
French Edition
Literature
Pierre Nozière
French BooksWhale Edition by Anatole France
Souvenirs d’enfance, scènes familiales et promenades composent le portrait sensible d’un observateur des livres, des paysages et des hommes.
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Book introduction
Pierre Nozière
Anatole France rassemble autour de Pierre Nozière des souvenirs, des récits et des observations qui associent curiosité érudite et attention aux choses familières. L’enfance, l’école, les lectures et les voyages offrent autant d’occasions de réfléchir aux croyances et aux habitudes humaines. Les trois livres alternent évocation personnelle et promenade narrative, avec cette distance ironique qui accompagne souvent, chez France, la tendresse du souvenir.
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Anatole France est mort en 1924 ; l’œuvre a paru en 1899. Cette édition reprend le texte français original du domaine public, sans notes ni ajouts éditoriaux modernes.
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Preview chapterLIVRE PREMIER — ENFANCE — I — L'HISTOIRE SAINTE ET LE JARDIN DES PLANTESRead preview
La première idée que je reçus de l'univers me vint de ma vieille Bible en estampes. C'était une suite de figures du XVIIe siècle, où le Paradis terrestre avait la fraîcheur abondante d'un paysage de Hollande. On y voyait des chevaux brabançons, des lapins, de petits cochons, des poules, des moutons à grosse queue. Ève promenait parmi les animaux de la création sa beauté flamande. Mais c'étaient là des trésors perdus. J'aimais mieux les chevaux.
Le septième feuillet (je le vois encore) représentait l'arche de Noé au moment où l'on embarque les couples de bêtes. L'arche de Noé était, dans ma Bible, une sorte de longue caravelle surmontée d'un château de bois, avec un toit en double pente. Elle ressemblait exactement à une arche de Noé qu'on m'avait donnée pour mes étrennes et qui exhalait une bonne odeur de résine. Et cela m'était une grande preuve de la vérité des Écritures.
Je ne me lassais ni du Paradis ni du Déluge. Je prenais aussi plaisir à voir Samson enlevant les portes de Gaza. Cette ville de Gaza, avec ses tours, ses clochers, sa rivière, et les bouquets de bois qui l'environnaient, était charmante. Samson s'en allait, une porte sous chaque bras. Il m'intéressait beaucoup. C'était mon ami. Sur ce point comme sur bien d'autres, je n'ai pas changé. Je l'aime encore. Il était très fort, très simple, il n'avait pas l'ombre de méchanceté, il fut le premier des romantiques, et non certes le moins sincère.
J'avoue que je démêlais mal, dans ma vieille Bible, la suite des événements, et que je me perdais dans les guerres des Philistins et des Amalécites. Ce que j'admirais le plus en ces peuples c'étaient leurs coiffures, dont la diversité m'étonne encore. On y voyait des casques, des couronnes, des chapeaux, des bonnets et des turbans merveilleux. Je n'oublierai de ma vie la coiffure que Joseph portait en Égypte. C'était bien un turban, si vous voulez, et même un large turban, mais il était surmonté d'un bonnet pointu, et il s'en échappait une aigrette avec deux plumes d'autruche, et c'était une coiffure considérable.
Le Nouveau-Testament avait, dans ma vieille Bible, un charme plus intime, et je garde un souvenir délicieux du potager dans lequel Jésus apparaissait à Madeleine. "Et elle pensoit, dit le texte, que ce fust le maistre du jardin." Enfin, dans les sept oeuvres de la miséricorde, Jésus-Christ, qui était le pauvre, le prisonnier et le pèlerin, voyait venir à lui une dame parée comme Anne d'Autriche, d'une grande collerette de point de Venise. Un cavalier, coiffé d'un feutre à plumes, le poing sur la hanche, cape au dos, chaussé galamment de bottes en entonnoir, du perron d'un château aux murs de brique, faisait signe à un petit page, portant une buire et un gobelet d'argent, de verser du vin au pauvre, ceint de l'auréole. Que cela était aimable, mystérieux et familier! Et comme Jésus-Christ, dans un cabinet de verdure, au pied d'un pavillon bâti du temps du roi Henri, sous notre ciel humide et fin, semblait plus près des hommes, et plus mêlé aux choses de ce monde!
Chaque soir, sous la lampe, je feuilletais ma vieille Bible, et le sommeil, ce sommeil délicieux de l'enfance, invincible comme le désir, m'emportait dans ses ombres tièdes, l'âme toute pleine encore d'images sacrées. Et les patriarches, les apôtres, les dames en collerette de guipure, prolongeaient dans mes rêves leur vie surnaturelle. Ma Bible était devenue pour moi la réalité la plus sensible, et je m'efforçais d'y conformer l'univers.
L'univers ne s'étendait pas, pour moi, beaucoup au delà du qui Malaquais, où j'avais commencé de respirer le jour, comme dit cette tendre vierge d'Alpe. Et je respirais avec délices le jour qui baigne cette région d'élégance et de gloire, les Tuileries, le Louvre, le Palais Mazarin. Parvenu à l'âge de cinq ans, je n'avais pas encore beaucoup exploré les parties de l'univers situées par-delà le Louvre, sur la rive droite de la Seine. La rive opposée m'était mieux connue puisque je l'habitais. J'avais suivi la rue des Petits-Augustins jusqu'au bout, et je pensais bien que c'était le bout du monde.
Preview chapterII — LE MARCHAND DE LUNETTES.Preview
En ce temps-là, le jour était doux à respirer; tous les souffles de l'air apportaient des frissons délicieux; le cycle des saisons s'accomplissait en surprises joyeuses et l'univers souriait dans sa nouveauté charmante. Il en était ainsi parce que j'avais six ans. J'étais déjà tourmenté de cette grande curiosité qui devait faire le trouble et la joie de ma vie, et me vouer à la recherche de ce qu'on ne trouve jamais.
Ma cosmographie—j'avais une cosmographie—était immense. Je tenais le quai Malaquais, où s'élevait ma chambre, pour le centre du monde. La chambre verte, dans laquelle ma mère mettait mon petit lit près du sien, je la considérais, dans sa douceur auguste et dans sa sainteté familière, comme le point sur lequel le ciel versait ses rayons avec ses grâces, ainsi que cela se voit dans les images de sainteté. Et ces quatre murs, si connus de moi, étaient pourtant pleins de mystère.
La nuit, dans ma couchette, j'y voyais des figures étranges, et, tout à coup, la chambre si bien close, tiède, où mouraient les dernières lueurs du foyer, s'ouvrait largement à l'invasion du monde surnaturel.
Des légions de diables cornus y dansaient des rondes; puis, lentement, une femme de marbre noir passait en pleurant, et je n'ai su que plus tard que ces diablotins dansaient dans ma cervelle et que la femme lente, triste et noire était ma propre pensée.
Selon mon système, auquel il faut reconnaître cette candeur qui fait le charme des théogonies primitives, la terre formait un large cercle autour de ma maison. Tous les jours, je rencontrais allant et venant par les rues, des gens qui me semblaient occupés à une sorte de jeu très compliqué et très amusant: le jeu de la vie. Je jugeais qu'il y en avait beaucoup, et peut-être plus de cent.
Sans douter le moins du monde que leurs travaux, leurs difformités et leurs souffrances ne fussent une manière de divertissement, je ne pensais pas qu'ils se trouvassent comme moi sous une influence absolument heureuse, à l'abri, comme je l'étais, de toute inquiétude. A vrai dire, je ne les croyais pas aussi réels que moi; je n'étais pas tout à fait persuadé qu'ils fussent des êtres véritables, et quand, de ma fenêtre, je les voyais passer tout petits sur le pont des Saints-Pères, ils me semblaient plutôt des joujoux que des personnes, de sorte que j'étais presque aussi heureux que l'enfant géant du conte qui, assis sur une montagne, joue avec les sapins et les chalets, les vaches et les moutons, les bergers et les bergères.
Enfin, je me représentais la création comme une grande boîte de Nuremberg, dont le couvercle se refermait tous les soirs, quand les petits bonshommes et les petites bonnes femmes avaient été soigneusement rangés.
En ce temps-là, les matins étaient doux et limpides, les feuilles vertes frissonnaient innocemment sous la brise légère. Sur le quai, sur mon beau quai Malaquais où Mme Mathias, après Nanette, Mme Mathias, aux yeux de braise, au coeur de cire, promenait ma petite enfance, des armes précieuses étincelaient aux étages des boutiques, de fines porcelaines de Saxe s'y étageaient, brillantes comme des fleurs. La Seine qui coulait devant moi me charmait par cette grâce naturelle aux eaux, principe des choses et source de la vie. J'admirais ingénument ce miracle charmant du fleuve qui, le jour, porte les bateaux en reflétant le ciel, et la nuit, se couvre de pierreries et de fleurs lumineuses. Et je voulais que cette belle eau fût toujours la même, parce que je l'aimais. Ma mère me disait que les fleuves vont à l'Océan et que l'eau de la Seine coule sans cesse; mais je repoussais cette idée comme excessivement triste. En cela, je manquais peut-être d'esprit scientifique, mais j'embrassais une chère illusion; car, au milieu des maux de la vie, rien n'est plus douloureux que l'écoulement universel des choses.
Preview chapterIII — MADAME MATHIASPreview
Mme Mathias était une sorte de femme de charge et de bonne d'enfant qui, par son grand âge et son mauvais caractère, s'était attiré beaucoup de considération. Mon père et ma mère, qui l'avaient attachée à ma très petite personne, ne l'appelaient que Mme Mathias, et ce fut pour moi une grande surprise d'apprendre un jour qu'elle avait un nom de baptême, un nom de jeune fille, un petit nom, et qu'elle se nommait Virginie. Mme Mathias avait eu des malheurs, elle en gardait la fierté. Les joues creuses, avec des yeux de braise sous les mèches grises de ses cheveux qui se tordaient hors de sa coiffe, noire, sèche, muette, sa bouche ruinée, son menton menaçant et son morne silence, affligeaient mon père.
Maman, qui gouvernait la maison avec la vigilance d'une reine d'abeilles, avouait pourtant qu'elle n'osait pas faire d'observation à cette femme d'âge, qui la regardait en silence avec des yeux de louve traquée. Mme Mathias était généralement redoutée. Seul dans la maison, je n'avais pas peur d'elle. Je la connaissais, je l'avais devinée, je la savais faible.
A huit ans, j'avais mieux compris une âme que mon père à quarante, bien que mon père eût l'esprit méditatif, assez d'observation pour un idéaliste, et quelques notions de physiognomonie puisées dans Lavater. Je me rappelle l'avoir entendu longuement disserter sur le masque de Napoléon rapporté de Sainte-Hélène par le docteur Antomarchi, et dont une épreuve en plâtre, pendue dans son cabinet, a terrifié mon enfance.
Mais il faut dire que j'avais sur lui un grand avantage: j'aimais Mme Mathias, et Mme Mathias m'aimait. J'étais inspiré par la sympathie; il n'était guidé que par la science. Encore ne s'appliquait-il pas beaucoup à pénétrer le caractère de Mme Mathias. Ne prenant aucun plaisir à la voir, il ne la regardait guère, et peut-être ne l'avait-il point assez observée pour s'apercevoir qu'un petit nez mou, d'une innocente rondeur, s'était singulièrement planté au milieu du masque austère sous lequel elle figurait dans la vie.
Et ce nez, en effet, ne se faisait pas remarquer. Il passait presque inaperçu sur cette scène de désolation violente qu'était le visage de Mme Mathias. Pourtant il était digne d'intérêt. Tel que je le retrouve au fond de ma mémoire, il m'émeut par je ne sais quelle expression de tendresse souffrante et d'humilité douloureuse. Je suis le seul être au monde qui y ait fait attention, et encore, n'ai-je commencé à le bien comprendre que lorsqu'il n'était plus qu'un souvenir lointain, gardé par moi seul.
C'est maintenant surtout que j'y songe avec intérêt. Ah! Madame Mathias, que ne donnerais-je pas pour vous revoir aujourd'hui telle que vous étiez dans votre vie terrestre, tricotant des bas, une aiguille fichée sur l'oreille, sous votre bonnet à tuyaux, et des besicles énormes chaussant le bout de votre nez trop faible pour les porter. Vos besicles glissaient toujours, et vous en éprouviez toujours une impatience nouvelle; car vous n'avez jamais su vous soumettre en riant à la nécessité, et vous portiez au milieu des misères domestiques une âme indignée.
Ah! Madame Mathias, Madame Mathias, que ne donnerais-je point pour vous revoir telle que vous fûtes, ou du moins pour savoir ce que vous êtes devenue, depuis trente ans que vous avez quitté ce monde où vous aviez si peu de joie, où vous teniez si peu de place et que vous aimiez tant. Je l'ai senti, vous aimiez la vie, et vous vous attachiez aux affaires terrestres avec cette obstination désespérée des malheureux. Si j'avais de vos nouvelles, Madame Mathias, j'en recevrais infiniment de contentement et de paix. Dans le cercueil des pauvres où vous vous en êtes allée par un beau jour de printemps, il m'en souvient, par un de ces beaux jours dont vous goûtiez si bien la douceur, chère dame, vous emportiez mille choses touchantes, tout un monde d'idées créé par l'association de votre vieillesse et de mon enfance. Qu'en avez-vous fait, Madame Mathias? Là où vous êtes, vous souvient-il encore de nos longues promenades?
Table of contents
Inside this edition
- 01LIVRE PREMIER — ENFANCE — I — L'HISTOIRE SAINTE ET LE JARDIN DES PLANTES
- 02II — LE MARCHAND DE LUNETTES.
- 03III — MADAME MATHIAS
- 04IV — L'ÉCRIVAIN PUBLIC
- 05V — LES CONTES DE MAMAN
- 06L'ÉCOLE
- 07MARIE
- 08A TRAVERS CHAMPS
- 09LES FAUTES DES GRANDS
- 10JAQUELINE ET MIRAUT
- 11VI — LES DEUX TAILLEURS
- 12VII — MONSIEUR DEBAS — I
- 13II
- 14III
- 15VIII — LE GARDE DU CORPS
- 16IX — MADAME PLANCHONNET
- 17X — LES DEUX COPAINS
- 18XI — ONÉSIME DUPONT
- 19LIVRE DEUXIÈME — NOTES ÉCRITES PAR PIERRE NOZIÈRE EN MARGE DE SON GROS PLUTARQUE.
- 20ARISTE, POLYPHILE ET DRYAS — POLYPHILE
- 21ARISTE
- 22DRYAS
- 23POLYPHILE
- 24DRYAS
- 25POLYPHILE
- 26DRYAS
- 27POLYPHILE
- 28ARISTE
- 29LIVRE TROISIÈME — PROMENADES DE PIERRE NOZIÈRE EN FRANCE — PROMENADES DE PIERRE NOZIÈRE EN FRANCE — I — PIERREFONDS
- 30II — LA PETITE VILLE
- 31HISTOIRE DU BIENHEUREUX LONGIS ET DE LA BIENHEUREUSE ONOFLETTE.
- 32HISTOIRE DE SAINT ADJUTOR
- 33III — SAINT-VALERY-SUR-SOMME
- 34HISTOIRE DE SAINT GUALARIC OU VALERY
- 35IV — NOTRE-DAME DE LIESSE
- 36HISTOIRE DES TROIS CHEVALIERS D'EPPES ET DE LA BELLE ISMÉRIE.
- 37V — EN BRETAGNE
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