y eut que les noeuds de cravate de supprimés.
  495. 495Du reste, toujours calme et fier, travaillant à se tuer, et marchant courageusement dans la vie, les yeux fixés sur un seul but, la reconstruction du foyer... O Jacques! ma mère Jacques!
  496. 496Dieu! les bonnes heures que j'ai passées dans ce petit salon jonquille!
  497. 497Il y avait sans doute une grande imprudence à nous laisser ainsi toujours seuls dans ce petit salon jonquille. Songez qu'à nous deux--les yeux noirs et Désir-de-plaire--nous ne faisions pas trente-quatre ans...
  498. 498Malheureusement, ces adorables lettres pleines de passion que m'écrivaient les yeux noirs, Mlle Pierrotte ne se contentait pas de les relire; elle y glissait souvent des phrases de son cru comme ceci par exemple:
  499. 499UNE LECTURE AU PASSAGE DU SAUMON
  500. 500Dans le clocher de Saint-Germain, ce fut un événement. Jacques, à cette occasion, redevint pour un jour le Jacques d'autrefois, le Jacques du cartonnage et des petits pots de colle. Il me relia un magnifique cahier sur lequel il voulut recopier mon poème de sa propre main; et c'étaient à chaque vers des cris d'admiration, des trépignements d'enthousiasme...
  501. 501Moi, j'avais moins de confiance dans mon oeuvre. Jacques m'aimait trop; je me méfiais de lui. J'aurais voulu faire lire mon poème à quelqu'un d'impartial et de sûr. Le diable, c'est que je ne connaissais personne.
  502. 502Il en avait un intitulé _Lakçamana_, un autre _Daçaratha_, un autre _Kalatçala_, un autre _Bhagiratha_, et puis _Çudra, Cunocépa, Viçvamitra_...; mais le plus beau de tous était encore _Baghavat_. Ah!
  503. 503Moi, par entraînement, je criais plus fort que tout le monde: mais, au fond, je n'étais pas fou de Baghavat. En somme, ces poèmes indiens se ressemblaient tous. C'était toujours un lotus, un condor, un éléphant et un buffle; quelquefois, pour changer, les lotus s'appelaient lotos; mais, à part cette variante, toutes ces rapsodies se valaient: ni passion, ni vérité, ni fantaisie. Des rimes sur des rimes. Une mystification... Voilà ce qu'en moi-même je pensais du grand Baghavat; et je l'aurais peut-être jugé avec moins de sévérité si on m'avait à mon tour demandé quelques vers; mais on ne me demandait rien, et cela me rendait impitoyable... Du reste, je n'étais pas le seul de mon avis sur la poésie hindoue. J'avais mon voisin de gauche qui n'y mordait pas non plus... Un singulier personnage, mon voisin de gauche: huileux, râpé, luisant, avec un grand front chauve et une longue barbe où couraient
  504. 504Le penseur se leva indigné: «Comment! malheureux jeune homme, vous n'avez pas de criterium!... Inutile alors de me lire votre poème... je sais d'avance ce qu'il vaut.» Là-dessus, il se versa coup sur coup deux ou trois petits verres qui restaient encore au fond de la bouteille, prit son chapeau et sortit en roulant des yeux furibonds.
  505. 505Le soir, quand je contai mon aventure à l'ami Jacques, il entra dans une belle colère. «Ton penseur est un imbécile, me dit-il... Qu'est-ce que cela fait d'avoir un criterium?... Les bengalis en ont-ils un?... Un criterium! qu'est-ce que c'est que ça?... Où ça se fabrique-t-il? A-t-on jamais vu?... Marchand de criterium, va!...» Mon brave Jacques! il en avait les larmes aux yeux, de l'affront que mon chef-d'oeuvre et moi nous venions de subir. «Ecoute, Daniel! reprit-il au bout d'un moment, j'ai une idée... Puisque tu veux lire ton poème si tu le lisais chez Pierrotte, un dimanche?...
  506. 506Cette idée d'aller chercher des juges au passage du Saumon ne me souriait guère; pourtant j'avais une telle démangeaison de lire mes vers, qu'après avoir un brin rechigné, j'acceptai la proposition de Jacques. Dès le lendemain il parla à Pierrotte. Que le bon Pierrotte eût exactement compris ce dont il s'agissait, voilà ce qui est fort douteux; mais comme il voyait là une occasion d'être agréable aux enfants de mademoiselle, le brave homme dit «oui» sans hésiter, et tout de suite on lança des invitations.
  507. 507C'était un poème dramatique; pompeusement intitulé _La Comédie pastorale_... Dans les premiers jours de sa captivité au collège de Sarlande, le petit Chose s'amusait à raconter à ses élèves des historiettes fantastiques, pleines de grillons, de papillons et autres bestioles. C'est avec trois de ces petits contes, dialogués et mis en vers, que j'avais fait _La Comédie pastorale_. Mon poème était divisé en trois parties; mais ce soir-là, chez Pierrotte, je ne leur lus que la première partie. Je demande la permission de transcrire ici ce fragment de _La Comédie pastorale_, non pas comme un morceau choisi de littérature, mais seulement comme pièces justificatives à joindre à l'_Histoire du petit Chose_. Figurez-vous pour un moment, mes chers lecteurs, que vous êtes assis en rond dans le petit salon jonquille, et que Daniel Eyssette tout tremblant récite devant vous.
  508. 508LES AVENTURES D'UN PAPILLON BLEU
  509. 509Le théâtre représente la campagne. Il est six heures du soir; le soleil s'en va. Au lever du rideau, un Papillon bleu et une jeune Bête à bon Dieu, du sexe mâle, causent à cheval sur un brin de fougère. Ils se sont rencontrés le matin, et ont passé la journée ensemble. Comme il est tard, la Bête à bon Dieu fait mine de se retirer.
  510. 510LE PAPILLON
  511. 511LA BÊTE A BON DIEU
  512. 512Dame! il faut que je rentre; Il est tard, songez donc!
  513. 513LE PAPILLON
  514. 514LA BÊTE A BON DIEU
  515. 515LE PAPILLON
  516. 516il fait bon; l'air est doux.
  517. 517LA BÊTE À BON DIEU
  518. 518LE PAPILLON, la poussant dans l'herbe.
  519. 519LA BÊTE A BON DIEU, se débattant.
  520. 520LE PAPILLON
  521. 521Chut! Entends-tu?
  522. 522LA BÊTE A BON DIEU, effrayée.
  523. 523LE PAPILLON
  524. 524Cette petite caille, Qui chante en se grisant dans la vigne à côté...
  525. 525LA BÊTE A BON DIEU
  526. 526LE PAPILLON
  527. 527LA BÊTE A BON DIEU
  528. 528LE PAPILLON
  529. 529Voilà des hommes. (Passent des hommes.)
  530. 530LA BÊTE A BON DIEU, bas, après un silence.
  531. 531L'homme, c'est très méchant, n'est-ce pas?
  532. 532LE PAPILLON
  533. 533LA BÊTE A BON DIEU
  534. 534LE PAPILLON
  535. 535LA BÊTE A BON DIEU
  536. 536LE PAPILLON
  537. 537C'est donc bien difficile De grimper là?
  538. 538LA BÊTE A BON DIEU
  539. 539LE PAPILLON
  540. 540LA BÊTE A BON DIEU
  541. 541Vous me ramènerez chez moi, bien entendu; Car, sans cela...
  542. 542LE PAPILLON
  543. 543LA BÊTE A BON DIEU, grimpant sur son camarade.
  544. 544C'est que le soir, chez nous, nous faisons la prière. Vous comprenez?
  545. 545LE PAPILLON
  546. 546Mon cher, c'est merveilleux; tu n'es pas lourd du tout.
  547. 547LA BÊTE A BON DIEU, effrayée.
  548. 548LE PAPILLON
  549. 549LA BÊTE A BON DIEU
  550. 550LE PAPILLON
  551. 551LA BÊTE A BON DIEU, fermant les yeux
  552. 552LE PAPILLON
  553. 553LA BÊTE A BON DIEU, avec effort.
  554. 554LE PAPILLON, riant sous cape.
  555. 555Décidément on est mauvais aéronaute Dans ta famille...
  556. 556LA BÊTE A BON DIEU
  557. 557LE PAPILLON
  558. 558Ce n'est pas votre faute Si le guide-ballon n'est pas encore trouvé.
  559. 559LA BÊTE A BON DIEU
  560. 560LE PAPILLON
  561. 561LA BÊTE A BON DIEU, ouvrant les yeux.
  562. 562LE PAPILLON
  563. 563LA BÊTE A BON DIEU
  564. 564LE PAPILLON
  565. 565LA BÊTE A BON DIEU
  566. 566LE PAPILLON
  567. 567Viens donc! je te ferai passer pour mon bâtard; Tu seras bien reçu, va!...
  568. 568LA BÊTE A BON DIEU
  569. 569LE PAPILLON
  570. 570LA BÊTE A BON DIEU, à voix basse.
  571. 571LE PAPILLON, l'entraînant:
  572. 572Viens! le Muguet régale. (Ils entrent chez le Muguet.)--La toile tombe.
  573. 573LE PAPILLON, tendant le dos.
  574. 574LA BÊTE A BON DIEU, grimpant bravement.
  575. 575LE PAPILLON
  576. 576LA BÊTE A BON DIEU
  577. 577Mon cher, il est charmant; Il vous livre sa cave et tout sans vous connaître...
  578. 578LE PAPILLON, regardant le ciel.
  579. 579LA BÊTE A BON DIEU
  580. 580LE PAPILLON
  581. 581LA BÊTE A BON DIEU
  582. 582LE PAPILLON
  583. 583LA BÊTE A BON DIEU, avec effusion.
  584. 584LE PAPILLON
  585. 585LA BÊTE A BON DIEU
  586. 586Mon Dieu! le Scarabée...
  587. 587LE PAPILLON
  588. 588LA BÊTE A BON DIEU
  589. 589C'est qu'il n'est pas le seul qui te déteste...
  590. 590LE PAPILLON
  591. 591LA BÊTE A BON DIEU
  592. 592LE PAPILLON
  593. 593Vraiment?
  594. 594LA BÊTE A BON DIEU, confidentielle.
  595. 595LE PAPILLON
  596. 596LA BÊTE A BON DIEU
  597. 597LE PAPILLON
  598. 598LA BÊTE A BON DIEU
  599. 599Dame! c'est selon les familles, La jeunesse est pour toi; les vieux, en général, Trouvent que tu n'as pas assez de sens moral.
  600. 600LE PAPILLON, tristement.
  601. 601LA BÊTE A BON DIEU
  602. 602Ma foi! non, mon pauvre! Les Orties T'en veulent. Le Crapaud te hait; jusqu'au Grillon, Quand il parle de toi, qui dit: «Ce p... p...
  603. 603LE PAPILLON
  604. 604LA BÊTE A BON DIEU
  605. 605Moi... Je t'adore; on est si bien sur tes épaules! Et puis, tu me conduis toujours chez les Muguets. C'est amusant!... Dis donc, si je te fatiguais, Nous pourrions faire encore une petite pause Quelque part...
  606. 606LE PAPILLON
  607. 607LA BÊTE A BON DIEU, montrant des Muguets.
  608. 608LE PAPILLON
  609. 609LA BÊTE A BON DIEU, toute rouge.
  610. 610Chez la Rose?... Oh! non, jamais...
  611. 611LE PAPILLON, l'entraînant.
  612. 612Viens donc! on ne nous verra pas. (Ils entrent discrètement chez la Rose.)--La toile tombe.
  613. 613Mais je ne voudrais pas, mes chers lecteurs, abuser plus longtemps de votre patience. Les vers, par le temps qui court, n'ont pas le don de plaire, je le sais. Aussi, j'arrête là mes citations, et je vais me
  614. 614contenter de raconter sommairement le reste de mon poème.
  615. 615Le Papillon tombe, blessé à mort... Tandis qu'il râle sur l'herbe, les Orties se réjouissent, et les Crapauds disent: «C'est bien fait!»
  616. 616les plaines d'alentour, les grands lis ont fermé et les cigales ne chantent pas.
  617. 617La dernière scène se passe dans le cimetière des Papillons. Après que les Nécrophores ont fait leur oeuvre, un Hanneton solennel, qui a suivi le convoi, s'approche de la fosse, et, se mettant sur le dos, commence l'éloge du défunt. Malheureusement la mémoire lui manque; il reste là les pattes en l'air, gesticulant pendant une heure et s'entortillant dans ses périodes... Quand l'orateur a fini, chacun se retire, et alors dans le cimetière désert, on voit la Bête à bon Dieu des premières
  618. 618TU VENDRAS DE LA PORCELAINE
  619. 619Le membre du Caveau trouvait l'oeuvre un peu trop longue et m'engagea beaucoup à la réduire en une ou deux chansonnettes, genre essentiellement français. L'élève d'Alfort, savant naturaliste, me fit observer que les bêtes à bon Dieu avaient des ailes, ce qui enlevait toute vraisemblance à mon affabulation. Ferrouillat cadet prétendait avoir lu tout cela quelque part. «Ne les écoute pas, me dit Jacques à voix basse, c'est un chef-d'oeuvre.» Pierrotte, lui, ne disait rien; il paraissait très occupé. Peut-être le brave homme, assis à côté de sa fille tout le temps de la lecture, avait-il senti trembler dans ses mains une petite main trop impressionnable ou surpris au passage un regard noir enflammé; toujours est-il que ce jour-là Pierrotte avait--c'est bien le cas de le dire--un air fort singulier, qu'il resta collé tout le soir au canezou de sa demoiselle, que je ne pus dire un seul mot aux yeux noirs, et que je me retirai de très bonne heure, sans
  620. 620vouloir entendre une chansonnette nouvelle du membre du Caveau, qui ne me le pardonna jamais.
  621. 621Deux jours après cette lecture mémorable, je reçus de Mlle Pierrotte un billet aussi court qu'éloquent: «Venez vite, mon père sait tout.» Et plus bas, mes chers yeux noirs avaient signé: «Je vous aime.»
  622. 622Chaque soir, je revenais à la maison, triste, las, énervé. «Courage! me disait Jacques, tu seras plus heureux demain.» Et, le lendemain, je me remettais en campagne, armé de mon manuscrit! De jour en jour, je le sentais devenir plus pesant, plus incommode. D'abord je le portais sous mon bras, fièrement, comme un parapluie neuf; mais à la fin j'en avais honte, et je le mettais dans ma poitrine, avec ma redingote soigneusement boutonnée par-dessus.
  623. 623La pauvre mère Jacques avait les larmes aux yeux en disant cela.
  624. 624Le lendemain, dans l'après-midi, je m'en allai passage du Saumon.
  625. 625C'est bien le cas de le dire... la petite vous aime d'amour... Est-ce que vous l'aimez vraiment, vous aussi?
  626. 626C'est donc trois années que vous avez devant vous pour vous faire une position... Je ne sais pas si vous comptez rester toujours dans le commerce des papillons bleus; mais je sais bien ce que je ferais à votre place... C'est bien le cas de le dire, je planterais là mes historiettes, j'entrerais dans l'ancienne maison Lalouette, je me mettrais au courant du petit train-train de la porcelaine, et je m'arrangerais pour que, dans trois ans, Pierrotte qui devient vieux, pût trouver en moi un associé en même temps qu'un gendre... Hein? Qu'est-ce que vous dites de ça, compère?»
  627. 627Là-dessus, Pierrotte m'envoya un grand coup de coude et se mit à rire, mais à rire... Bien sûr, qu'il croyait me combler de joie, le pauvre homme, en m'offrant de vendre de la porcelaine à ses côtés. Je n'eus pas le courage de me fâcher, pas même celui de répondre; j'étais atterré...
  628. 628Les assiettes, les verres peints, les globes d'albâtre, tout dansait autour de moi. Sur une étagère, en face du comptoir, des bergers et des bergères, en biscuit de couleurs tendres, me regardaient d'un air narquois et semblaient me dire en brandissant leurs houlettes: «Tu vendras de la porcelaine!» Un peu plus loin, les magots chinois en robes violettes remuaient leurs caboches vénérables, comme pour approuver ce qu'avaient dit les bergers: «Oui... oui... tu vendras de la porcelaine!...» Et là-bas, dans le fond, la flûte ironique et sournoise sifflotait doucement: «Tu vendras de la porcelaine... tu vendras de la porcelaine...» C'était à devenir fou.
  629. 629Le Cévenol fut certainement très étonné de mon peu d'empressement à accepter ses offres, mais il eut le bon goût de n'en rien laisser paraître.
  630. 630Lorsque au retour de cette ennuyeuse soirée, je racontai à ma mère Jacques les propositions de Pierrotte, il en fut encore plus indigné que moi:
  631. 631Le grand Baghavat lui-même est obligé d'imprimer ses vers à ses frais.
  632. 632livre à l'impression demain. Cela nous coûtera neuf cents francs, une
  633. 633Là-dessus, ils se mirent à causer longuement, à voix basse, mais je ne les écoutai pas. J'étais tout à la joie de voir les yeux noirs abaisser leurs grands cils de soie sur les pages de mon livre et les relever vers moi avec admiration... Mon livre! les yeux noirs! deux bonheurs que je devais à ma mère Jacques...
  634. 634Ce soir-là, avant de rentrer, nous allâmes rôder dans les galeries de l'Odéon pour juger de l'effet que _La Comédie pastorale_ faisait à l'étalage des librairies.
  635. 635Le lendemain de l'apparition de mon volume, j'étais en train de déjeuner à table d'hôte à côté du farouche penseur, quand Jacques, très essoufflé, se précipita dans la salle:
  636. 636Daniel, pas d'enfantillage. Rentre là-dedans, achève de déjeuner et bois une demi-bordeaux, afin de te donner du courage. Moi, je cours dire adieu à Pierrotte, prévenir l'imprimeur, faire porter les exemplaires aux journalistes... Je n'ai pas une minute... Rendez-vous à la maison à cinq heures.»
  637. 637Il me rejoignit à l'heure dite. Quoique très ému lui-même, il affecta jusqu'au dernier moment la plus grande gaieté. Jusqu'au dernier moment aussi il me montra la générosité de son âme et l'ardeur admirable qu'il mettait à m'aimer. Il ne songeait qu'à moi, à mon bien-être, à ma vie.
  638. 638Comme je lui disais:
  639. 639C'est qu'il le croyait vraiment, mon brave Jacques, que j'avais fait beaucoup de chemin; et moi aussi, pauvre niais, j'en étais convaincu.
  640. 640La nuit tombait. Lentement, par le plus long chemin, par les quais les plus déserts, le petit Chose regagna son clocher. L'idée de se retrouver dans cette chambre vide l'attristait horriblement. Il aurait voulu rester dehors jusqu'au matin. Pourtant il fallait rentrer.
  641. 641C'était un petit billet, élégant, parfumé, satiné; écriture de femme plus fine, plus féline que celle des yeux noirs... De qui cela pouvait bien être?... Vivement il rompit le cachet, et lut dans l'escalier à la lueur du gaz:
  642. 642Vous savez! c'est entre artistes.
  643. 643«IRMA BOREL.»
  644. 644La dame du premier!... Quand le petit Chose lut cette signature, un grand frisson lui courut par tout le corps. Il la revit telle qu'elle lui était apparue un matin, descendant l'escalier dans un tourbillon de velours, belle, froide, imposante, avec sa petite cicatrice blanche au coin de la lèvre. Et de songer qu'une femme pareille avait acheté son volume, son coeur bondissait d'orgueil.
  645. 645Il resta là un moment, dans l'escalier, la lettre à la main, se demandant s'il monterait chez lui ou s'il s'arrêterait au premier étage; puis, tout à coup, la recommandation de Jacques lui revint à la mémoire:
  646. 646IRMA BOREL
  647. 647C'est Coucou-Blanc qui vint lui ouvrir.--Car ai-je besoin de vous le dire! cinq minutes après s'être juré qu'il n'irait pas, ce vaniteux petit Chose sonnait à la porte d'Irma Borel.--En le voyant, l'horrible Négresse grimaça un sourire d'ogre en belle humeur et lui fit un signe:
  648. 648Le petit Chose s'arrêta, ébloui. Jamais la dame du premier ne lui avait paru si belle. D'abord elle était moins pâle qu'à leur première rencontre. Fraîche et rose, au contraire, mais d'un rose un peu voilé, elle avait l'air, ce jour-là, d'une jolie fleur d'amandier, et la petite cicatrice blanche du coin de la lèvre en paraissait d'autant plus blanche. Puis ses cheveux, qu'il n'avait pas pu voir la première fois, l'embellissaient encore, en adoucissant ce que son visage avait d'un peu fier et de presque dur. C'étaient des cheveux blonds, d'un blond cendré, d'un blond de poudre, et il y en avait, et ils étaient fins, un brouillard d'or autour de la tête.
  649. 649La dame revint s'asseoir à côté de lui; et la conversation continua. _La Comédie pastorale_ en fit d'abord tous les frais. La dame l'avait lue et relue plusieurs fois depuis la veille; elle en savait des vers par coeur et les déclamait avec enthousiasme. Jamais la vanité du petit Chose ne s'était trouvée à pareille fête. On voulait savoir son âge, son pays, comment il vivait, s'il allait dans le monde, s'il était amoureux.... A toutes ces questions, il répondait avec la plus grande candeur; si bien qu'au bout d'une heure la dame du premier connaissait à fond la mère Jacques, l'histoire de la maison Eyssette et ce pauvre foyer que les enfants avaient juré de reconstruire. Par exemple, pas un mot de Mlle Pierrotte. Il fut seulement parlé d'une jeune personne du grand monde qui mourait d'amour pour le petit Chose, et d'un père barbare--pauvre Pierrotte!--qui contrariait leur passion.
  650. 650Dès qu'il parut, la dame lui cria:
  651. 651L'Israélite, c'était la grande tragédienne Rachel, alors au plus beau moment de sa gloire.
  652. 652Il en rêva toute la nuit de ce bras de neige et de ce brouillard d'or.
  653. 653de la maison veulent lui tirer les vers du nez à propos de sa maîtresse, si elle est mariée, s'il y a un M. Borel quelque part, si elle est aussi riche qu'on le dit, Coucou-Blanc répond dans son patois: _Zaffai cabrite pas zaffai mouton_ (les affaires du chevreau ne sont pas celles du mouton); ou bien encore: _C'est soulié qui connaît si bas tini trou_ (c'est le soulier qui connaît si les bas ont des trous). Elle en a comme cela une centaine, et les indiscrets n'ont jamais le dernier mot avec elle... A propos, sais-tu qui j'ai rencontré chez la dame du premier?...
  654. 654Le poète hindou de la table d'hôte, le grand Baghavat lui-même. Il a l'air d'en être fort épris, et lui fait de beaux poèmes où il la compare tour à tour à un condor, un lotus ou un buffle; mais la dame ne fait pas grand cas de ses hommages. D'ailleurs elle doit y être habituée: tous les artistes qui viennent chez elle--et je te réponds qu'il y en a des plus fameux--en sont amoureux.
  655. 655Comme le petit Chose achevait cette lettre, on frappa doucement à la porte. C'était la dame du premier qui lui envoyait, par Coucou-Blanc, une invitation pour venir, au Théâtre-Français, entendre la grue dans sa loge. Il aurait accepté de bon coeur, mais il songea qu'il n'avait pas d'habit et fut obligé de dire non. Cela le mit de fort méchante humeur.
  656. 656Le Cévenol riait fort; Mlle Pierrotte était trop brune. Les yeux noirs avaient beau lui faire signe et lui dire doucement: «Aimez-moi!» dans la langue mystique des étoiles, l'ingrat ne voulait rien entendre. Après dîner, quand les Lalouette arrivèrent, il s'installa triste et maussade dans un coin, et tandis que le tableau à musique jouait ses petits airs, il se figurait Irma Borel trônant dans une loge découverte, les bras de neige jouant de l'éventail, le brouillard d'or scintillant sous les lumières de la salle. «Comme j'aurais honte si elle me voyait ici!» songeait-il.
  657. 657drôles d'idées sur les mansardes d'étudiants. En revanche, les cloches de Saint-Germain--les pauvres cloches vouées au Seigneur et cloîtrées toute leur vie comme des Carmélites--se réjouissaient de voir leur ami le petit Chose éternellement assis devant sa table; et, pour l'encourager, elles lui faisaient grande musique.
  658. 658Ces derniers mots allèrent droit au coeur du petit Chose. La persistance de Jacques à veiller sur le bonheur de celle qui n'avait pas voulu l'aimer lui parut admirable. «Oh! non! Jacques, n'aie pas peur; je ne la ferai pas pleurer», se dit-il, et tout de suite il prit la ferme résolution de ne plus retourner chez la dame du premier.... Fiez-vous au petit Chose pour les fermes résolutions.
  659. 659Ce soir-là, quand la victoria roula sous le porche, il y prit à peine garde. La chanson de la Négresse ne lui causa pas non plus de distraction. C'était une nuit de septembre, orageuse et lourde.... Il travaillait, la porte entrouverte. Tout à coup, il crut entendre craquer l'escalier de bois qui menait à sa chambre. Bientôt il distingua un léger bruit de pas et le frôlement d'une robe. Quelqu'un montait, c'était sûr... mais qui?...
  660. 660Coucou-Blanc était rentrée depuis longtemps.... Peut-être la dame du premier qui venait parler à la Négresse....
  661. 661La porte cria, quelqu'un entrait.
  662. 662LE COEUR DE SUCRE
  663. 663Voilà deux mois que Jacques est parti, et il n'est pas encore au moment de revenir. Mlle d'Hacqueville est morte. Le marquis, escorté de son secrétaire, promène son deuil par toute l'Italie, sans interrompre d'un seul jour la terrible dictée de ses mémoires. Jacques, surmené, trouve à peine le temps d'écrire à son frère quelques lignes datées de Rome, de Naples, de Pise, de Palerme. Mais, si le timbre de ces lettres varie souvent, leur texte ne change guère.... «Travailles-tu?... Comment vont les yeux noirs?... L'article de Gustave Planche a-t-il paru?... Es-tu retourné chez Irma Borel?» A ces questions, toujours les mêmes, le petit Chose répond invariablement qu'il travaille beaucoup, que la vente du
  664. 664livre va très bien, les yeux noirs aussi; qu'il n'a pas revu Irma Borel,
  665. 665m'a répondu très simplement: «Un Espagnol nommé Pacheco», et pas un mot de plus.... C'est bête, n'est-ce pas? Est-ce que je le connais moi, ce Pacheco? Est-ce qu'elle n'aurait pas dû me donner quelques explications?... Un coup de couteau, ce n'est pas naturel, que diable!
  666. 666Mais voilà... les artistes qui l'entourent lui ont fait un renom de femme étrange, et elle tient à sa réputation.... Oh! ces artistes, mon cher, je les exècre. Si tu savais ces gens-là, à force de vivre avec des statues et des peintures, ils en arrivent à croire qu'il n'y a que cela au monde. Ils vous parlent toujours de forme, de ligne, de couleur, d'art grec, de Parthénon, de méplats, de mastoïdes. Ils regardent votre nez, votre bras, votre menton. Ils cherchent si vous avez un type, du galbe, du _caractère_; mais de ce qui bat dans nos poitrines, de nos passions, de nos larmes, de nos angoisses, ils s'en soucient autant que d'une chèvre morte. Moi, ces bonnes gens ont trouvé que ma tête avait du caractère mais que ma poésie n'en avait pas du tout. Ils m'ont joliment encouragé, va!
  667. 667vous avez, mon cher Dani-Dan!» Quand j'étais en Turc, elle m'appelait Dani-Dan; quand j'étais en Italien, Danielo; jamais Daniel.... J'aurais du reste l'honneur de figurer sous ces deux espèces à l'Exposition prochaine de peinture: on verra sur le livret: «Jeune pifferaro, à Mme Irma Borel.» «Jeune fellah, à Mme Irma Borel.» Et ce sera moi... quelle honte!
  668. 668ce que j'ai de plus précieux au monde, les lettres de notre mère, les tiennes, celles des yeux noirs; celles-ci dans une boite dorée que tu dois connaître. Au moment où j'entrai, Irma Borel tenait cette boîte et allait l'ouvrir. Je n'eus que le temps de m'élancer et de la lui arracher des mains.
  669. 669Cette mystérieuse sortie de tous les matins m'intriguait, m'inquiétait, comme la cicatrice, comme le Pacheco et tout le train de cette existence bizarre. J'aurais voulu savoir, mais en même temps j'avais peur d'apprendre. Je sentais qu'il y avait là-dessous quelque mystère d'infamie qui m'aurait obligé à fuir.... Ce jour-là, cependant, j'osai l'interroger, comme tu vois. Cela la surprit beaucoup. Elle hésita un moment, puis elle me dit avec effort, d'une voix sourde:
  670. 670lettres--il y en avait une vingtaine--, lentement, à demi-voix, sans
  671. 671c'est gentil, ça!» ou bien encore: «Oh! oh! pour une fille noble....» Puis, à mesure qu'elle les avait lues, elle les approchait de la bougie et les regardait brûler avec un rire méchant. Moi, je la laissais faire; je voulais savoir où elle allait tous les matins de huit à dix....
  672. 672lettres. Elle eut peur, fit un pas en arrière, et s'empêtrant dans sa
  673. 673Mais, chut!... Quelqu'un monte.... Si c'était elle, si elle venait me relancer encore?... C'est qu'elle en est bien capable, même après ce qui s'est passé. Attends!... Je vais fermer la porte à double tour.... Elle n'entrera pas, n'aie pas peur....
  674. 674caractère que la mienne. Aussi, lorsque au cinquième acte elle parut tenant sur son poing l'énorme kakatoès--son Turc, sa Négresse, son kakatoès, la tragédienne avait voulu que nous figurions tous dans la pièce--, et roulant d'un air étonné de gros yeux blancs très féroces, il y eut par toute la salle une formidable explosion de bravos. «Quel succès!» disait Athalie rayonnante....
  675. 675Vois-tu, c'est terrible, le voisinage d'une femme qu'on exècre!
  676. 676La lecture du grimoire finie, sans me laisser le temps de répondre, elle se mit à parler fiévreusement des splendeurs de la carrière théâtrale et de la vie glorieuse que nous allions mener là-bas, libres, fiers, loin du monde, tout à notre art et à notre amour.
  677. 677Il me semble que tu es là, que je cause avec toi, et cela me fait du bien.
  678. 678Cette lettre ne partit pas.
  679. 679TOLOCOTOTIGNAN
  680. 680Me voici arrivé aux pages les plus sombres de mon histoire, aux jours de misère et de honte que Daniel Eyssette a vécus à côté de cette femme, comédien dans la banlieue de Paris. Chose singulière! ce temps de ma vie, accidenté, bruyant, tourbillonnant, m'a laissé des remords plutôt que des souvenirs.
  681. 681Mais, attendez!... je n'ai qu'à fermer les yeux et à fredonner deux ou trois fois ce refrain bizarre et mélancolique: _Tolocototignan!
  682. 682C'est là, c'est dans cet antre garni à sept étages qu'Irma Borel et le petit Chose étaient venus abriter leur amour.... Triste logis et bien fait pour un pareil hôte!... Ils l'avaient choisi parce que c'était près de leur théâtre; et puis, comme dans toutes les maisons neuves, ils ne payaient pas cher. Pour quarante francs--un prix d'essuyeurs de plâtre--ils avaient deux chambres au second étage, avec un liséré de balcon sur le boulevard, le plus bel appartement de l'hôtel.... Ils rentraient tous les soirs vers minuit, à la fin du spectacle. C'était sinistre de revenir par ces grandes avenues désertes, où rôdaient des blouses silencieuses, des filles en cheveux, et les longues redingotes des patrouilles grises.
  683. 683Ils marchaient vite, au milieu de la chaussée. En arrivant, ils trouvaient un peu de viande froide sur un coin de la table et la Négresse Coucou-Blanc, qui attendait... car Irma Borel avait gardé Coucou-Blanc. M. de Huit à Dix avait repris son cocher, ses meubles, sa vaisselle, sa voiture. Irma Borel avait gardé sa Négresse, son kakatoès, quelques bijoux et toutes ses robes.... Celles-ci, bien entendu, ne lui servaient plus qu'à la scène, les traînes de velours et de moire n'étant point faites pour balayer les boulevards extérieurs.... A elles seules, les robes occupaient une des deux chambres. Elles étaient là pendues tout autour à des portemanteaux d'acier, et leurs grands plis soyeux, leurs couleurs voyantes contrastaient étrangement avec le carreau dérougi et le meuble fané. C'est dans cette chambre que couchait la Négresse.
  684. 684Le temps que leur laissait le théâtre, ils le passaient chez eux à apprendre leurs rôles, et c'était, je vous le jure, un terrible charivari. D'un bout de la maison à l'autre on entendait leurs rugissements dramatiques:
  685. 685Irma Borel était heureuse, elle. Cette vie lui plaisait; cela l'amusait de jouer au ménage d'artistes pauvres. «Je ne regrette rien», disait-elle souvent. Qu'aurait-elle regretté? Le jour où la misère la fatiguerait, le jour où elle serait lasse de boire du vin au litre et de manger ces hideuses portions à sauce brune qu'on leur montait de la gargote, le jour où elle en aurait jusque-là de l'art dramatique de la banlieue, ce jour-là, elle savait bien qu'elle reprendrait son existence d'autrefois. Tout ce qu'elle avait perdu, elle n'aurait qu'à lever un doigt pour le retrouver.
  686. 686C'est cette pensée d'arrière-garde qui lui donnait du courage et lui faisait dire: «Je ne regrette rien.» Elle ne regrettait rien, elle; mais lui, lui?...
  687. 687Ils avaient débuté tous les deux dans _Gaspardo le Pêcheur_, un des plus beaux morceaux de la ferblanterie mélodramatique. Elle y fut très acclamée, non certes pour son talent--mauvaise voix, gestes ridicules--mais pour ses bras de neige, pour ses robes de velours.
  688. 688Le public de là-bas n'est pas habitué à ces exhibitions de chair éblouissante et de robes glorieuses à quarante francs le mètre. Dans la salle on disait: «C'est une duchesse!» et les titis émerveillés applaudissaient à tête fendre....
  689. 689Il n'eut pas le même succès. On le trouva trop petit; et puis il avait peur, il avait honte. Il parlait tout bas, comme à confesse: «Plus haut!
  690. 690La créole le consolait de son mieux: «Ils n'ont pas compris le caractère de ta tête....», lui disait-elle souvent. Le directeur ne s'y trompa point, lui, sur le caractère de sa tête. Après deux représentations orageuses, il le fit venir dans son cabinet et lui dit: «Mon petit, le drame n'est pas ton affaire. Nous nous sommes fourvoyés. Essayons du vaudeville. Je crois que dans les comiques tu marcheras très bien.» Et dès le lendemain, on essaya du vaudeville. Il joua les jeunes premiers comiques, les gandins ahuris auxquels on fait boire de la limonade Rogé en guise de champagne, et qui courent la scène en se tenant le ventre, les niais à perruque rousse qui pleurent comme des veaux, «heu!...
  691. 691Il joua les Jeannot, les trembleurs, tous ceux qui sont laids, tous ceux qui font rire, et la vérité me force à dire qu'il ne s'en tira pas trop mal. Le malheureux avait du succès; il faisait rire!
  692. 692Dans ces moments-là, son âme lui échappait, sautait par-dessus la rampe, crevait le plafond du théâtre d'un coup d'aile, et s'en allait bien loin donner un baiser à Jacques, un baiser à Mme Eyssette, demander grâce aux yeux noirs en se plaignant amèrement du triste métier qu'on lui faisait faire.
  693. 693La troupe dont ils faisaient partie desservait plusieurs communes.
  694. 694C'était une façon de troupe nomade, jouant tantôt à Grenelle, à Montparnasse, à Sèvres, à Sceaux, à Saint-Cloud. Pour aller d'un pays à l'autre, on s'entassait dans l'omnibus du théâtre--un vieil omnibus café au lait traîné par un cheval phtisique. En route, on chantait, on jouait aux cartes. Ceux qui ne savaient pas leurs rôles se mettaient dans le fond et repassaient les brochures. C'était sa place à lui.
  695. 695Il restait là, taciturne et triste comme sont les grands comiques, l'oreille fermée à toutes les trivialités qui bourdonnaient à ses côtés.
  696. 696Chose singulière, n'est-ce pas? que là où il n'y a pas d'amour, il puisse y avoir de la jalousie. Eh bien, c'est ainsi... Quand elle parlait familièrement à quelqu'un du théâtre, il devenait pâle. Quand il recevait une lettre, elle se jetait dessus et la décachetait avec des mains tremblantes.... Le plus souvent, c'était une lettre de Jacques.
  697. 697C'est bien pour cela qu'elle détestait tant le frère....
  698. 698Le brave Jacques ne s'en doutait pas, lui. Il ne se doutait de rien. On lui écrivait que tout allait bien, que _La Comédie pastorale_ était aux trois quarts vendue, et qu'à l'échéance des billets on trouverait chez les libraires tout l'argent qu'il faudrait pour faire face. Confiant et bon comme toujours, il continuait d'envoyer les cent francs du mois rue Bonaparte, où Coucou-Blanc allait les chercher.
  699. 699Chaque matin, il regardait le calendrier avec terreur et, comptant les jours qui le séparaient de la première échéance des billets, il se disait en frissonnant: "Plus qu'un mois, plus que trois semaines!" Car il savait bien qu'au premier billet protesté tout serait découvert, et que le martyre de son frère commencerait dès ce jour-là. Jusque dans son sommeil cette idée le poursuivait. Quelquefois il se réveillait en sursaut, le coeur serré, le visage inondé de larmes, avec le souvenir confus d'un rêve terrible et singulier qu'il venait d'avoir.
  700. 700Ce rêve, toujours le même, revenait presque toutes les nuits. Cela se passait dans une chambre inconnue, où il y avait une grande armoire à vieilles ferrures grimpantes. Jacques était là, pâle, horriblement pâle, étendu sur un canapé; il venait de mourir. Camille Pierrotte était là, elle aussi, et, debout devant l'armoire, elle cherchait à l'ouvrir pour prendre un linceul. Seulement, elle ne pouvait pas y parvenir; et tout en tâtonnant avec la clef autour de la serrure, on l'entendait dire d'une voix navrante: «Je ne peux pas ouvrir... J'ai trop pleuré... je n'y vois plus...»
  701. 701La créole, de son côté, n'était plus endurante. D'ailleurs elle sentait vaguement qu'il lui échappait--sans qu'elle sût par où--et cela l'exaspérait. A tout moment, c'étaient des scènes terribles, des cris, des injures, à se croire dans un bateau de blanchisseuses.
  702. 702Il lui répondait: «Coquine!»
  703. 703C'est ainsi qu'ils vivaient, non! qu'ils croupissaient ensemble, rivés au même fer, couchés dans le même ruisseau... C'est cette existence fangeuse, ce sont ces heures misérables qui défilent aujourd'hui devant mes yeux, quand je fredonne le refrain de la Négresse, le bizarre et mélancolique:
  704. 704L'ENLÈVEMENT
  705. 705C'était un soir, vers neuf heures, au théâtre Montparnasse. Le petit Chose, qui jouait dans la première pièce, venait de finir et remontait dans sa loge. En montant, il se croisa avec Irma Borel qui allait entrer en scène. Elle était rayonnante, tout en velours et en guipure, l'éventail au poing comme Célimène.
  706. 706Il hâta le pas vers sa loge et se déshabilla bien vite. Cette loge, qu'il partageait avec deux camarades, était un cabinet sans fenêtre, bas de plafond, éclairé au schiste. Deux ou trois chaises de paille formaient l'ameublement. Le long du mur pendaient des fragments de glace, des perruques défrisées, des guenilles à paillettes, velours fanés, dorures éteintes; à terre, dans un coin, des pots de rouge sans couvercle, des houppes à poudre de riz toutes déplumées.
  707. 707Le petit Chose était là depuis un moment, en train de se désaffubler quand il entendit un machiniste qui l'appelait d'en bas: «Monsieur Daniel! monsieur Daniel!» Il sortit de sa loge et, penché sur le bois humide de la rampe, demanda: «Qu'y a-t-il?» Puis, voyant qu'on ne répondait pas, il descendit, tel qu'il était, à peine vêtu, barbouillé de blanc et de rouge, avec sa grande perruque jaune qui lui tombait sur les yeux.
  708. 708C'était Jacques... Ils se regardèrent un moment, sans parler. A la fin, Jacques joignit les mains et murmura d'une voix douce, pleine de larmes:
  709. 709Il voulait faire le discret, mais une pièce de cent sous lui desserra les dents. Alors il raconta que depuis longtemps le petit du cinquième et la dame du premier avaient disparu, qu'ils se cachaient on ne sait où, dans quelque coin de Paris mais ensemble à coup sûr, car la Négresse Coucou-Blanc venait tous les mois voir s'il n'y avait rien pour eux. Il ajouta que M. Daniel, en partant, avait oublié de lui donner congé, et qu'on lui devait les loyers des quatre derniers mois sans parler d'autres menues dettes.
  710. 710Il alla d'abord chez l'imprimeur, pensant avec raison que le dépôt général de _La Comédie pastorale_ étant là, Daniel devait y venir souvent.
  711. 711La vente a très bien marché.»
  712. 712L'imprimeur ouvrit démesurément ses gros yeux bleus d'Alsace.
  713. 713Chaque parole de cet homme tombait sur la tête de Jacques comme un coup de canne plombée, mais ce qui l'acheva, ce fut d'apprendre que Daniel, en son nom, avait emprunté de l'argent à l'imprimeur.
  714. 714D'abord parce que ce mystérieux commissionnaire à tête de ramoneur ne m'inspirait pas confiance; et puis, vous comprenez, monsieur Eyssette, moi, je ne suis pas riche, et cela fait déjà plus de quatre cents francs que j'avance à votre frère.
  715. 715Du reste, dans le magasin de l'_ancienne maison Lalouette_, il n'y avait que lui de changé, Les bergères coloriées, les Chinois à bedaines violettes, souriaient toujours béatement sur les hautes étagères, parmi les verres de Bohême et les assiettes à grandes fleurs. Les soupières rebondies, les carcels en porcelaine peinte, reluisaient toujours par places derrière les mêmes vitrines et dans l'arrière-boutique la même flûte roucoulait toujours discrètement.
  716. 716de le dire... c'est bien le cas de le dire...»
  717. 717Il fit deux ou trois fois le tour de la chambre, regardant partout, ouvrant toutes les armoires, dans l'espoir d'y trouver quelque chose qui le mît sur la trace du fugitif. Mais hélas! les armoires étaient vides.
  718. 718Il y avait dans un coin, par terre, un chandelier, et dans la cheminée, sous un monceau de papier brûlé, une boîte blanche à filets d'or. Cette boîte, il la reconnut. C'était là qu'on mettait les lettres des yeux noirs. Maintenant, il la retrouvait dans les cendres. Quel sacrilège!
  719. 719C'était un poème en effet, un poème lugubre, qui commençait ainsi:
  720. 720Il ramassa les hardes qui restaient au fond des armoires, les mit dans sa malle, sans oublier la petite boîte à filets d'or, dit un dernier adieu à la vieille tour de Saint-Germain, et partit en laissant tout ouvert, la porte, la fenêtre, les armoires, pour que rien de leur belle vie ne restât dans ce logis que d'autres habiteraient désormais. En bas, il donna congé de la chambre, paya les loyers en retard; puis, sans répondre aux questions insidieuses du portier, il héla une voiture qui passait et se fit conduire à l'hôtel Pilois, rue des Dames, aux Batignolles.
  721. 721Cet hôtel était tenu par un frère du vieux Pilois, le cuisinier du marquis. On n'y logeait qu'au trimestre, et des personnes recommandées.
  722. 722vie et de moeurs. Jacques, qui avait gagné la confiance du Vatel de la maison d'Hacqueville, apportait de sa part un panier de vin de Marsala.
  723. 723Cette recommandation fut suffisante, et quand il demanda timidement à faire partie des locataires, on lui donna sans hésiter une belle chambre au rez-de-chaussée, avec deux croisées ouvrant sur le jardin de l'hôtel, j'allais dire du couvent. Ce jardin n'était pas grand: trois ou quatre acacias, un carré de verdure indigente--la verdure des Batignolles--, un figuier sans figues, une vigne malade et quelques pieds de chrysanthèmes en faisaient tous les frais; mais enfin cela suffisait pour égayer la chambre, un peu triste et humide de son naturel....
  724. 724Dites-moi pourquoi ma mère Jacques était si sûr de me trouver à Montparnasse. J'aurais bien pu, depuis le temps où je lui écrivis la terrible lettre qui ne partit pas, avoir quitté le théâtre; j'aurais pu n'y être pas entré.... Eh bien, non. L'instinct maternel le guidait. Il avait la conviction de me trouver là-bas, et de me ramener le soir même; seulement, il pensait avec raison: «Pour l'enlever, il faut qu'il soit seul, que cette femme ne se doute de rien.» C'est ce qui l'empêcha de se rendre directement au théâtre chercher des renseignements. Les coulisses sont bavardes; un mot pouvait donner l'éveil.... Il aima mieux s'en rapporter tout bonnement aux affiches, et s'en fut vite les consulter.
  725. 725Les prospectus des spectacles faubouriens se posent à la porte des marchands de vin du quartier, derrière un grillage, à peu près comme les publications de mariage dans les villages de l'Alsace. Jacques, en les lisant, poussa une exclamation de joie.
  726. 726Le théâtre Montparnasse donnait, ce soir-là, _Marie-Jeanne_, drame en cinq actes, joué par Mmes Irma Borel, Désirée Levrault, Guigne, etc.
  727. 727Il entra dans un café du Luxembourg pour attendre l'heure de l'enlèvement.
  728. 728Le soir venu, il se rendit au théâtre. Le spectacle était déjà commencé.
  729. 729Il se promena environ une heure sous la galerie, devant la porte, avec les gardes municipaux.
  730. 730De temps en temps, les applaudissements de l'intérieur venaient jusqu'à lui comme un bruit de grêle lointaine, et cela lui serrait le coeur de penser que c'était peut-être les grimaces de son enfant qu'on applaudissait ainsi.... Vers neuf heures, un flot de monde se précipita bruyamment dans la rue. Le vaudeville venait de finir; il y avait des gens qui riaient encore. On sifflait, on s'appelait: «Ohé!...
  731. 731Il attendit encore un moment, perdu dans cette cohue; puis, vers la fin de l'entracte, quand tout le monde rentrait, il se glissa dans une allée noire et gluante à côté du théâtre--l'entrée des artistes--, et demanda à parler à Mme Irma Borel.
  732. 732C'était un sauvage pour la ruse, cette mère Jacques! De son air le plus tranquille, il répondit: «Puisque je ne peux pas voir Mme Irma Borel, veuillez appeler M. Daniel; il fera ma commission auprès d'elle.»
  733. 733LE RÊVE
  734. 734Comme cette nuit-là, en effet, un joli réveillon nous attendait sur une nappe bien blanche: le pâté sentait bon, le vin avait l'air vénérable, la flamme claire des bougies riait au fond des verres.... Et pourtant, et pourtant, ce n'était plus la même chose! Il y a des bonheurs qu'on ne recommence pas. Le réveillon était le même; mais il y manquait la fleur de nos anciens convives, les belles ardeurs de l'arrivée, les projets de travail, les rêves de gloire, et cette sainte confiance qui fait rire et qui donne faim. Pas un, hélas! pas un de ces réveillonneurs du temps passé n'avait voulu venir chez M. Pilois. Ils étaient tous restés dans le clocher de Saint-Germain; même, au dernier moment, l'Expansion, qui nous avait promis d'être de la fête, fit dire qu'elle ne viendrait pas.
  735. 735Il y eut l'ombre d'un sourire amer sur les lèvres de Jacques, mais tout de suite, il reprit sa mine joyeuse: «Bah! laissons cela tranquille; maintenant que te voilà débarbouillé et que j'ai retrouvé ta chère frimousse, mettons-nous à table, mon joli frisé, je meurs de faim.»
  736. 736Ce n'était pas vrai; il n'avait pas faim, ni moi non plus, grand Dieu!
  737. 737Il y a chez nous un proverbe qui dit: «Le tourment et le sommeil ne sont pas camarades de lit.» Je m'en aperçus cette nuit-là. Mon tourment c'était de songer à tout le bien que m'avait fait ma mère Jacques et à tout le mal que je lui avais rendu, de comparer ma vie à la sienne, mon égoïsme à son dévouement, cette âme d'enfant lâche à ce coeur de héros, qui avait pris pour devise: «Il n'y a qu'un bonheur au monde, le bonheur des autres.» C'était aussi de me dire: «Maintenant, ma vie est gâtée.
  738. 738Cet affreux tourment-là me tint éveillé jusqu'au matin... Jacques non plus ne dormit pas. Je l'entendis se virer de droite et de gauche sur son oreiller, et tousser d'une petite toux sèche qui me picotait les yeux. Une fois, je lui demandai bien doucement: «Tu tousses! Jacques.
  739. 739Cependant, Jacques n'avait jamais été malade. Jamais il n'avait eu auparavant ce demi-cercle bleuâtre sous les yeux, ce visage décharné...
  740. 740Dans quel monde antérieur avais-je donc eu la vision de ces choses?...
  741. 741voilà le mort qui se réveille, se frotte les yeux, et me voyant debout devant lui, me dit avec un gai sourire:
  742. 742Malgré ce triste réveil, le matin fut assez gai. Nous sûmes même retrouver un écho des anciens bons rires, lorsque je m'aperçus en m'habillant que je possédais pour tout vêtement une culotte courte en futaine et un gilet rouge à grandes basques, défroques théâtrales que j'avais sur moi au moment de l'enlèvement.
  743. 743Il disait cela pour me faire plaisir, car il sentait bien comme moi que ce n'était plus la même chose.
  744. 744Ce qu'il me répondit ne m'est pas resté, mais je me souviens que dans l'ombre il secouait tristement la tête de l'air de dire: «Hélas! je voudrais bien te croire...» Et cependant j'étais sincère en lui parlant ainsi. Sans doute qu'à moi seul je n'aurais jamais eu le courage de m'arracher à cette femme, mais maintenant que la chaîne était brisée, j'éprouvais un soulagement inexprimable. Comme ces gens qui essaient de se faire mourir par le charbon et qui s'en repentent au dernier moment, lorsqu'il est trop tard et que déjà l'asphyxie les étrangle et les paralyse. Tout à coup les voisins arrivent, la porte vole en éclats, l'air sauveur circule dans la chambre, et les pauvres suicidés le boivent avec délices, heureux de vivre encore et promettant bien de ne plus recommencer. Moi pareillement, après cinq mois d'asphyxie morale, je humais à pleines narines l'air pur et fort de la vie honnête, j'en
  745. 745Vers le milieu du jour, quand je voyais ma mère bien en train sur ses
  746. 746livres, je gagnais la porte à pas de chat et m'esquivais doucement,
  747. 747Il disait cela si naturellement, d'une figure si riante, que mes tristes pressentiments s'envolèrent, et, d'un grand mois, je n'entendis plus dans mon cerveau le battement de leurs ailes noires...
  748. 748Le lendemain, j'entrai à l'institution Ouly.
  749. 749Malgré son étiquette pompeuse, l'institution Ouly était une petite école pour rire, tenue par une vieille dame à repentirs, que les enfants appelaient «bonne amie». Il y avait là-dedans une vingtaine de petits bonshommes, mais, vous savez! des tout petits, de ceux qui viennent à la classe avec leur goûter dans un panier, et toujours un bout de chemise qui passe.
  750. 750C'étaient nos élèves. Mme Ouly leur apprenait des cantiques; moi, je les initiais aux mystères de l'alphabet. J'étais en outre chargé de surveiller les récréations, dans une cour où il y avait des poules et un coq d'Inde dont ces messieurs avaient grand-peur.
  751. 751Moi, j'étais d'avis, en attendant, de faire venir Mme Eyssette à l'hôtel Pilois avec nous, mais Jacques ne voulait pas. «Non! pas encore, disait-il d'un air singulier, pas encore... Attendons!» Et cette réponse, toujours la même, me brisait le coeur. Je me disais: «Il se méfie de moi... Il a peur que je fasse encore quelque folie quand Mme Eyssette sera ici... C'est pour cela qu'il veut attendre encore...» Je me trompais... Ce n'était pas pour cela que Jacques disait: «Attendons!»
  752. 752XV ........
  753. 753Lecteur, si tu as un esprit fort, si les rêves te font sourire, si tu n'as jamais eu le coeur mordu--mordu jusqu'à crier--par le pressentiment des choses futures, si tu es un homme positif, une de ces têtes de fer que la réalité seule impressionne et qui ne laissent pas traîner un grain de superstition dans leurs cerveaux, si tu ne veux en aucun cas croire au surnaturel, admettre l'inexplicable, n'achève pas de lire ces mémoires. Ce qui me reste à dire en ces derniers chapitres est vrai comme la vérité éternelle; mais tu ne le croiras pas.
  754. 754C'était le 4 décembre...
  755. 755Il y eut un moment de silence et de gêne. M. Pilois, le nez en l'air, regardait dans son figuier comme pour y chercher les figues qui n'y étaient pas. L'homme aux gants tirait toujours sur ses boutonnières...
  756. 756Ce fut bien assené, je vous en réponds. La maison, le jardin, M. Pilois, le médecin, je vis tout tourner, Je fus obligé de m'appuyer contre le figuier, Il avait le poignet rude, le docteur de l'hôtel Pilois!... Du reste, il ne s'aperçut de rien et continua avec le plus grand calme, sans cesser de boutonner ses gants: «C'est un, cas foudroyant de phtisie galopante... Il n'y a rien à faire, du moins rien de sérieux,..
  757. 757D'ailleurs on m'a prévenu beaucoup trop tard, comme toujours.
  758. 758Là-dessus, il fit une pirouette et s'éloigna avec un soupir de satisfaction; il venait d'en boutonner un!
  759. 759Ce que je vis, en ouvrant la porte, me terrifia, Jacques, pour me laisser le lit, sans doute, s'était fait mettre un matelas sur le canapé, et c'est là que je le trouvai, pâle, horriblement pâle, tout à fait semblable au _Jacques_ de mon rêve.
  760. 760Ma première idée fut de me jeter sur lui, de le prendre dans mes bras et de le porter sur son lit, n'importe où, mais de l'enlever de là, mon Dieu, de l'enlever de là. Puis, tout de suite, je fis cette réflexion:
  761. 761Mais je vois à ton air qu'il n'en a rien fait et que tu sais tout...
  762. 762Donne-moi ta main, frérot... Qui diable se serait douté d'une chose pareille? Il y a des gens qui vont à Nice pour guérir leur maladie de poitrine; moi, je suis allé en chercher une. C'est tout à fait original... Ah! tu sais! si tu te désoles, tu vas m'enlever tout mon courage; je ne suis déjà pas si vaillant... Ce matin, après ton départ, j'ai compris que cela se gâtait. J'ai envoyé chercher le curé de Saint-Pierre; il est venu me voir et reviendra tout à l'heure m'apporter les sacrements... Cela fera plaisir à notre mère, tu comprends! C'est un bon homme, ce curé... Il s'appelle comme ton ami du collège de Sarlande.»
  763. 763Il n'en put pas dire plus long et se renversa sur l'oreiller, en fermant les yeux. Je crus qu'il allait mourir, et je me mis à crier bien fort:
  764. 764Laisse-le mettre là, Daniel: nous avons à causer tous les deux.»
  765. 765livres sous le bras. M. Pilois me les enleva doucement, en me disant
  766. 766mais je n'ai pas faim!»
  767. 767La nuit tombait. Dehors, dans le jardin, des personnes de l'hôtel se faisaient des signes en regardant nos fenêtres. Jacques et Pierrotte causaient toujours. De temps en temps, j'entendais le Cévenol dire avec sa grosse voix pleine de larmes: «Oui, monsieur Jacques... Oui, monsieur Jacques...» Mais je n'osais pas m'approcher... A la fin, pourtant, Jacques m'appela et me fit mettre à son chevet, à côté de Pierrotte:
  768. 768Ici, mon pauvre bien-aimé se reposa encore un moment; puis reprit:
  769. 769Il s'interrompit et regarda du côté de la porte.
  770. 770C'était le viatique qu'on apportait. Sur la nappe blanche, au milieu des cierges, l'hostie et les saintes huiles prirent place; Après quoi, le prêtre s'approcha du lit, et la cérémonie commença...
  771. 771Il ne me voyait plus, il ne me parlait plus. Seulement, à plusieurs reprises, sa main remua dans la mienne comme pour me dire: «Je sens que tu es là.» Soudain un long soubresaut agita son pauvre corps des pieds à la tête. Je vis ses yeux s'ouvrir et regarder autour d'eux pour chercher quelqu'un; et, comme je me penchais sur lui, je l'entendis dire deux fois très doucement: «Jacques, tu es un âne... Jacques, tu es un âne!...» puis rien... Il était mort...
  772. 772Il fit un grand vent cette nuit-là. Décembre envoyait des poignées de grésil contre les vitres. Sur la table au bout de la chambre, un christ d'argent flambait entre deux bougies. A genoux devant le christ, un prêtre que je ne connaissais pas priait d'une voix forte, dans le bruit du vent... Moi, je ne priais pas; je ne pleurais pas non plus... Je n'avais qu'une idée, une idée fixe, c'était de réchauffer la main de mon bien-aimé que je tenais étroitement serrée dans les miennes. Hélas! plus le matin approchait, plus cette main devenait lourde et de glace...
  773. 773Le jour où le petit Chose quittait le collège, l'abbé Germane lui avait dit: «J'ai bien un frère à Paris, un brave homme de prêtre... mais baste! à quoi bon te donner son adresse?... Je suis sûr que tu n'irais pas.»
  774. 774Voyez un peu la destinée! Ce frère de l'abbé était curé de l'église Saint-Pierre à Montmartre, et c'est lui que la pauvre mère Jacques avait appelé à son lit de mort. Juste à ce moment, il se trouvait que l'abbé Germane était de passage à Paris et logeait au presbytère... Le soir du 4 décembre, son frère lui dit en entrant:
  775. 775L'abbé répondit:
  776. 776Ce nom rappela à l'abbé certain petit pion de sa connaissance; et sans perdre une minute il courut à l'hôtel Pilois... En rentrant, il m'aperçut debout, cramponné à la main de Jacques. Il ne voulut pas déranger ma douleur et renvoya tout le monde en disant qu'il veillerait avec moi; puis il s'agenouilla, et ce ne fut que fort avant dans la nuit qu'effrayé de mon immobilité, il me frappa sur l'épaule et se fit connaître.
  777. 777comme il pleut!
  778. 778La voiture noire avance toujours, mais si lentement, si lentement...
  779. 779Il me semble que nous n'arriverons jamais... Enfin, nous voici dans un jardin triste, plein d'une boue jaunâtre où l'on enfonce jusqu'aux chevilles. Nous nous arrêtons au bord d'un grand trou. Des hommes en manteaux courts apportent une grande boîte très lourde qu'il faut descendre là-dedans. L'opération est difficile. Les cordes, toutes raides de pluie, ne glissent pas. J'entends un des hommes qui crie: «Les pieds en avant! les pieds en avant!...» En face de moi, de l'autre côté du trou, l'ombre de M. Viot, la tête penchée sur l'épaule, continue à me sourire doucement. Longue, mince, étranglée dans ses habits de deuil, elle se détache sur le gris du ciel, comme une grande sauterelle noire, toute mouillée...
  780. 780Maintenant, je suis seul avec Pierrotte... Nous descendons le faubourg Montmartre... Pierrotte cherche une voiture, mais il n'en trouve pas. Je marche à côté de lui, mon chapeau à la main; il me semble que je suis toujours derrière le corbillard... Tout le long du faubourg, les gens se retournent pour voir ce gros homme qui pleure en appelant des fiacres et cet enfant qui va tête nue sous une pluie battante...
  781. 781il pleut! oh! comme il pleut!
  782. 782LA FIN DU RÊVE
  783. 783Le petit Chose est malade; le petit Chose va mourir... Devant le passage du Saumon, une large litière de paille qu'on renouvelle tous les deux jours fait dire aux gens de la rue: «Il y a là-haut quelque vieux richard en train de mourir...» Ce n'est pas un vieux richard qui va mourir, c'est le petit Chose... Tous les médecins l'ont condamné. Deux fièvres typhoïdes en deux ans, c'est beaucoup trop pour ce cervelet d'oiseau-mouche! Allons! vite, attelez la voiture noire! Que la grande sauterelle prépare sa baguette d'ébène et son sourire désolé! le petit Chose est malade; le petit Chose va mourir.
  784. 784Il faut voir quelle consternation dans l'ancienne maison Lalouette!
  785. 785ces grosses coquilles à lèvres roses où l'on entend ronfler la mer. Il ne parle pas, il ne pense pas: vous diriez une fleur malade... Pourvu qu'on lui tienne une compresse d'eau fraîche sur la tête et un morceau de glace dans la bouche, c'est tout ce qu'il demande. Quand la glace est fondue, quand la compresse est desséchée au feu de son crâne, il pousse un grognement: c'est toute sa conversation.
  786. 786Camille Pierrotte est si surprise d'entendre parler le moribond qu'elle reste là tout interdite, le bras tendu, la main ouverte, avec son morceau de glace claire qui tremble au bout de ses doigts roses de froid.
  787. 787Camille Pierrotte ouvre de grands yeux:
  788. 788Il n'achève pas sa phrase et cache sa tête dans l'oreiller en sanglotant.
  789. 789Derrière eux, Camille veut faire dormir le malade; mais il refuse avec énergie:
  790. 790Mais tout à l'heure je l'ai vue, j'en suis sûr...
  791. 791celle que vous appeliez la dame de grand mérite. Mais Mme Tribou n'est pas en noir... elle a toujours sa même robe verte... Non! sûrement, il n'y a pas de robe noire dans la maison... Vous avez dû rêver cela...
  792. 792Là-dessus, Camille Pierrotte s'encourt vite, toute confuse et le feu aux joues, comme si elle venait de mentir.
  793. 793Le petit Chose reste seul; mais il n'en dort pas mieux. La machine aux fins rouages fait le diable dans sa cervelle. Les fils de soie se croisent, s'enchevêtrent... Il pense à son bien-aimé qui dort dans l'herbe de Montmartre; il pense aux yeux noirs aussi, à ces belles lumières sombres que la Providence semblait avoir allumées exprès pour lui et qui maintenant...
  794. 794Ici, la porte de la chambre s'entrouvre doucement, doucement, comme si quelqu'un voulait entrer; mais presque aussitôt on entend Camille Pierrotte dire à voix basse:
  795. 795Du coup son coeur bondit; ses yeux s'allument, et, se dressant sur son coude, il se met à crier bien fort: «Mère! Mère! pourquoi ne venez-vous pas m'embrasser?...»
  796. 796Certes, qu'après vingt ans de misères et de souffrances, deux enfants morts, son foyer détruit, son mari loin d'elle, la pauvre mère Eyssette ait ses yeux divins tout brûlés par les larmes comme les voilà, il n'y a rien là-dedans de bien extraordinaire... Mais pour le petit Chose, quelle coïncidence avec son rêve! Quel dernier coup terrible la destinée lui tenait en réserve! Est-ce qu'il ne va pas en mourir de celui-là?...
  797. 797matrone, l'homme flûte n'a pas perdu son temps, à la troisième séance, il y avait déjà du mariage dans l'air, et l'on parlait vaguement de monter une herboristerie rue des Lombards, avec les économies de la dame. C'est pour ne pas laisser dormir ces beaux projets, que le jeune virtuose vient si souvent prendre des nouvelles.
  798. 798Il n'a pas le droit de se plaindre. Et pourtant, c'eût été si bon, au milieu de tant de deuils et de tristesses, d'avoir un peu d'amour pour se chauffer le coeur! c'eût été si bon de pleurer sur une épaule amie!... «Enfin!... le mal est fait, se dit le pauvre enfant, n'y songeons plus, et trêve aux rêvasseries! pour moi, il ne s'agit plus d'être heureux dans la vie; il s'agit de faire son devoir... Demain, je parlerai à Pierrotte.»
  799. 799Vive interruption du Cévenol: «Pas un mot là-dessus, monsieur Daniel!
  800. 800conditions-là vous ne pourriez pas m'accepter!»
  801. 801Camille Pierrotte, matinale comme une abeille, est en train d'arroser son rosier rouge sur la cheminée du salon. Elle arrive en peignoir du matin, les cheveux relevés à la chinoise, fraîche, gaie, sentant les fleurs.
  802. 802D'ailleurs, n'allez pas croire que la passion fasse oublier son devoir au petit Chose. Pour si bien qu'il soit dans son grand lit, entre Mme Eyssette et les yeux noirs, il a hâte d'être guéri, de se lever, de descendre au magasin. Non, certes, que la porcelaine le tente beaucoup; mais il languit de commencer cette vie de dévouement et de travail dont la mère Jacques lui a donné l'exemple. Après tout, il vaut encore mieux vendre des assiettes dans un passage, comme disait la tragédienne Irma, que balayer l'institution Ouly ou se faire siffler à Montparnasse. Quant à la Muse, on n'en parle plus. Daniel Eyssette aime toujours les vers, mais pas les siens; et le jour où l'imprimeur, fatigué de garder chez lui les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf volumes de _La Comédie pastorale_, les renvoie au passage du Saumon, le malheureux ancien poète a le courage de dire:
  803. 803Devant la cheminée, le petit Chose, assis sur un tabouret aux pieds de la pauvre aveugle assoupie, cause à voix basse avec Mlle Pierrotte plus rouge que la petite rose rouge qu'elle a dans les cheveux. Cela se comprend, elle est si près du feu!... De temps en temps, un grignotement de souris,--c'est la tête d'oiseau qui becquette dans un coin; ou bien un cri de détresse,--c'est la dame de grand mérite qui est en train de perdre au bésigue l'argent de l'herboristerie. Je vous prie de remarquer l'air triomphant de Mme Lalouette qui gagne, et le sourire inquiet du joueur de flûte, qui perd.
  804. 804Deux exclamations lui répondent:
  805. 805Dans le fond de son coeur, le petit Chose donne une dernière larme à ses papillons bleus; et prenant la pancarte à deux mains:--Voyons!--soit homme, petit Chose!--il lit tout haut, d'une voix ferme, cette enseigne de boutique, où son avenir est écrit en lettres grosses d'un pied:
  806. 806PORCELAINE ET CRISTAUX
  807. 807EYSSETTE ET PIERROTTE
  808. 808SUCCESSEURS

Language availability

Other languages

Additional language editions are not published yet. This section will link to other BooksWhale editions when they become available.

Request another language

Le Petit Chose

Membership $9.99 / year · claim access

PreviewJoin