
French Edition
Literature
L’Immortel
French BooksWhale Edition by Alphonse Daudet
Les ambitions d’un savant et de son entourage révèlent les rivalités, les vanités et les compromissions du monde académique parisien.
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Book introduction
L’Immortel
Alphonse Daudet situe L’Immortel dans les milieux savants et mondains de Paris. Autour de l’historien Léonard Astier-Réhu se nouent ambitions littéraires, calculs familiaux et luttes pour la reconnaissance. L’intrigue fait apparaître la fragilité d’une réputation fondée sur les honneurs et les apparences. Ce roman de mœurs observe avec une ironie mordante les rapports entre savoir, prestige institutionnel et désir de parvenir.
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Alphonse Daudet est mort en 1897 ; l’œuvre a paru en 1888. Cette édition reprend le texte français original du domaine public, sans notes ni ajouts éditoriaux modernes.
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A mon cher Philippe Gille
Comme au plus parisien de mes amis de lettres
J'offre cette étude de moeurs
A.D.
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On lit dans le Dictionnaire des Célébrités contemporaines, édition de 1880, à l'article Astier-Réhu:
«Astier, dit Astier-Réhu (Pierre-Alexandre-Léonard), de l'Académie française, né en 1816, à Sauvagnat (Puy-de-Dôme) chez d'humbles cultivateurs, montra dès son plus jeune âge de rares aptitudes pour l'histoire. De solides études, comme on n'en fait plus maintenant, commencées au collége de Riom, terminées à Louis-le-Grand où il devait revenir plus tard professeur, lui ouvrirent toutes grandes les portes de l'École Normale supérieure. Il en sortit pour occuper la chaire d'histoire au lycée de Mende; c'est là que fut écrit l'Essai sur Marc-Aurèle, (couronné par l'Académie française). Appelé l'année suivante à Paris par M. de Salvandy, le jeune et brillant professeur sut reconnaître l'intelligente faveur dont il avait été l'objet en publiant coup sur coup: Les grands ministres de Louis XIV (couronné par l'Académie française),—Bonaparte et le Concordat (couronné par l'Académie française),—et cette admirable Introduction à l'Histoire de la Maison d'Orléans, portique grandiose de l'oeuvre à laquelle l'historien devait donner vingt ans de sa vie. Cette fois, l'Académie n'ayant plus de couronne à lui offrir, le fit asseoir parmi ses élus. Il était déjà un peu de la maison, ayant épousé Mlle Réhu, fille du regretté Paulin Réhu, le célèbre architecte, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, petite-fille du vénérable Jean Réhu, doyen de l'Académie française, l'élégant traducteur d'Ovide, l'auteur des Lettres à Uranie, dont la verte vieillesse fait l'admiration de l'Institut.
On sait avec quel noble désintéressement, appelé par M. Thiers, son collègue et ami, aux fonctions d'archiviste des Affaires étrangères, Léonard Astier-Réhu se démit de sa charge au bout de quelques années (1878), refusant de courber sa plume et l'impartialité de l'Histoire devant les exigences de nos gouvernants actuels. Mais, privé de ses chères archives, l'écrivain a su mettre ses loisirs à profit. En deux ans, il nous a donné les trois derniers volumes de son histoire et nous annonce prochainement un Galilée inconnu d'après les documents les plus curieux et les plus inédits. Tous les ouvrages d'Astier-Réhu sont en vente chez Petit-Séquard, à la librairie académique.»
L'éditeur du Dictionnaire des «Célébrités» laissant à chaque intéressé le soin de se raconter lui-même, l'authenticité de ces notes biographiques ne saurait être mise en doute. Mais pourquoi dire que Léonard Astier-Réhu avait donné sa démission d'archiviste, quand personne n'ignore qu'il fut destitué, mis à pied comme un simple cocher de fiacre, pour une phrase imprudente échappée à l'historien de la Maison d'Orléans, tome V, page 327: «Alors comme aujourd'hui, la France, submergée sous le flot démagogique...»
Où peut conduire une métaphore! Les douze mille francs de sa place, un logement au quai d'Orsay, chauffage, éclairage, en plus ce merveilleux trésor de pièces historiques où ses livres avaient pris vie; voilà ce que lui emporta ce «flot démagogique,» son flot! Le pauvre homme ne s'en consolait pas. Même après deux ans écoulés, le regret du bien-être et des honneurs de son emploi lui mordait le coeur, plus vif à certains jours, à certaines dates du mois ou de la semaine, et principalement le jour de Teyssèdre.
C'était le frotteur, ce Teyssèdre. Il venait de fondation chez les Astier le mercredi; et l'après-midi du même jour, Mme Astier recevait dans le cabinet de travail de son mari, seule pièce présentable de ce troisième étage de la rue de Beaune, débris d'un beau logis, majestueux de plafond, mais terriblement incommode. On se figure le désarroi où ce mercredi, revenant chaque semaine, jetait l'illustre historien interrompu dans sa production laborieuse et méthodique; il en avait pris en haine le frotteur, son «pays», à la face jaune, fermée et dure comme son pain de cire, ce Teyssèdre qui, sous prétexte qu'il était de Riom, «tandis que meuchieu Achtier n'était que de Chauvagnat,» bousculait sans respect la lourde table encombrée de cahiers, de notes, de rapports, chassait de pièce en pièce le pauvre grand homme, réduit à se réfugier dans une soupente prise sur la hauteur de son cabinet, où, bien que de taille médiocre, il ne tenait qu'assis. Meublé d'un vieux fauteuil en tapisserie, d'une ancienne table à jeu et d'un cartonnier, ce débarras s'éclairait sur la cour par le cintre de la grande fenêtre du dessous; cela faisait dans la muraille une porte d'orangerie, basse et vitrée, devant laquelle l'historien en labeur s'apercevait des pieds à la tête, péniblement ramassé comme le cardinal La Balue dans sa cage. C'est là qu'il se trouvait un matin, les yeux sur un vieux grimoire, quand le timbre de l'entrée retentit dans l'appartement envahi par le tonnerre de Teyssèdre.
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«Hep!... hep!...» Sur le charreton à deux roues qu'il conduit lui-même, correct et droit, les guides hautes, Paul Astier file bon train vers son mystérieux déjeuner d'affaires: le Pont-Royal, les quais, la place de la Concorde. Dans ce décor de terrasses, de verdure et d'eau, avec un peu de fantaisie en tête, il pourrait croire que c'est l'aile de la fortune qui l'emporte, tant la route est unie, la matinée splendide; mais le garçon n'a pas le crâne mythologique et, tout en roulant, il inspecte les cuirs neufs de l'attelage, s'informe du grainetier au jeune groom râblé, tassé auprès de lui, l'air blagueur et rageur d'un petit ratier d'écurie. Encore un, paraît-il, ce grainetier, qui renâcle sur la fourniture. «Ah!» fait Paul distraitement, occupé déjà d'autre chose. Les confidences de sa mère lui trottent dans l'esprit... Cinquante-trois ans, la belle Antonia!... Ce dos, ces épaules, le plus parfait décolletage de la saison. Ce n'est pas Dieu croyable!... «Hep! là...» Il se la rappelle à Mousseaux, l'été dernier, levée avant tout le monde, courant le parc avec ses chiens dans la rosée, cheveux au vent, la bouche fraîche... Ça n'avait pourtant pas l'air d'une femme fabriquée... même qu'un jour, en landau, il s'est fait remiser, oh! mais remiser, sans un mot, rien que d'un coin d'oeil, comme un domestique, pour avoir seulement frôlé une jambe d'Hébé, longue, fine, solide... Cinquante-trois ans, cette jambe-là, jamais de la vie!... «Hep! hep! gare donc! Est-il traître, ce tournant du rond-point et de l'avenue d'Antin...» C'est égal! un sale coup qu'on lui monte, à cette pauvre femme, de lui marier son prince. Car enfin, m'man a beau dire, le salon de la duchesse leur a rudement servi à tous... Est-ce que le père serait de l'Académie, sans elle? lui-même, toutes ses commandes... Et l'héritage Loisillon, la perspective de ce beau logement sous la coupole... Non, décidément, les femmes, comme rosserie!... Et avec ça que les hommes... Ce d'Athis, quand on pense tout ce qu'elle a fait pour lui... Ruiné, vidé, une loque, lorsqu'ils se sont connus. Aujourd'hui, ministre plénipotentiaire, membre de l'Académie des sciences morales et politiques pour un livre dont il n'a pas écrit un mot: La Mission de la femme dans le Monde! Et pendant qu'elle travaille à lui décrocher une Ambassade, lui n'attend que le décret de l'Officiel pour filer à l'anglaise et, après quinze ans d'un bonheur sans mélange, poser à sa duchesse un de ces lapins!... En voilà un qui l'a comprise, la mission de la femme dans le monde!... Faudrait voir à ne pas être plus serin que lui... «Hep! hep!... porte, s'il vous plaît!»
Le monologue est fini, le charreton en arrêt devant un hôtel de la rue de Courcelles dont le portail s'ouvre à deux battants, très lent, très lourd, comme faisant une besogne dont il aurait perdu depuis longtemps l'habitude.
C'est là que vivait, cloîtrée depuis son deuil et la tragique aventure qui la fit veuve à vingt-six ans, la princesse Colette de Rosen. Les chroniques du temps ont raconté le désespoir à grand fracas de ce jeune veuvage, les cheveux blonds coupés ras, jetés dans la bière, la chambre transformée en chapelle ardente, les repas solitaires, à deux couverts, et sur la table de l'antichambre, à leur place ordinaire, la canne, les gants, le chapeau du prince, comme s'il était là, comme s'il allait sortir. Mais ce dont personne n'avait parlé, c'est le dévouement affectueux, la sollicitude presque maternelle de Mme Astier pour la «pauvre petite,» en ces circonstances douloureuses.
La liaison de ces dames datait de quelques années, d'un prix décerné par l'Académie au prince de Rosen pour un ouvrage historique. Astier-Réhu rapporteur: toutefois l'écart de l'âge, des positions, maintenait entre elles des distances que le deuil de la princesse supprima. Dans son éclatante rupture avec le monde, madame Astier fut seule exceptée; seule, elle put franchir le perron de l'hôtel changé en couvent où pleurait la pauvre Carmélite noire à tête rase; seule, elle fut admise à entendre, deux fois par semaine, la messe dite à Saint-Philippe pour le repos de l'âme d'Herbert, et aussi la lecture des lettres que Colette écrivait tous les soirs à son cher absent, lui racontant sa vie, l'emploi de ses journées. Il y a dans le deuil le plus austère des détails matériels qui déshonorent la douleur mais que veut le monde, commandes de livrées, draperies d'équipages, l'écoeurant contact du fournisseur aux façons hypocrites et dolentes; de tout cela Mme Astier s'était chargée avec une patience inlassable, et prenant en tutelle cette lourde maison que de beaux yeux brouillés de larmes ne pouvaient plus conduire, elle épargnait à la jeune veuve tout ce qui dérangeait son désespoir, ses heures pour prier, pleurer, correspondre «au delà,» et porter des brassées de fleurs rares au Père-Lachaise, où Paul Astier surveillait l'érection du gigantesque mausolée en pierres commémoratives prises sur le lieu du désastre, selon le désir de la princesse.
Table of contents
Inside this edition
- 01Dédicace
- 02I
- 03II
- 04III
- 05IV
- 06V
- 07VI
- 08VII
- 09VIII
- 10IX
- 11X
- 12XI
- 13XII
- 14XIII
- 15XIV
- 16XV
- 17XVI
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