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French Edition

Literature

La Tentation de saint Antoine

French BooksWhale Edition by Gustave Flaubert

Flaubert transforme l’ascèse de saint Antoine en visions, tentations, hérésies et vertige de l’imagination.

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Book introduction

La Tentation de saint Antoine

La Tentation de saint Antoine met l’ermite face à une procession d’images, de doctrines, de monstres et de désirs. Flaubert y compose une œuvre visionnaire où religion, érudition, hallucination et prose poétique interrogent la foi et la puissance des formes.

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Gustave Flaubert est mort en 1880; l’œuvre a été publiée vers 1874. Ces repères soutiennent la base de domaine public de cette édition française.

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La Tentation de saint Antoine

PAR

GUSTAVE FLAUBERT

A LA MÉMOIRE DE MON AMI ALFRED LEPOITTEVIN

DÉCÉDÉ A LA NEUVILLE CHANT-D'OISEL

Le 3 avril 1848

I.

C'est dans la Thébaïde, au haut d'une montagne, sur une plate-forme arrondie en demi-lune, et qu'enferment de grosses pierres.

La cabane de l'Ermite occupe le fond. Elle est faite de boue et de roseaux, à toit plat, sans porte. On distingue dans l'intérieur une cruche avec un pain noir; au milieu, sur une stèle de bois, un gros livre; par terre, çà et là, des filaments de sparterie, deux ou trois nattes, une corbeille, un couteau.

A dix pas de la cabane, il y a une longue croix plantée dans le sol; et, à l'autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu se penche sur l'abîme, car la montagne est taillée à pic, et le Nil semble faire un lac au bas de la falaise.

La vue est bornée à droite et à gauche par l'enceinte des roches. Mais du côté du désert, comme des plages qui se succéderaient, d'immenses ondulations parallèles d'un blond cendré s'étirent les unes derrière les autres, en montant toujours;--puis au delà des sables, tout au loin, la chaîne libyque forme un mur couleur de craie, estompé légèrement par des vapeurs violettes. En face, le soleil s'abaisse. Le ciel, dans le nord, est d'une teinte gris-perle, tandis qu'au zénith des nuages de pourpre, disposés comme les flocons d'une crinière gigantesque, s'allongent sur la voûte bleue. Ces rais de flamme se rembrunissent, les parties d'azur prennent une pâleur nacrée; les buissons, les cailloux, la terre, tout maintenant paraît dur comme du bronze; et dans l'espace flotte une poudre d'or tellement menue qu'elle se confond avec la vibration de la lumière.

SAINT-ANTOINE

qui a une longue barbe, de longs cheveux, et une tunique de peau de chèvre, est assis, jambes croisées, entrain de faire des nattes. Dès que le soleil disparaît, il pousse un grand soupir, et regardant l'horizon:

Encore un jour! un jour de passé!

Autrefois pourtant, je n'étais pas si misérable! Avant la fin de la nuit, je commençais mes oraisons; puis, je descendais vers le fleuve chercher de l'eau, et je remontais par le sentier rude avec l'outre sur mon épaule, en chantant des hymnes. Ensuite, je m'amusais à ranger tout dans ma cabane. Je prenais mes outils; je tâchais que les nattes fussent bien égales et les corbeilles légères; car mes moindres actions me semblaient alors des devoirs qui n'avaient rien de pénible.

A des heures réglées je quittais mon ouvrage; et priant les deux bras étendus je sentais comme une fontaine de miséricorde qui s'épanchait du haut du ciel dans mon coeur. Elle est tarie, maintenant. Pourquoi?...

Preview chapterIl marche dans l'enceinte des roches, lentement.Preview

Tous me blâmaient lorsque j'ai quitté la maison. Ma mère s'affaissa mourante, ma soeur de loin me faisait des signes pour revenir; et l'autre pleurait, Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaque soir au bord de la citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle a couru après moi. Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussière, et sa tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascète qui m'emmenait lui a crié des injures. Nos deux chameaux galopaient toujours; et je n'ai plus revu personne.

D'abord, j'ai choisi pour demeure le tombeau d'un Pharaon. Mais un enchantement circule dans ces palais souterrains, où les ténèbres ont l'air épaissies par l'ancienne fumée des aromates. Du fond des sarcophages j'ai entendu s'élever une voix dolente qui m'appelait; ou bien, je voyais vivre, tout à coup, les choses abominables peintes sur les murs; et j'ai fui jusqu'au bord de la mer Rouge dans une citadelle en ruines. Là, j'avais pour compagnie des scorpions se traînant parmi les pierres, et au-dessus de ma tête, continuellement des aigles qui tournoyaient sur le ciel bleu. La nuit, j'étais déchiré par des griffes, mordu par des becs, frôlé par des ailes molles; et d'épouvantables démons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient par terre. Une fois même, les gens d'une caravane qui s'on allait vers Alexandrie m'ont secouru, puis emmené avec eux.

Alors, j'ai voulu m'instruire près du bon vieillard Didyme. Bien qu'il fût aveugle, aucun ne l'égalait dans la connaissance des Écritures. Quand la leçon était finie, il réclamait mon bras pour se promener. Je le conduisais sur le Paneum, d'où l'on découvre le Phare et la haute mer. Nous revenions ensuite par le port, en coudoyant des hommes de toutes les nations, jusqu'à des Cimmériens vêtus de peaux d'ours, et des Gymnosophistes du Gange frottés de bouse de vache. Mais sans cesse, il y avait quelque bataille dans les rues, à cause des Juifs refusant de payer l'impôt, ou des séditieux qui voulaient chasser les Romains. D'ailleurs la ville est pleine d'hérétiques, des sectateurs de Manès, de Valentin, de Basilide, d'Arius,--tous vous accaparant pour discuter et vous convaincre.

Leurs discours me reviennent quelquefois dans la mémoire. On a beau n'y pas faire attention, cela trouble.

Je me suis réfugié à Colzim; et ma pénitence fut si haute que je n'avais plus peur de Dieu. Quelques uns s'assemblèrent autour de moi pour devenir des anachorètes. Je leur ai imposé une règle pratique, en haine des extravagances de la Gnose et des assertions des philosophes. On m'envoyait de partout des messages. On venait me voir de très-loin.

Cependant le peuple torturait les confesseurs, et la soif du martyre m'entraîna dans Alexandrie. La persécution avait cessé depuis trois jours.

Comme je m'en retournais, un flot de monde m'arrêta devant le temple de Sérapis. C'était, me dit-on, un dernier exemple que le gouverneur voulait faire. Au milieu du portique, en plein soleil, une femme nue était attachée contre une colonne, deux soldats la fouettant avec des lanières; à chacun des coups son corps entier se tordait. Elle s'est retournée, la bouche ouverte;--et pardessus la foule, à travers ses longs cheveux qui lui couvraient la figure, j'ai cru reconnaître Ammonaria ...

Cependant ... celle-là était plus grande ..., et belle ..., prodigieusement!

Preview chapterIl se passe les mains sur le front.Preview

Non! non! je ne veux pas y penser!

Une autre fois, Athanase m'appela pour le soutenir contre les Ariens. Tout s'est borné à des invectives et à des risées. Mais, depuis lors, il a été calomnié, dépossédé de son siège, mis en fuite. Où est-il, maintenant? je n'en sais rien! On s'inquiète si peu de me donner des nouvelles. Tous mes disciples m'ont quitté, Hilarion comme les autres!

Il avait peut-être quinze ans quand il est venu; et son intelligence était si curieuse qu'il m'adressait à chaque moment des questions. Puis, il écoutait d'un air pensif;--et les choses dont j'avais besoin, il me les apportait sans murmure, plus leste qu'un chevreau, gai d'ailleurs à faire rire les patriarches. C'était un fils pour moi!

Le ciel est rouge, la terre complètement noire. Sous les rafales du vent des traînées de sable se lèvent comme de grands linceuls, puis retombent. Dans une éclaircie, tout à coup, passent des oiseaux formant un bataillon triangulaire, pareil à un morceau de métal, et dont les bords seuls frémissent.

Antoine les regarde.

Ah! que je voudrais les suivre!

Combien de fois, aussi, n'ai-je pas contemplé avec envie les longs bateaux, dont les voiles ressemblent à des ailes, et surtout quand ils emmenaient au loin ceux que j'avais reçus chez moi! Quelles bonnes heures nous avions! quels épanchements! Aucun ne m'a plus intéressé qu'Ammon; il me racontait son voyage à Rome, les Catacombes, le Colisée, la piété des femmes illustres, mille choses encore!... et je n'ai pas voulu partir avec lui! D'où vient mon obstination à continuer une vie pareille? J'aurais bien fait de rester chez les moines de Nitrie, puisqu'ils m'en suppliaient. Ils habitent des cellules à part, et cependant communiquent entre eux. Le dimanche, la trompette les assemble à l'église, où l'on voit accrochés trois martinets qui servent à punir les délinquants, les voleurs et les intrus, car leur discipline est sévère.

Ils ne manquent pas de certaines douceurs, néanmoins. Des fidèles leur apportent des oeufs, des fruits, et même des instruments propres à ôter les épines des pieds. Il y a des vignobles autour de Pisperi, ceux de Pabène ont un radeau pour aller chercher les provisions.

Mais j'aurais mieux servi mes frères en étant tout simplement un prêtre. On secourt les pauvres, on distribue les sacrements, on a de l'autorité dans les familles.

D'ailleurs les laïques ne sont pas tous damnés, et il ne tenait qu'à moi d'être ... par exemple ... grammairien, philosophe. J'aurais dans ma chambre une sphère de roseaux, toujours des tablettes à la main, des jeunes gens autour de moi, et à ma porte, comme enseigne, une couronne de laurier suspendue.

Mais il y a trop d'orgueil à ces triomphes! Soldat valait mieux. J'étais robuste et hardi,--assez pour tendre le câble des machines, traverser les forêts sombres, entrer casque en tête dans les villes fumantes!... Rien ne m'empêchait, non plus, d'acheter avec mon argent une charge de publicain au péage de quelque pont; et les voyageurs m'auraient appris des histoires, en me montrant dans leurs bagages des quantités d'objets curieux ...

Les marchands d'Alexandrie naviguent les jours de fête sur la rivière de Canope, et boivent du vin dans des calices de lotus, au bruit des tambourins qui font trembler les tavernes le long du bord! Au delà, des arbres taillés en cône protégent contre le vent du sud les fermes tranquilles. Le toit de la haute maison s'appuie sur de minces colonnettes, rapprochées comme les bâtons d'une claire-voie; et par ces intervalles le maître, étendu sur un long siège, aperçoit toutes ses plaines autour de lui, avec les chasseurs entre les blés, le pressoir où l'on vendange, les boeufs qui battent la paille. Ses enfants jouent par terre, sa femme se penche pour l'embrasser.

Table of contents

Inside this edition

  1. 01Full text
  2. 02Il marche dans l'enceinte des roches, lentement.
  3. 03Il se passe les mains sur le front.
  4. 04Il ouvre le livre à un autre endroit.
  5. 05Il feuillette vivement.
  6. 06Il s'assoit, et se croise les bras.
  7. 07Il s'appuie en défaillant contre sa cabane.
  8. 08Il entreferme les yeux, avec langueur.
  9. 09Il se tourne vers le petit chemin entre les roches.
  10. 10L'écho répète: Viens! viens!
  11. 11Il laisse tomber ses bras, stupéfait.
  12. 12Il l'éteint, l'obscurité est profonde.
  13. 13Il entre dans sa cabane, et tâte au hasard, partout.
  14. 14Il la trouve.
  15. 15Il va saisir le pain. D'autres pains se présentent.
  16. 16Il donne un coup de pied dans la table. Elle disparaît.
  17. 17Il respire largement.
  18. 18Il relève la tête, et trébuche contre un objet sonore.
  19. 19Il mouille son doigt, et frotte.
  20. 20Il allume sa torche, et examine la coupe.
  21. 21Il fait sauter la médaille d'un coup d'ongle.
  22. 22Il lâche la torche pour embrasser le tas; et tombe par terre sur la poitrine.
  23. 23Il se relève. La place est entièrement vide.
  24. 24Il tremble de tous ses membres.
  25. 25Il s'applique un cinglon vigoureux.
  26. 26Il recommence.
  27. 27Il se flagelle avec furie.
  28. 28L'ENFANT répond:
  29. 29C'est que je me nourris de choses amères!
  30. 30Il sait tout!
  31. 31Il a été ordonné illégalement par sept évêques!
  32. 32Il a brûlé, par vengeance, la maison d'Arsène!
  33. 33Il faudrait beaucoup de temps pour te répondre!
  34. 34IV
  35. 35C'est le Diable qui a fait le monde!
  36. 36Il compte sur ses doigts.
  37. 37L'homme régénéré par le baptême est impeccable!
  38. 38Il est mort, Montanus.
  39. 39Il était debout. La sueur coulait sur son visage. Le vent faisait claquer son manteau.
  40. 40Il m'a comblé de ses dons. Aucune d'ailleurs ne l'aime autant,--et n'en est plus aimée!
  41. 41C'était l'époux d'Acharamoth repentie!
  42. 42C'était Sem, fils de Noé!
  43. 43C'était Melchisédech!
  44. 44Il en a pris l'apparence! il a simulé la Passion.
  45. 45C'est un développement du Père!
  46. 46Il fut d'abord dans Adam, puis dans l'homme!
  47. 47Il n'est Dieu que depuis son baptême!
  48. 48Il habite le soleil!
  49. 49L'Évangile du Seigneur!
  50. 50L'Évangile d'Ève!
  51. 51L'Évangile de Thomas!
  52. 52L'Évangile de Judas!
  53. 53Il reparaît, lui-même, quand nous l'appelons! c'est l'heure! Viens!
  54. 54Il monte un escalier complètement obscur;--et après bien des marches, il arrive devant une porte.
  55. 55L'INSPIRÉ
  56. 56L'INSPIRÉ
  57. 57d'un ton plaintif:
  58. 58L'INSPIRÉ
  59. 59L'INSPIRÉ
  60. 60L'INSPIRÉ
  61. 61C'est toi! c'est toi!
  62. 62Il demande:
  63. 63Il ne tenait qu'à moi, pourtant, de m'enfuir dans les montagnes!
  64. 64L'HOMME EN TUNIQUE NOIRE
  65. 65Il se tourne vers le vieillard:
  66. 66Il se jette sur un tombeau.
  67. 67Il a dit tout cela d'une voix monotone.
  68. 68Il abaisse lentement ses yeux vers les flammes qui montent, puis ajoute:
  69. 69L'ÉTRANGER (SIMON)
  70. 70Il hausse le vase d'airain.
  71. 71C'était moi! je t'ai retrouvée!
  72. 72d'un air furieux:
  73. 73Il lui donne ses mains à flairer. Elles sentent le cadavre. Antoine se recule.
  74. 74Il s'assoit, l'autre reste debout. Silence.
  75. 75Il a l'air d'un saint! Si j'osais ...
  76. 76d'une voix tonnante:
  77. 77C'est pourtant vrai, tout cela! J'y étais, moi!
  78. 78Il voulait m'accompagner, pour me servir d'interprète.
  79. 79Il y avait à Corinthe,
  80. 80Il rôdait vaguement autour des lits.
  81. 81C'était une terrible hardiesse, il faut avouer!
  82. 82Il se précipite vers la croix.
  83. 83Il s'approche à reculons du bord de la falaise, la dépasse, et reste suspendu.
  84. 84Il lève dans l'air sa haute main et reprend:
  85. 85d'une voix plaintive:
  86. 86Il saute, et disparaît dans le Nil.
  87. 87C'est un ancien Dieu des Chaldéens!
  88. 88Il a un maître, pourtant.
  89. 89Il aperçoit, en l'air, un cercle lumineux, posé sur des ailes horizontales.
  90. 90C'est
  91. 91Il voltige en criant:
  92. 92L'ARCHI-GALLE
  93. 93Il en reste à voir. Détourne-toi!
  94. 94Il la penche lentement sur l'ongle de son doigt.
  95. 95Il est écrasé sous les décombres.
  96. 96Il sombre dans les ténèbres.
  97. 97Il s'évanouit dans l'azur.
  98. 98Il se tue.
  99. 99Il reste moi!
  100. 100L'horreur que j'en ai m'en débarrassera pour toujours.--Oui!
  101. 101Il n'y a pas de but!
  102. 102Il a créé le monde pourtant, d'une seule fois, par sa parole!
  103. 103Il pleure.
  104. 104Il tâche de se soulever, puis retombe; et en claquant des dents:
  105. 105Il sanglote.
  106. 106Il se penche, et regarde le précipice.
  107. 107C'est moi qui te rends sérieuse; enlaçons-nous!
  108. 108Il allonge ses pattes, secoue les bandelettes de son front, et se couche sur le ventre.
  109. 109Ici, Chimère; arrête-toi!
  110. 110C'est toi, caprice indomptable, qui passe et tourbillonne!
  111. 111Il grogne.
  112. 112Il renverse son bois, d'où s'échappe une musique ineffablement douce.
  113. 113Il penche ses rameaux, d'où sortent des cris discordants; Antoine est comme déchiré.
  114. 114Il regarde par terre fixement.
  115. 115Il creuse la terre avec ses pattes, en criant comme un coq.
  116. 116Il se couche à plat ventre, s'appuie sur les deux coudes; et retenant son haleine, il regarde.

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