
French Edition
Philosophy
Le Trésor des humbles
French BooksWhale Edition by Maurice Maeterlinck
Treize essais de Maeterlinck explorent le silence, la vie intérieure et les forces discrètes qui transforment notre existence quotidienne.
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Book introduction
Le Trésor des humbles
Maurice Maeterlinck cherche, derrière les événements visibles, la profondeur d’une vie que les paroles et les gestes expriment imparfaitement. Le silence, la bonté, le tragique quotidien et la beauté intérieure deviennent les points de départ d’une méditation sur les relations humaines. Les essais consacrés à Ruysbroeck, Emerson et Novalis prolongent cette recherche en faisant dialoguer mystique, littérature et expérience de l’âme.
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Texte original français de Maurice Maeterlinck, mort en 1949. La transcription provient de Project Gutenberg ; les illustrations et l’appareil éditorial moderne ne sont pas repris.
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Preview chapterI LE SILENCERead preview
« Silence and Secrecy! s'écrie Carlyle, il faudrait leur élever des autels d'universelle adoration. (Si ces jours étaient de ceux où l'on élève encore des autels). Le silence est l'élément dans lequel se forment les grandes choses, pour qu'enfin elles puissent émerger, parfaites et majestueuses, à la lumière de la vie qu'elles vont dominer. Ce n'est pas seulement Guillaume le Taciturne, ce sont tous les hommes considérables que j'ai connus, et les moins diplomates et les moins stratégistes de ceux-ci, qui s'abstenaient de bavarder de ce qu'ils projetaient et de ce qu'ils créaient. Et toi-même, dans tes pauvres petites perplexités, essaie donc de retenir ta langue durant un jour ; et le lendemain, comme tes desseins et tes devoirs seront plus clairs! Quels débris et quelles ordures ces ouvriers muets n'ont-ils pas balayés en toi-même, tandis que les bruits inutiles du dehors n'entraient plus! La parole est trop souvent, non comme le disait le Français, l'art de cacher la pensée, mais l'art d'étouffer et de suspendre la pensée, en sorte qu'il n'en reste plus à cacher. La parole est grande, elle aussi ; mais ce n'est pas ce qu'il y a de plus grand. Comme l'affirme l'inscription suisse : Sprechen ist Silbern, Schweigen ist Golden, la parole est d'argent, et le silence est d'or, ou comme il vaudrait mieux le dire : La parole est du temps, le silence de l'éternité.
» Les abeilles ne travaillent que dans l'obscurité, la pensée ne travaille que dans le silence et la vertu dans le secret… »
Il ne faut pas croire que la parole serve jamais aux communications véritables entre les êtres. Les lèvres ou la langue peuvent représenter l'âme de la même manière qu'un chiffre ou un numéro d'ordre représente une peinture de Memlinck, par exemple, mais dès que nous avons vraiment quelque chose à nous dire, nous sommes obligés de nous taire ; et si dans ces moments nous résistons aux ordres invisibles et pressants du silence, nous avons fait une perte éternelle que les plus grands trésors de la sagesse humaine ne pourront réparer, car nous avons perdu l'occasion d'écouter une autre âme et de donner un instant d'existence à la nôtre ; et il y a bien des vies où de telles occasions ne se présentent pas deux fois…
Nous ne parlons qu'aux heures où nous ne vivons pas, dans les moments où nous ne voulons pas apercevoir nos frères et où nous nous sentons à une grande distance de la réalité. Et dès que nous parlons, quelque chose nous prévient que des portes divines se ferment quelque part. Aussi sommes-nous très avares du silence ; et les plus imprudents d'entre nous ne se taisent pas avec le premier venu. L'instinct des vérités surhumaines que nous possédons tous nous avertit qu'il est dangereux de se taire avec quelqu'un que l'on désire ne pas connaître ou que l'on n'aime point ; car les paroles passent entre les hommes, mais le silence, s'il a eu un moment l'occasion d'être actif, ne s'efface jamais, et la vie véritable, et la seule qui laisse quelque trace, n'est faite que de silence. Souvenez-vous ici, dans ce silence auquel il faut avoir recours encore, afin que lui-même s'explique par lui-même ; et s'il vous est donné de descendre un instant en votre âme jusqu'aux profondeurs habitées par les anges, ce qu'avant tout vous vous rappellerez d'un être aimé profondément, ce n'est pas les paroles qu'il a dites ou les gestes qu'il a faits, mais les silences que vous avez vécus ensemble ; car c'est la qualité de ces silences qui seule a révélé la qualité de votre amour et de vos âmes.
Je ne m'approche ici que du silence actif, car il y a un silence passif, qui n'est que le reflet du sommeil, de la mort ou de l'inexistence. C'est le silence qui dort ; et tandis qu'il sommeille, il est moins redoutable encore que la parole ; mais une circonstance inattendue peut l'éveiller soudain, et alors c'est son frère, le grand silence actif, qui s'intronise. Soyez en garde. Deux âmes vont s'atteindre, les parois vont céder, des digues vont se rompre, et la vie ordinaire va faire place à une vie où tout devient très grave, où tout est sans défense, où plus rien n'ose rire, où plus rien n'obéit, où plus rien ne s'oublie…
Preview chapterII LE RÉVEIL DE L'AMEPreview
Un temps viendra peut-être et bien des choses annoncent qu'il approche ; un temps viendra peut-être où nos âmes s'apercevront sans l'intermédiaire de nos sens. Il est certain que le domaine de l'âme s'étend chaque jour davantage. Elle est bien plus près de notre être visible et prend à tous nos actes une part bien plus grande qu'il y a deux ou trois siècles. On dirait que nous approchons d'une période spirituelle. Il y a dans l'histoire un certain nombre de périodes analogues, où l'âme, obéissant à des lois inconnues, remonte pour ainsi dire à la surface de l'humanité et manifeste plus directement son existence et sa puissance. Cette existence et cette puissance se révèlent de mille manières inattendues et diverses. Il semble qu'en ces moments, l'humanité ait été sur le point de soulever un peu le lourd fardeau de la matière. Il y règne une sorte de soulagement spirituel ; et les lois de la nature les plus dures et les plus inflexibles fléchissent çà et là. Les hommes sont plus près d'eux-mêmes et plus près de leurs frères ; ils se regardent et s'aiment plus gravement et plus intimement. Ils comprennent plus tendrement et plus profondément, l'enfant, la femme, les animaux, les plantes et les choses. Les statues, les peintures, les écrits qu'ils nous ont laissés ne sont peut-être pas parfaits ; mais je ne sais quelle puissance et quelle grâce secrètes y demeurent à jamais vivantes et captives. Il devait y avoir dans les regards des êtres une fraternité et des espérances mystérieuses ; et l'on trouve partout, à côté des traces de la vie ordinaire, les traces ondoyantes d'une autre vie qu'on ne s'explique pas.
Ce que nous savons de l'ancienne Égypte permet de supposer qu'elle traversa l'une de ces périodes spirituelles. A une époque très reculée de l'histoire de l'Inde, l'âme doit s'être approchée de la surface de la vie jusqu'à un point qu'elle n'atteignit jamais plus ; et les restes ou les souvenirs de sa présence presque immédiate y produisent encore aujourd'hui d'étranges phénomènes. Il y a bien d'autres moments du même genre où l'élément spirituel paraît lutter au fond de l'humanité comme un noyé qui se débat sous les eaux d'un grand fleuve. Rappelez-vous la Perse, par exemple, Alexandrie et les deux siècles mystiques du moyen-âge.
En revanche, il y a des siècles parfaits où l'intelligence et la beauté règnent très purement, mais où l'âme ne se montre point. Ainsi, elle est très loin de la Grèce et de Rome, du XVIIe et du XVIIIe siècle français. (Du moins, de la surface de ce dernier siècle, car ses profondeurs, avec Claude de Saint-Martin, Cagliostro qui est plus grave qu'on ne croit, Pascalis et tant d'autres, nous cachent encore bien des mystères). On ne sait pas pourquoi, mais quelque chose n'est pas là ; des communications secrètes sont coupées, et la beauté ferme les yeux. Il est bien difficile d'exprimer ceci par des mots et de dire pour quelles raisons l'atmosphère de divinité et de fatalité qui entoure les drames grecs ne semble pas l'atmosphère véritable de l'âme. On découvre à l'horizon de ces tragédies admirables un mystère permanent et vénérable aussi ; mais ce n'est pas le mystère attendri, fraternel et si profondément actif que nous trouvons en maintes œuvres moins grandes et moins belles. Et plus près de nous ; si Racine est le poète infaillible du cœur de la femme, qui oserait nous dire qu'il ait jamais fait un pas vers son âme? Que me répondrez-vous si je vous interroge sur l'âme d'Andromaque ou de Britannicus? Les personnages de Racine ne se comprennent que par ce qu'ils expriment ; et pas un mot ne perce les digues de la mer. Ils sont effroyablement seuls à la surface d'une planète qui ne tourne plus dans le ciel. Ils ne peuvent pas se taire, ou ils ne seraient plus. Ils n'ont pas de principe invisible, et l'on croirait qu'une substance isolante a été interposée entre leur esprit et eux-mêmes, entre la vie qui touche à tout ce qui existe et la vie qui ne touche qu'au moment fugitif d'une passion, d'une douleur, d'un désir. Il y a vraiment des siècles où l'âme se rendort et où personne ne s'en inquiète plus.
Preview chapterIII LES AVERTISPreview
Ils sont connus de la plupart des hommes et presque toutes les mères les ont vus. Ils sont peut-être indispensables comme toutes les douleurs, et ceux qui ne les ont pas approchés sont moins doux, moins tristes et moins bons.
Ils sont étranges. Ils semblent plus près de la vie que les autres enfants et ne rien soupçonner, et cependant leurs yeux ont une certitude si profonde, qu'il faut qu'ils sachent tout et qu'ils aient eu plus d'un soir le temps de se dire leur secret. Au moment où leurs frères tâtonnent encore autour d'eux entre la naissance et la vie, ils se sont déjà reconnus, ils sont déjà debout, les mains et l'âme prêtes. A la hâte, sagement et minutieusement, ils se préparent à vivre, et cette hâte est le signe que les mères, à leur insu discrètes confidentes de tout ce qui ne se dit pas, osent à peine regarder.
Souvent, nous n'avons pas le temps de les apercevoir ; ils s'en vont sans rien dire et ceux-là nous demeurent à jamais inconnus. Mais d'autres s'attardent un peu, nous regardent en souriant attentivement, semblent sur le point d'avouer qu'ils ont tout compris, et puis, vers la vingtième année, s'éloignent à la hâte, en étouffant leurs pas, comme s'ils venaient de découvrir qu'ils s'étaient trompés de demeure et qu'ils allaient passer leur vie parmi des hommes qu'ils ne connaissaient pas.
Eux-mêmes ne disent presque rien et s'entourent d'un nuage au moment où ils se sentent blessés et où l'homme est sur le point de les atteindre. Il y a quelques jours ils semblaient être au milieu de nous, et ce soir, tout à coup, ils sont si loin que nous n'osons plus les reconnaître ni les interroger. Ils sont là, presque de l'autre côté de la vie, et l'on sent que c'est l'heure enfin d'affirmer une chose plus grave, plus humaine, plus réelle et plus profonde que l'amitié, la pitié ou l'amour ; une chose qui bat mortellement de l'aile tout au fond de la gorge, et qu'on ignore, et qu'on n'a jamais dite, et qu'il n'est plus possible de dire, car tant de vies se passent à se taire!… Et le temps presse ; et qui de nous n'a attendu ainsi jusqu'au moment où l'on ne pouvait plus lui répondre?
Pourquoi sont-ils venus et pourquoi s'en vont-ils? Ne naissent-ils que pour nous affirmer que la vie n'a pas de but? A quoi sert-il d'interroger puisqu'on ne répondra jamais? J'ai été plusieurs fois témoin de ces choses, et un jour je les ai vues de si près que je ne savais plus s'il s'agissait d'un autre ou de moi-même…
Un frère est mort ainsi. On eût dit que lui seul avait été prévenu, sans le savoir, tandis que nous savions peut-être quelque chose sans avoir reçu cet avertissement organique qu'il recélait depuis les premiers jours. A quoi distingue-t-on les êtres sur lesquels va peser un événement très grave? Rien n'est visible et cependant nous voyons tout. Ils ont peur de nous, parce que nous les avertissons sans cesse et malgré nous ; et à peine les avons-nous abordés qu'ils sentent que nous réagissons contre leur avenir. Nous cachons quelque chose à la plupart des hommes et nous ignorons nous-mêmes ce que nous leur cachons. Il passe entre deux êtres qui se rencontrent pour la première fois, d'étranges secrets de vie et de mort ; et bien d'autres secrets qui n'ont pas encore de nom, mais qui s'emparent immédiatement de notre attitude, de nos regards et de notre visage ; et lorsque nous serrons les mains d'un ami notre âme a des indiscrétions qui ne s'arrêtent peut-être pas sur le seuil de cette vie. Il se peut qu'il n'y ait aucune arrière-pensée entre deux hommes, mais il y a des choses plus impérieuses et plus profondes que la pensée. Nous ne sommes pas maîtres de ces dons inconnus et nous trahissons sans cesse le prophète qui ne sait pas parler. Nous ne sommes jamais avec les autres tels que nous sommes avec nous-mêmes, ni même tels que nous sommes avec eux dans l'obscurité et nos regards se transforment selon le passé et l'avenir qu'ils aperçoivent, et c'est pourquoi nous vivons malgré nous sur nos gardes. En rencontrant ceux qui ne vivront pas, ce n'est pas eux que nous voyons, mais ce qui va leur arriver. Ils voudraient nous tromper pour se tromper. Ils font tout pour nous dérouter et cependant, à travers leur sourire et leur ardeur à vivre, l'événement transparaît déjà comme s'il était le soutien et la raison même de leur existence. Une fois de plus, la mort les a trahis, et ils voient avec tristesse que nous avons tout vu et qu'il y a des voix qui ne peuvent se taire.
Table of contents
Inside this edition
- 01I LE SILENCE
- 02II LE RÉVEIL DE L'AME
- 03III LES AVERTIS
- 04IV LA MORALE MYSTIQUE
- 05V SUR LES FEMMES
- 06VI RUYSBROECK L'ADMIRABLE
- 07VII EMERSON
- 08VIII NOVALIS
- 09IX LE TRAGIQUE QUOTIDIEN
- 10X L'ÉTOILE
- 11XI LA BONTÉ INVISIBLE
- 12XII LA VIE PROFONDE
- 13XIII LA BEAUTÉ INTÉRIEURE
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