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French Edition

Philosophy

Les Idées et les Âges

French BooksWhale Edition by Alain

Alain parcourt sommeil, langage, passions et vie sociale pour montrer comment les idées prennent forme dans l'existence humaine.

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Book introduction

Les Idées et les Âges

En neuf livres de sept chapitres, Alain examine les rapports entre les idées et les différents aspects de la vie humaine. Sommeil, rêves, récits, jeux, signes et passions offrent des points de départ à une philosophie attentive aux gestes ordinaires. L'observation du corps, des habitudes et des relations éclaire la formation du jugement et la liberté de penser.

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Alain est mort en 1951. L’œuvre a paru en 1927. Cette édition reprend le texte français historique de Wikisource, sans les ajouts éditoriaux modernes.

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Preview chapterAvant-proposRead preview

J’ai lu bien des fois, dans Homère, le conte de Protée, aussi ancien que les hommes. Et souvent je me le répétais à moi-même, sur le rivage de la mer sans moissons, ramené sans doute par cette odeur des algues, et par ces rochers qu’on dirait couchés dans le sable comme des phoques. Soutenant le conte par les choses mêmes, comme on fait toujours, mais attentif aussi, selon une règle secrète, à ne rien changer de cet étrange récit, comme si tout y était vrai sans aucune faute. J’imaginais donc le troupeau des phoques, et les héros grecs couchés sous des peaux de phoques, et remplis de l’odeur marine. Mais Protée ne paraissait point. Je me racontais comment ils le saisirent, et comment il fit voir toutes ses ruses, devenant lion, panthére, arbre, feu, eau. Je l’avais devant les yeua cette eau qui prend toutes couleurs et toutes formes, et n’en garde aucune, mais qui nous dit aussi toute vérité dès que, par attention vive, nous la percevons comme elle est. Je m’éveillai de ce conte, tenant une grande idée, mais trop riche aussi de ce monde tout changeant et tourbillonnant à l’image de l’eau trop parlante.

Qu’avais-je demandé ? Non point, comme le héros grec, le retour au lieu de mon départ, les chemins à suivre, et les malheurs accomplis que j’y trouverais. Egisthe, Clytemnestre, Oreste, et le tombeau d’Agamemnon ; l’avenir vient toujours assez tôt. Mais faisant retour d’un long voyage, et après beaucoup de temps perdu, j’avais demandé, comme ce Pilate qui tua l’esprit et le tue toujours : « Qu’est-ce que la vérité ? » Or, Protée marin avait repris sa vraie forme, qui est aussi la fausse, et j’entendais bien sa réponse double.

« La vérité, disait-il, est tout ce qui est. Tout ce qui est est vrai, et ce qui n’est pas n’est rien. Tu ne sortiras pas de cette pensée. Tout ce que tu cherches, tu l’as. Ce que tu n’as pas n’est rien. Comme sont vrais les moindres filets de l’eau, tous les courants, tous les balancements que tu vois, chacun d’eux éternel, puisque ce qui est vrai ne cesse jamais d’être vrai, puisque ce qui est vrai a toujours été vrai. »

« La vérité, disait-il, n’est pas ; car tout change sans cesse, et même ce rivage. Ce sable est fait de ces rochers, qui s’écoulent comme de l’eau, quoique plus lentement. Fausse toute pensée qui ne se modèle point sur la chose ; mais fausse absolument toute pensée, puisque ce qui était n’est déjà plus. Tu ne peux penser l’âge vrai-que tu as ; cette pensée, parce qu’elle est vraie, est déjà fausse. De même toute pensée se nie et se refuse, à l’image de cette eau mouvante qui est mon être, et qui nie continuellement sa propre forme. »

Ainsi chantait la mer. Et Protée était véritable, dans sa vraie et constante figure qui est toujours autre, et en me trompant ne me trompait point, puisque cette fois, et par ma demande, c’était lui-même qu’il disait.

Preview chapterLivre 1Preview

Livre 1

Preview chapterChapitre Premier LA NUITPreview

« Il était nuit, et la lune brillait dans le ciel serein parmi les astres mineurs. » Sous cette invocation de la nuit, Horace rappelait les serments de Néère. Petite chose. Mais n’est-ce pas admirable que l’heure des ténèbres, l’heure tragique du chassant et du chassé, soit pour l’homme l’heure des douces rêveries, l’heure où il oublie toutes choses autour pour s’en aller penser aux astres instituteurs, et aux temps passés qu’ils rappellent, pendant que la poésie délie les passions et fait chanson de nos douleurs mêmes ? Chose digne de remarque, l’homme n’a pu voir loin et réellement au delà de sa planète que la nuit ; car le jour est comme une claire coupole sans mystère aucun ; aussi l’homme n’a regardé loin qu’au moment où, les objets proches étant dérobés à sa vue, l’ouie le devant occuper tout, et le silence même l’émouvoir, juste alors se montraient les objets les plus éloignés et les mieux réglés qu’il puisse connaître. Cette opposition fait le sublime des nuits tranquilles, par cette vue au loin et cet esprit arraché à la terre, mais aussi par cette chasse nocturne de toutes les bêtes, par cette faim et cette terreur mêlées, qui devraient nous mettre en alarme, et ne peuvent. Oui, il nous semble que la nuit vienne arrêter toutes les affaires en même temps que les nôtres, et que ce temps des alarmes nous laisse à choisir entre dormir et penser. Laisse passer une nuit, dit le proverbe, entre l’injure et la vengeance. C’est donc que, par une énergique négation des mœurs animales, la nuit a le pouvoir miraculeux de suspendre cette vie inquiète, d’apaiser l’imagination, d’imposer trêve à tout ce qui est pressant et proche, d’accorder enfin le repos de l’esprit avec le repos des yeux, et de nous verser comme par son souffle frais cette indifférence qui conduit au sommeil.

Or cette paix des nuits n’est point naturelle. Au contraire, il y a lieu de penser que la nuit fut longtemps l’ennemie et même qu’elle l’est toujours, mais aussi que l’on a fait d’abord provision contre la nuit, plus anciennement que contre la faim. Le sommeil, faites-y attention, est bien plus tyrannique que la faim. On conçoit un état où l’homme se nourrirait sans peine, n’ayant qu’à cueillir. Mais rien ne le dispense de dormir ; rien n’abrégera le temps de dormir ; c’est le seul besoin peut-être auquel nos machines ne peuvent point pourvoir. Si fort, si audacieux, si ingénieux que soit l’homme, il sera sans perceptions, et par conséquent sans défense, pendant le tiers de sa vie. La société serait donc fille de peur, bien plutôt que de faim. Disons même que le premier effet de la faim est de disperser les hommes bien plutôt que de les rassembler, tous cherchant quelque lieu où l’homme n’ait point passé. D’où un désir de départ et de voyage que chaque matin réveille. Le matin donc, les hommes sentent la faim et agissent chacun selon sa propre loi ; mais le soir ils sentent la fatigue et la peur, disons méme la peur de dormir, et ils aiment la loi commune.

Sans doute faudrait-il dire que nos institutions sont plutôt filles de nuit que filles de faim, de soif ou d’amour. Peut-étre ceux qui ont voulu expliquer ce monde humain ont-ils ignoré l’ordre naturel de nos besoins quand ils ont décrit premièrement ce travail de cueillir, chasser, pêcher, semer, récolter, oubliant de nommer à son rang cet autre travail de veiller, de garder, de régler les tours de veille, les patrouilles, et enfin les fonctions de chacun, celles-là communes à tous, mais divisées selon le temps. Or, cette division de la vigilance n’est qu’utile pendant le jour ; mais pendant la nuit elle est de nécessité, dès que l’on veut supposer la moindre prévoyance. Si d’après cela on mettait la garde de nuit au premier rang des problèmes humains, on apercevrait que les premières institutions furent politiques, et, parmi les politiques, militaires, enfin, parmi les militaires, de défense et de surveillance. D’où l’on pourrait comprendre pourquoi le courage est plus estimé que l’économie, et la fidélité encore plus que le courage.

Table of contents

Inside this edition

  1. 01Avant-propos
  2. 02Livre 1
  3. 03Chapitre Premier LA NUIT
  4. 04Chapitre II LE BONHEUR DE DORMIR
  5. 05Chapitre III CE QUE C’EST QUE SOMMEIL
  6. 06Chapitre IV DE L’INSOMNIE
  7. 07Chapitre V DE LA FATIGUE
  8. 08Chapitre VI LA CONSCIENCE
  9. 09Chapitre VII LE GRAND SOMMEIL
  10. 10Livre 2
  11. 11Chapitre Premier LES PERCEPTIONS FAUSSES
  12. 12Chapitre II L’OBJET DES RÊVES
  13. 13Chapitre III LE CORPS HUMAIN
  14. 14Chapitre IV LA SIBYLLE
  15. 15Chapitre V DES RÉCITS
  16. 16Chapitre VI L’EXPÉRIENCE
  17. 17Chapitre VII LE MONDE
  18. 18Livre 3
  19. 19Chapitre Premier CE QUI EST PROPRE AUX CONTES
  20. 20Chapitre II IDÉES D’ENFANCE
  21. 21Chapitre III MAGIE
  22. 22Chapitre IV LE MONDE HUMAIN
  23. 23Chapitre V DE LA GUERRE
  24. 24Chapitre VI DU ROMANESQUE
  25. 25Chapitre VII DE LA MÉTAPHORE
  26. 26Livre 4
  27. 27Chapitre Premier LES TRAVAUX
  28. 28Chapitre II LES ŒUVRES
  29. 29Chapitre III LE TRAVAIL ENFANTIN
  30. 30Chapitre IV LE JEU
  31. 31Chapitre V LE PEUPLE ENFANT
  32. 32Chapitre VI LES JEUX VIRILS
  33. 33Chapitre VII DE LA CHANCE
  34. 34Livre 5
  35. 35Chapitre Premier L’AILE
  36. 36Chapitre II LA MAIN
  37. 37Chapitre III LA VOIX
  38. 38Chapitre IV ENTENDRE
  39. 39Chapitre V LES NOMS
  40. 40Chapitre VI LES NOURRICES
  41. 41Chapitre VII LES MUSES
  42. 42Livre 6
  43. 43Chapitre Premier LE PREMIER AMOUR
  44. 44Chapitre II LE DÉSIR
  45. 45Chapitre III L’AMOUR
  46. 46Chapitre IV PASSIONS TRISTES
  47. 47Chapitre V LE COUPLE
  48. 48Chapitre VI LES AMITIÉS
  49. 49Chapitre VII LA FIDÉLITÉ
  50. 50Livre 7
  51. 51Chapitre Premier L’ÂGE D’OR
  52. 52Chapitre II PROLÉTAIRES
  53. 53Chapitre III PAYSANS ET MARINS
  54. 54Chapitre IV BOURGEOIS
  55. 55Chapitre V MARCHANDS
  56. 56Chapitre VI LES POUVOIRS
  57. 57Chapitre VII ÉSOPE
  58. 58Livre 8
  59. 59Chapitre Premier DES FÊTES
  60. 60Chapitre II LES COMMÉMORATIONS
  61. 61Chapitre III LES SIGNES
  62. 62Chapitre IV LES HUMANITÉS
  63. 63Chapitre V LES IDÉES
  64. 64Chapitre VI L’ENTENDEMENT
  65. 65Chapitre VII LE DOUTE
  66. 66Livre 9
  67. 67Chapitre Premier L’ANIMAL HUMAIN
  68. 68Chapitre II LE CARACTÈRE
  69. 69Chapitre III L’INDIVIDU
  70. 70Chapitre IV L’HOMME
  71. 71Chapitre V VOULOIR
  72. 72Chapitre VI UN HOMME LIBRE
  73. 73Chapitre VII GŒTHE

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