
French Edition
Literature
L’Orme du mail
French BooksWhale Edition by Anatole France
Dans une ville de province, universitaires, ecclésiastiques et notables confrontent leurs convictions aux ambitions de la vie publique.
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Book introduction
L’Orme du mail
Autour de M. Bergeret, de l’abbé Lantaigne et de l’abbé Guitrel, Anatole France observe les conversations et les calculs d’une société provinciale. Les querelles intellectuelles rencontrent les ambitions ecclésiastiques, les préférences politiques et les intérêts des notables. Premier roman de l’Histoire contemporaine, L’Orme du mail associe dialogue philosophique et satire des institutions dans son texte français en dix-sept chapitres.
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Anatole France est mort en 1924 ; l’œuvre a paru en 1897. Cette édition utilise le texte français original diffusé par TV5MONDE, sans les ajouts éditoriaux modernes, les illustrations ni les annotations.
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Preview chapterChapitre IRead preview
Le salon où se tenait le cardinal-archevêque pour recevoir les visites avait été revêtu, sous Louis XV, de lambris de bois sculpté peints en gris clair. Des figures de femmes assises parmi des trophées occupaient les angles des corniches. Sur la cheminée, la glace, en deux morceaux, était couverte, à sa partie inférieure, d’une draperie de velours cramoisi sur laquelle une Notre-Dame de Lourdes s’enlevait toute blanche, avec sa jolie écharpe bleue. Le long des murs, au milieu des panneaux, étaient suspendus des plaques d’émail encadrées de peluche groseille, des portraits imprimés en couleur des papes Pie IX et Léon XIII et des ouvrages brodés, souvenirs de Rome ou dons des dames pieuses habitant le diocèse. Des modèles en plâtre d’églises gothiques ou romanes chargeaient les consoles dorées : le cardinal-archevêque aimait les bâtiments. De la rosace rocaille pendait un lustre mérovingien exécuté sur les plans de M. Quatrebarbe, architecte diocésain, chevalier de l’ordre de Saint-Grégoire.
Monseigneur, retroussant sa soutane sur ses bas violets et chauffant au feu ses jambes courtes et fermes, dictait un mandement, tandis qu’assis à la grande table de cuivre et d’écaille, surmontée d’un crucifix d’ivoire, M. de Goulet, vicaire général, écrivait : – Afin que rien ne vienne attrister dans nos âmes les joies du Carmel…
Monseigneur dictait d’une voix blanche, sans onction. C’était un très petit homme, portant droit sa grosse tête et sa face carrée, que l’âge avait amollie. Son visage, avec des traits vulgaires et grossiers, exprimait la finesse et une espèce de dignité faite de l’habitude et de l’amour du commandement.
– Les joies du Carmel… Ici vous développerez les idées de concorde, de pacification des esprits, de soumission si nécessaire aux pouvoirs établis, que j’ai déjà exprimées dans mes précédents mandements.
M. de Goulet releva sa tête longue, pâle et fine, que ses beaux cheveux bouclés ornaient comme d’une perruque Louis XIV.
– Mais cette fois, dit-il, ne convient-il pas, en renouvelant ces déclarations, d’observer la réserve que comporte la situation des pouvoirs civils, ébranlés par des crises intestines et incapables désormais de donner à leurs alliances ce qui n’est pas en eux, je veux dire la suite et la durée ? Car vous n’êtes pas sans voir, Monseigneur, que le déclin du parlementarisme…
Le cardinal-archevêque secoua la tête.
– Sans réserves, monsieur de Goulet, sans réserves d’aucune sorte. Vous êtes plein de science et de piété, monsieur de Goulet, mais votre vieux pasteur peut encore vous donner quelques leçons de prudence, avant de livrer, par sa mort, à votre jeune énergie, le gouvernement du diocèse. N’avons-nous point à nous louer de M. le préfet Worms-Clavelin qui regarde favorablement nos écoles et nos œuvres ? Ne recevons-nous point demain, à notre table, le général commandant la division et M. le premier président ? À ce propos, montrez-moi le menu.
Le cardinal-archevêque l’examina, le corrigea, l’augmenta et fit la recommandation expresse de demander du gibier à Rivoire, le braconnier de la préfecture.
Un domestique vint lui présenter une carte dans un plateau d’argent.
Monseigneur ayant lu sur la carte le nom de M. l’abbé Lantaigne, supérieur du grand séminaire, se tourna vers son vicaire général :
– Je gage, dit-il, que M. Lantaigne vient encore se plaindre à moi de M. Guitrel.
L’abbé de Goulet se leva pour sortir du salon. Mais Monseigneur le retint près de lui :
– Demeurez ! Je veux que vous partagiez avec moi le plaisir d’entendre M. Lantaigne, qui passe, vous le savez, pour le premier orateur du diocèse. Car, à n’interroger que la voix publique, il prêcherait mieux que vous, cher monsieur de Goulet. Mais ce n’est pas mon avis. Entre nous, je n’estime ni sa parole enflée ni sa science confuse. Il est cruellement ennuyeux, et je vous garde pour m’aider à le congédier au plus vite.
Preview chapterChapitre IIPreview
M. l’abbé Lantaigne, supérieur du grand séminaire, travaillait dans son cabinet dont les murs, peints à la chaux, étaient aux trois quarts recouverts par des tablettes de bois blanc que chargeaient les tristes basanes des livres de travail, toute la Patrologie de Migne, les éditions économiques de saint Thomas d’Aquin, de Baronius, de Bossuet. Une vierge dans le goût de Mignard couronnait la porte, avec un brin de buis poudreux sortant du vieux cadre doré. Des chaises de crin se tenaient, sans s’offrir, sur le carrelage rouge, devant les fenêtres par lesquelles l’odeur fade du réfectoire montait dans les rideaux de coton.
Courbé sur son petit bureau de noyer, M. le supérieur feuilletait les registres que, debout à son côté, lui présentait M. l’abbé Perruque, préfet des études.
– Je vois, dit M. Lantaigne, qu’on a encore découvert cette semaine, dans la chambre d’un élève, une réserve de friandises. De telles infractions se renouvellent trop souvent.
En effet, les séminaristes avaient coutume de cacher des tablettes de chocolat parmi leurs livres d’études. C’est ce qu’ils appelaient la théologie Menier. Ils se réunissaient à deux ou trois pour goûter dans une chambre, la nuit.
M. Lantaigne invita le préfet des études à sévir sans faiblesse.
– Ce désordre est redoutable en ce qu’il peut s’y mêler les fautes les plus graves.
Il demanda le registre de la classe d’éloquence. Mais quand M. Perruque le lui eut présenté il en détourna le regard. L’idée que l’éloquence sacrée était enseignée par ce Guitrel sans mœurs et sans doctrine lui souleva le cœur. Il soupira au-dedans de lui-même :
– Quand tomberont les écailles des yeux du cardinal-archevêque, afin qu’il voie l’indignité de ce prêtre ?
Puis, s’arrachant à cette pensée amère pour se jeter dans l’amertume d’une autre pensée :
– Et Piédagnel ? demanda-t-il.
Firmin Piédagnel causait depuis deux ans au supérieur du séminaire d’incessantes inquiétudes. Fils unique d’un savetier qui avait son échoppe entre deux contreforts de Saint-Exupère, c’était, par l’éclat de son intelligence, le plus brillant élève de la maison. D’humeur paisible, il était assez bien noté pour la conduite. La timidité de son caractère et la faiblesse de sa complexion semblaient assurer la pureté de ses mœurs. Mais il n’avait ni l’esprit théologique ni la vocation du sacerdoce. Sa foi même était incertaine. Grand connaisseur des âmes, M. Lataigne ne redoutait pas à l’excès, chez les jeunes lévites, ces crises violentes, parfois salutaires, que la grâce apaise. Il s’effrayait, au contraire, des langueurs d’un esprit tranquillement indocile. Il désespérait presque d’une âme à qui le doute était tolérable et léger, et dont les pensées coulaient à l’irréligion par une pente naturelle. Tel se montrait le fils ingénieux du cordonnier. M. Lantaigne était un jour arrivé, par surprise, par une de ces ruses brusques qui lui étaient habituelles, à découvrir le fond de cette nature dissimulée par politesse. Il s’était aperçu avec effroi que Firmin n’avait retenu de l’enseignement du séminaire que des élégances de latinité, de l’adresse pour les sophismes et une sorte de mysticisme sentimental. Firmin lui avait paru dès lors un être faible et redoutable, un malheureux et un mauvais. Pourtant il aimait cet enfant, il l’aimait tendrement, avec faiblesse. En dépit qu’il en eût, il lui savait gré d’être l’ornement, la grâce du séminaire. Il aimait en Firmin les charmes de l’esprit, la douceur fine du langage et jusqu’à la tendresse de ces pâles yeux de myope, comme blessés sous les paupières battantes. Il se plaisait parfois à voir en lui une victime de cet abbé Guitrel dont la pauvreté intellectuelle et morale devait (il le croyait fermement) offenser et désoler un élève intelligent et perspicace. Il se flattait que, mieux conduit à l’avenir, Firmin, trop faible pour donner jamais à l’Église un de ces chefs énergiques dont elle avait tant besoin, rendrait du moins à la religion, peut-être, un Péreyve ou un Gerbet, un de ces prêtres portant dans le sacerdoce un cœur de jeune mère. Mais, incapable de se flatter longtemps lui-même, M. Lantaigne rejetait vite cette espérance trop incertaine, et il discernait en cet enfant un Guéroult, un Renan. Et une sueur d’angoisse lui glaçait le front. Son épouvante était, en nourrissant de tels élèves, de préparer à la vérité des ennemis redoutables.
Preview chapterChapitre IIIPreview
M. l’abbé Lantaigne, supérieur du grand séminaire de ***, écrivit à Monseigneur le cardinal-archevêque de *** la lettre suivante :
« Monseigneur,
Quand, le 17 de ce mois, j’ai eu l’honneur d’être reçu par Votre Éminence, je craignis d’abuser de votre bonté paternelle et de votre mansuétude pastorale en vous exposant avec l’ampleur suffisante l’affaire dont j’étais venu vous entretenir. Mais comme cette affaire relève de votre haute et sainte juridiction et intéresse le gouvernement de ce diocèse, qui compte parmi les plus antiques et les plus belles provinces de la Gaule chrétienne, je me fais un devoir de soumettre à l’équité vigilante de Votre Éminence les faits qu’elle est appelée à juger dans la plénitude de son autorité et dans l’abondance de ses lumières.
En portant ces faits à la connaissance de Votre Éminence, j’accomplis un devoir que je qualifierais de pénible pour mon cœur, si je ne savais que l’accomplissement de tout devoir apporte à l’âme une source inépuisable de consolations, et que ce n’est point assez d’obéir à Dieu si l’on n’obéit pas avec une prompte allégresse.
Les faits qu’il importe de vous faire connaître, Monseigneur, sont relatifs à M. l’abbé Guitrel, professeur d’éloquence au grand séminaire. Je les énoncerai aussi brièvement et aussi exactement que possible.
Ces faits se rapportent :
1° À la doctrine ;
2° Aux mœurs de M. l’abbé Guitrel.
J’énoncerai premièrement les faits relatifs à la doctrine de M. Guitrel.
En lisant les cahiers d’après lesquels il fait son cours d’éloquence sacrée, j’y ai relevé diverses opinions qui ne sont pas conformes à la tradition de l’Église.
1° M. Guitrel, tout en condamnant dans leurs conclusions les commentaires de l’Écriture sainte faits par les incrédules et les prétendus réformés, ne les condamne pas dans leur principe et leur origine, en quoi il erre grandement. Car il est évident que, la garde des Écritures ayant été confiée à l’Église, l’Église est seule capable d’interpréter les livres qu’elle seule conserve.
2° Séduit par l’exemple récent d’un religieux qui rechercha les applaudissements du siècle, M. Guitrel prétend expliquer les scènes de l’Évangile au moyen de la prétendue couleur locale et de la fausse psychologie dont les Allemands firent grand étalage ; et il ne s’aperçoit pas que, marchant ainsi dans la voie des incrédules, il côtoie l’abîme où ils sont tombés. Je lasserais l’attention charitable de Son Éminence Monseigneur le cardinal-archevêque si je mettais sous ses yeux vénérables les endroits où M. Guitrel étudie avec une puérilité pitoyable, d’après les récits des voyageurs, « la batellerie du lac de Tibériade » et ceux où il décrit avec une intolérable indécence ce qu’il appelle « les états d’âme » et « les crises « psychiques » de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Ces sottes nouveautés, blâmables chez un régulier mondain, ne sauraient être tolérées chez un séculier, chargé d’instruire de jeunes lévites. Aussi fus-je plus affligé que surpris quand j’appris qu’un élève intelligent, que j’ai dû renvoyer depuis pour son mauvais esprit, qualifiait M. le professeur d’éloquence de prêtre « fin de siècle ».
3° M. Guitrel affecte une complaisance blâmable à s’appuyer sur l’autorité chancelante de Clément d’Alexandrie, qui n’est pas inscrit au martyrologe. En quoi le professeur d’éloquence trahit la faiblesse de son esprit séduit par l’exemple des prétendus spiritualistes, qui croient trouver dans les Stromates une interprétation exclusivement allégorique des mystères les plus solides de la foi chrétienne. Et, sans errer positivement, M. Guitrel se montre, par cet endroit, inconséquent et frivole.
Table of contents
Inside this edition
- 01Chapitre I
- 02Chapitre II
- 03Chapitre III
- 04Chapitre IV
- 05Chapitre V
- 06Chapitre VI
- 07Chapitre VII
- 08Chapitre VIII
- 09Chapitre IX
- 10Chapitre X
- 11Chapitre XI
- 12Chapitre XII
- 13Chapitre XIII
- 14Chapitre XIV
- 15Chapitre XV
- 16Chapitre XVI
- 17Chapitre XVII
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