
French Edition
Literature
Les Frères Zemganno
French BooksWhale Edition by Edmond de Goncourt
Deux frères acrobates vivent une complicité artistique dont la fragilité apparaît lorsque leur travail et leur avenir sont brutalement bouleversés.
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Book introduction
Les Frères Zemganno
Gianni et Nello Zemganno ont grandi dans l’univers du spectacle et construit leur numéro sur une confiance presque instinctive. Edmond de Goncourt décrit leurs exercices, leur ambition et la solidarité qui les unit. La vie du cirque devient ainsi le cadre d’un roman sur la création à deux, la dépendance affective et la souffrance d’une vocation menacée.
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Edmond de Goncourt est mort en 1896. Le texte français original, paru en 1879, provient de Wikisource ; les notes, images et ajouts éditoriaux sont exclus.
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Les Frères Zemganno
Edmond de Goncourt
Preview chapterPRÉFACEPreview
On peut publier des Assommoir et des Germinie Lacerteux, et agiter et remuer et passionner une partie du public. Oui ! mais, pour moi, les succès de ces livres ne sont que de brillants combats d’avant-garde, et la grande bataille qui décidera de la victoire du réalisme, du naturalisme, de l’étude d’après nature en littérature, ne se livrera pas sur le terrain que les auteurs de ces deux romans ont choisi. Le jour où l’analyse cruelle que mon ami, M. Zola, et peut-être moi-même, avons apportée dans la peinture du bas de la société, sera reprise par un écrivain de talent, et employée à la reproduction des hommes et des femmes du monde, dans des milieux d’éducation et de distinction, — ce jour-là seulement, le classicisme et sa queue seront tués.
Ce roman réaliste de l’élégance, ça avait été notre ambition à mon frère et à moi de l’écrire. Le Réalisme, pour user du mot bête, du mot drapeau, n’a pas en effet l’unique mission de décrire ce qui est bas, ce qui est répugnant, ce qui pue, il est venu au monde aussi, lui, pour définir dans de l’écriture artiste, ce qui est élevé, ce qui est joli, ce qui sent bon, et encore pour donner les aspects et les profils des êtres raffinés et des choses riches : mais cela, en une étude appliquée, rigoureuse, et non conventionnelle et non imaginative de la beauté, une étude pareille à celle que la nouvelle école vient de faire, en ces dernières années, de la laideur.
Mais pourquoi, me dira-t-on, ne l’avez-vous pas fait ce roman ? ne l’avez-vous pas au moins tenté. Ah, voilà !… Nous avons commencé, nous, par la canaille, parce que la femme et l’homme du peuple, plus rapprochés de la nature et de la sauvagerie, sont des créatures simples et peu compliquées, tandis que le parisien et la parisienne de la société, ces civilisés excessifs, dont l’originalité tranchée est faite toute de nuances, toute de demi-teintes, toute de ces riens insaisissables, pareils aux riens coquets et neutres avec lesquels se façonne le caractère d’une toilette distinguée de femme, demandent des années pour qu’on les perce, pour qu’on les sache, pour qu’on les attrape — et le romancier du plus grand génie, croyez-le bien, ne les devinera jamais ces gens de salon, avec les racontars d’amis qui vont pour lui à la découverte dans le monde.
Puis autour de ce parisien, de cette parisienne, tout est long, difficile, diplomatiquement laborieux à saisir. L’intérieur d’un ouvrier, d’une ouvrière, un observateur l’emporte en une visite ; un salon parisien, il faut user la soie de ses fauteuils pour en surprendre l’âme, et confesser à fond son palissandre ou son bois doré.
Donc ces hommes, ces femmes, et même les milieux dans lesquels ils vivent, ne peuvent se rendre qu’au moyen d’immenses emmagasinements d’observations, d’innombrables notes prises à coups de lorgnon, de l’amassement d’une collection de documents humains, semblable à ces montagnes de calepins de poche qui représentent, à la mort d’un peintre, tous les croquis de sa vie. Car seuls, disons-le bien haut, les documents humains font les bons livres : les livres où il y a de la vraie humanité sur ses jambes.
Ce projet de roman qui devait se passer dans le grand monde, dans le monde le plus quintessencié, et dont nous rassemblions lentement et minutieusement les éléments délicats et fugaces, je l’abandonnais après la mort de mon frère, convaincu de l’impossibilité de le réussir tout seul… puis je le reprenais… et ce sera le premier roman que je veux publier. Mais le ferai-je maintenant à mon âge ? c’est peu probable… et cette préface a pour but de dire aux jeunes, que le succès du réalisme est là, seulement là, et non plus dans le canaille littéraire, épuisé, à l’heure qu’il est, par leurs devanciers.
Preview chapterIPreview
En pleine campagne, au pied d’un poteau d’octroi dressé dans un carrefour, se croisaient quatre routes. La première, qui passait devant un château Louis XIII moderne où sonnait le premier coup du dîner, s’élevait par de longs circuits au haut d’une montagne abrupte. La seconde, bordée de noyers, et qui devenait au bout de vingt pas un mauvais chemin vicinal, se perdait entre des collines aux flancs plantés de vignes, aux sommets en friche. La quatrième côtoyait des carrières de balast encombrées de claies de fer à trier le sablon et de tombereaux aux roues cassées. Cette route, à laquelle aboutissaient les trois autres, menait par un pont, sonore sous les voitures, à une petite ville bâtie en amphithéâtre sur des rochers, et isolée par une grande rivière dont un détour, coulant à travers des plantages, baignait l’extrémité d’un pré touchant au carrefour.
Des oiseaux traversaient à tire d’ailes le ciel encore ensoleillé, en poussant de petits cris, de petits bonsoirs aigus. Du froid descendait dans les ombres des arbres et du violet dans les ornières des chemins. On n’entendait plus que de loin en loin la plainte d’un essieu fatigué. Un grand silence montait des champs vides et désertés de la vie humaine jusqu’au lendemain. L’eau même de la rivière, dont les rides ne s’apercevaient qu’autour d’une branche qui trempait, semblait perdre son activité fluide, et le courant paraissait couler en se reposant.
Alors dans la route tortueuse qui descendait de la montagne, débouchait avec le bruit de ferraille d’une machine à enrayer détraquée, une guimbarde étrange, attelée d’un cheval blanc poussif. C’était une immense voiture peinte d’une large bande orange sur sa couverte de zinc oxydée et rouillée, et qui avait devant une espèce de petit porche, où un brin de lierre, planté dans une marmite rapiécée, accrochait un fronton de verdure voyageuse que secouait chaque cahot. Cette voiture était bientôt suivie d’une bizarre charrette verte dont la partie supérieure, abritée d’un toit, s’évasait et se renflait au-dessus de ses deux grandes roues, à la manière de ces larges flancs de steamboat, dans lesquels s’étagent les lits pour le coucher des passagers.
Au carrefour, un petit vieillard aux grands cheveux gris, aux mains tremblotantes, se jetait au bas de la première voiture, et dans l’instant qu’il dételait, une jeune femme se montrait sous le porche garni de lierre. Elle avait jeté, sur le haut du corps, un long châle carré, tandis que ses cuisses et ses jambes seulement couvertes d’un maillot apparaissaient comme des morceaux de nudité. Ses mains croisées sur sa poitrine, remontant petit à petit par des mouvements frileux le long de ses épaules, serraient le lainage autour de son cou, pendant que, hanchant sur une jambe, elle battait avec un pied la mesure de la parade de tous les jours. Et elle restait ainsi quelque temps, la tête retournée et penchée en arrière sur son épaule, dans un joli mouvement de colombe, le profil perdu dans l’ombre avec de la lumière dans les cils, et disant des mots de tendresse, des paroles amoureuses à un être encore dans l’intérieur de la voiture.
Le vieillard, le cheval dételé, le brancard ôté, plaçait avec un soin amoureux un marchepied sous la voiture, et la femme descendait, après avoir reçu dans ses bras un bel enfant à la courte chemise, un enfant plus grand et plus fort que les enfants que l’on a l’habitude de voir allaiter. Elle écartait son châle et donnait le sein à son fils, tout en marchant sur ses jambes roses, à petits pas lents, vers la rivière, accompagnée d’une autre femme, qui de temps en temps embrassait la chair nue de l’enfantelet, et de temps en temps se penchait à terre pour cueillir une dent de chien qui fait de la très excellente salade.
Table of contents
Inside this edition
- 01Full text
- 02PRÉFACE
- 03I
- 04II
- 05III
- 06IV
- 07V
- 08VI
- 09VII
- 10VIII
- 11IX
- 12X
- 13XI
- 14XII
- 15XIII
- 16XIV
- 17XV
- 18XVI
- 19XVII
- 20XVIII
- 21XIX
- 22XX
- 23XXI
- 24XXII
- 25XXIII
- 26XXIV
- 27XXV
- 28XXVI
- 29XXVII
- 30XXVIII
- 31XXIX
- 32XXX
- 33XXXI
- 34XXXII
- 35XXXIII
- 36XXXIV
- 37XXXV
- 38XXXVI
- 39XXXVII
- 40XXXVIII
- 41XXXIX
- 42XL
- 43XLI
- 44XLII
- 45XLIII
- 46XLIV
- 47XLV
- 48XLVI
- 49XLVII
- 50XLVIII
- 51XLIX
- 52L
- 53LI
- 54LII
- 55LIII
- 56LIV
- 57LV
- 58LVI
- 59LVII
- 60LVIII
- 61LIX
- 62LX
- 63LXI
- 64LXII
- 65LXIII
- 66LXIV
- 67LXV
- 68LXVI
- 69LXVII
- 70LXVIII
- 71LXIX
- 72LXX
- 73LXXI
- 74LXXII
- 75LXXIII
- 76LXXIV
- 77LXXV
- 78LXXVI
- 79LXXVII
- 80LXXVIII
- 81LXXIX
- 82LXXX
- 83LXXXI
- 84LXXXII
- 85LXXXIII
- 86LXXXIV
- 87LXXXV
- 88LXXXVI
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