
français Édition
Littérature
Le Superbe Orénoque
Édition BooksWhale en français par Jules Verne
Une expédition au Venezuela transforme la recherche d’un père en voyage d’exploration.
- Aperçu
- Extrait du texte préparé
- Formats
- Lecteur en ligne, EPUB, PDF
- Accès
- Claim Bibliothèque
Introduction du livre
Le Superbe Orénoque
Jeanne de Kermor remonte l’Orénoque sous une identité déguisée pour retrouver son père disparu. Le fleuve et ses dangers deviennent le cadre d’une quête familiale.
Édition BooksWhale
Préparation de cette édition
Cette édition repose sur un texte du domaine public et a été préparée par BooksWhale pour la lecture numérique.
Base du domaine public
Pourquoi cette édition peut être partagée
The original work is a public-domain classic by Jules Verne, who died in 1905.
Lire l'aperçu
Extrait du texte préparé
Aperçu sélectionné depuis le texte de lecture préparé.
Chapitre d'aperçuFull textLire l'aperçu
Le Superbe Orénoque
Jules Verne
Première partie
Chapitre d'aperçuIAperçu
M. Miguel et ses deux collègues « Il n’y a vraiment pas apparence de raison que cette discussion puisse prendre fin… dit M. Miguel, qui cherchait à s’interposer entre les deux bouillants contradicteurs. — Eh bien… elle ne finira pas… répondit M. Felipe, du moins par le sacrifice de mon opinion à celle de M. Varinas… — Ni par l’abandon de mes idées au profit de M. Felipe ! » répliqua M. Varinas. Depuis déjà trois bonnes heures, ces deux entêtés savants disputaient, sans se rien céder, sur la question de l’Orénoque. Ce célèbre fleuve de l’Amérique méridionale, principale artère du Venezuela, se dirigeait-il, dans la première partie de son cours, de l’est à l’ouest, ainsi que l’établissaient les plus récentes cartes, ou ne venait-il pas du sud-ouest ? En ce cas, le Guaviare ou l’Atabapo n’étaient-ils pas considérés à tort comme des affluents ? « C’est l’Atabapo qui est l’Orénoque, affirmait énergiquement M. Felipe. — C’est le Guaviare », affirmait avec non moins d’énergie M. Varinas. Quant à M. Miguel, son opinion était celle qu’ont adoptée les géographes modernes. À leur avis, les sources de l’Orénoque sont situées en cette portion du Venezuela qui confine au Brésil et à la Guyane anglaise, de sorte que ce fleuve est vénézuélien sur tout son parcours. Mais en vain M. Miguel essayait-il de convaincre ses deux amis, qui se contredisaient d’ailleurs sur un autre point de non moindre importance. « Non, répétait l’un, l’Orénoque prend sa source dans les Andes colombiennes, et le Guaviare, que vous prétendez être un affluent, est tout bonnement l’Orénoque, colombien dans son cours supérieur, vénézuélien dans son cours inférieur. — Erreur, certifiait l’autre, c’est l’Atabapo qui est l’Orénoque et non le Guaviare. — Eh ! mes amis, répondit M. Miguel, j’aime mieux croire que l’un des plus beaux fleuves de l’Amérique n’arrose pas d’autre pays que le nôtre ! — Il ne s’agit pas d’une question d’amour-propre, répliqua M. Varinas, mais d’une vérité géographique. Le Guaviare… — Non… l’Atabapo ! » s’écria M. Felipe. Et les deux adversaires, qui s’étaient vivement levés, se regardèrent dans le blanc des yeux. « Messieurs… messieurs ! » répéta M. Miguel, excellent homme très conciliant de sa nature. Il y avait une carte suspendue au mur de la salle, alors troublée par les éclats de cette discussion. Sur cette carte, à grands points, se développait l’aire de neuf cent soixante-douze mille kilomètres superficiels de l’État hispano-américain du Venezuela. Combien l’avaient modifié les événements politiques depuis l’année (1499) où Hojeda, le compagnon du Florentin Amerigo Vespucci, débarquant sur le littoral du golfe de Maracaïbo, découvrait une bourgade bâtie sur pilotis au milieu des lagunes, et à laquelle il donnait le nom de Venezuela, ou « Petite Venise » ! Après la guerre de l’Indépendance, dont Simon Bolivar fut le héros, après la fondation de la capitainerie générale de Caracas, après cette séparation opérée en 1839 entre la Colombie et le Venezuela, — séparation qui fit de ce dernier une république indépendante, — la carte le représentait tel que l’établit le Statut fondamental. Des lignes coloriées séparaient le département de l’Orénoque en trois provinces : Varinas, Guyana, Apure. Le relief de son système orographique, les ramifications de son système hydrographique s’y accusaient nettement par des hachures multiples avec le réseau de ses fleuves et de ses rivières. On y voyait se développer sur la mer des Antilles sa frontière maritime depuis la province de Maracaïbo avec la ville de ce nom pour capitale, jusqu’aux bouches de l’Orénoque qui le séparent de la Guyane anglaise. M. Miguel regardait cette carte, laquelle, de toute évidence, lui donnait raison contre ses collègues Felipe et Varinas. Précisément, à la surface du Venezuela, un grand fleuve, minutieusement dessiné, traçait son élégant demi-cercle, et, aussi bien à sa première courbure, où un affluent, l’Apure, lui verse ses eaux, qu’à la seconde, où le Guaviare et l’Atabapo lui apportent celles des Cordillères andines, il était uniquement baptisé de ce magnifique nom d’Orénoque sur tout son parcours. Pourquoi donc MM. Varinas et Felipe s’obstinaient-ils à chercher les sources de ce cours d’eau dans les montagnes de la Colombie, et non dans le massif de la sierra Parima, voisine du mont Roraima, gigantesque borne militaire, haute de deux mille trois cents mètres, où s’appuient les angles de ces trois États du Sud-Amérique, le Venezuela, le Brésil, la Guyane anglaise ? Il est juste de le mentionner, ces deux géographes n’étaient pas seuls à professer pareille opinion. Malgré les assertions de hardis explorateurs qui remontèrent l’Orénoque presque jusqu’à sa source, Diaz de la Fuente en 1760, Bobadilla en 1764, Robert Schomburgk en 1840, malgré la reconnaissance opérée par le Français Chaffanjon, cet audacieux voyageur qui déploya le pavillon de la France sur les pentes de la Parima, toute suintante des premières gouttes d’eau de l’Orénoque, — oui ! malgré tant de constatations qui paraissaient être décisives, la question n’était pas résolue pour certains esprits tenaces, disciples de saint Thomas, aussi exigeants, en fait de preuves, que cet antique patron de l’incrédulité. Cependant, de prétendre que cette question passionnait la population à cette époque, en l’an 1893, ce serait s’exposer à être taxé d’exagération. Que, deux ans auparavant, elle eût pris intérêt à la délimitation des frontières, lorsque l’Espagne, chargée de l’arbitrage, fixa les limites définitives entre la Colombie et le Venezuela, soit. De même, s’il se fût agi d’une exploration ayant pour but de déterminer la frontière le long du Brésil. Mais sur deux millions deux cent cinquante mille habitants, qui comprennent trois cent vingt-cinq mille Indiens « apprivoisés » ou indépendants au milieu de leurs forêts et de leurs savanes, cinquante mille noirs, puis, mélangés par le sang, des métis, des blancs, des étrangers ou farangos anglais, italiens, hollandais, français, allemands, il est indubitable que c’était l’infime minorité qui pût s’acharner à cette thèse d’hydrographie. Dans tous les cas, il se trouvait au moins deux Vénézuéliens, le susdit Varinas pour revendiquer le droit du Guaviare, le susdit Felipe pour soutenir le droit de l’Atabapo, à s’appeler Orénoque, sans compter quelques partisans qui, le cas échéant, leur prêteraient main forte. Il ne faudrait pas croire, toutefois, que M. Miguel et ses deux amis fussent de ces vieux savants, encroûtés dans la science, au crâne dénudé, à la barbe blanche. Non ! savants, ils l’étaient et jouissaient tous les trois d’une considération méritée, qui dépassait les bornes de leur pays. Le plus âgé, M. Miguel, avait quarante-cinq ans, les deux autres quelques années de moins. Hommes très vifs, très démonstratifs, ils ne démentaient pas leur origine basque, qui est celle de l’illustre Bolivar et du plus grand nombre des blancs dans ces républiques de l’Amérique méridionale, ayant parfois un peu de sang corse et de sang indien dans les veines, mais pas un seul globule de sang nègre. Ces trois géographes se rencontraient chaque jour à la bibliothèque de l’Université de Ciudad-Bolivar. Là, MM. Varinas et Felipe, si décidés qu’ils fussent à ne point la recommencer, se laissaient emporter dans une discussion interminable au sujet de l’Orénoque… Même après l’exploration si probante du voyageur français, les défenseurs de l’Atabapo et du Guaviare s’obstinaient dans leur dire. On l’a vu par les quelques répliques rapportées au début de cette histoire. Et la dispute allait, continuant de plus belle, en dépit de M. Miguel, impuissant à modérer les vivacités de ses deux collègues. C’était pourtant un personnage qui imposait avec sa haute taille, sa noble figure aristocratique, sa barbe brune à laquelle se mêlaient quelques poils argentés, l’autorité de sa situation, et le chapeau tromblon dont il se coiffait à l’exemple du fondateur de l’indépendance hispano-américaine. Et, ce jour-là, M. Miguel de répéter d’une voix pleine, calme, pénétrante : « Ne vous emportez pas, mes amis ! Qu’il coule de l’est ou de l’ouest, l’Orénoque n’en est pas moins un fleuve vénézuélien, le père des eaux de notre république… — Il ne s’agit pas de savoir de qui il est le père, répondit le bouillant Varinas, mais de qui il est le fils, s’il est né du massif de la Parima ou des Andes colombiennes… — Des Andes… des Andes ! » riposta M. Felipe, en haussant les épaules. Évidemment, ni l’un ni l’autre ne céderaient au sujet de l’acte de naissance de l’Orénoque, et ils s’entêteraient à lui attribuer chacun un père différent. « Voyons, chers collègues, reprit M. Miguel, désireux de les amener à se faire des concessions, il suffit de jeter les yeux sur cette carte pour reconnaître ceci : c’est que, d’où qu’il vienne, et surtout s’il vient de l’est, l’Orénoque forme une courbe très harmonieuse, un demi-cercle mieux dessiné que ce malencontreux zigzag que lui donneraient l’Atabapo ou le Guaviare… — Eh ! qu’importe que le dessin en soit harmonieux ou non… s’écria M. Felipe. — S’il est exact et conforme à la nature du territoire ! » s’exclama M. Varinas. Et, en effet, peu importait que les courbes fussent ou ne fussent pas artistement tracées. C’était une question purement géographique, non une question d’art. L’argumentation de M. Miguel portait à faux. Il le sentit bien. Aussi la pensée lui vint-elle de lancer dans la discussion un nouvel élément de nature à la modifier. À coup sûr, ce ne serait pas le moyen d’accorder les deux adversaires. Il est vrai, peut-être, comme des chiens déviés de leur voie, s’acharneraient-ils à la poursuite d’un troisième sanglier. « Soit, dit M. Miguel, et laissons de côté cette manière d’envisager la chose. Vous prétendez, Felipe, et avec quelle obstination ! que l’Atabapo, loin d’être un affluent de notre grand fleuve, est le fleuve lui-même… — Je le prétends. — Vous soutenez, Varinas, et avec quel entêtement ! que c’est, au contraire, le Guaviare qui serait l’Orénoque en personne… — Je le soutiens. — Eh bien, reprit M. Miguel, dont le doigt suivait sur la carte le cours d’eau en discussion, pourquoi ne vous tromperiez-vous pas tous les deux ?… — Tous les deux !… s’écria M. Felipe. — Un seul de nous se trompe, affirma M. Varinas, et ce n’est pas moi ! — Écoutez donc jusqu’au bout, dit M. Miguel, et ne répondez point avant d’avoir entendu. Il existe d’autres affluents que le Guaviare et l’Atabapo, qui versent leur apport à l’Orénoque, des tributaires d’une importance caractéristique et par leur parcours et par leur débit. Tels sont le Caura dans sa partie septentrionale, l’Apure et le Meta dans sa partie occidentale, le Cassiquiare et l’Iquapo dans sa partie méridionale. Les apercevez-vous là, sur cette carte ?… Eh bien, je vous le demande, pourquoi l’un de ces affluents ne serait-il pas l’Orénoque plutôt que votre Guaviare, mon cher Varinas, et que votre Atabapo, mon cher Felipe ? » C’était la première fois que cette proposition voyait le jour, et l’on ne peut s’étonner si les deux contradicteurs restèrent muets tout d’abord en l’entendant formuler. Comment, la question ne serait plus seulement entre l’Atabapo et le Guaviare ?… Comment, d’autres prétendants surgiraient à la voix de leur collègue ?… « Allons donc ! s’écria M. Varinas. Ce n’est pas sérieux, et ce n’est pas sérieusement que vous parlez, monsieur Miguel… — Très sérieusement, au contraire, et je trouve naturelle, logique et par conséquent admissible cette opinion que d’autres tributaires puissent se disputer l’honneur d’être le véritable Orénoque… — Vous plaisantez ! riposta M. Felipe. — Je ne plaisante jamais quand il s’agit de questions géographiques, répondit gravement M. Miguel. Il y a sur la rive droite du cours supérieur le Padamo… — Votre Padamo n’est qu’un ruisseau auprès de mon Guaviare ! riposta M. Varinas. — Un ruisseau que les géographes considèrent comme aussi important que l’Orénoque, répondit M. Miguel. Il y a sur la rive gauche le Cassiquiare… — Vot
Chapitre d'aperçuIIAperçu
Le sergent Martial et son neveu Le départ de ce trio de géographes, — un trio dont les exécutants ne parvenaient point à accorder leurs flûtes, — avait été fixé au 12 août, en pleine saison des pluies. La veille de ce jour, deux voyageurs, descendus à un hôtel de Ciudad-Bolivar, causaient dans la chambre de l’un d’eux, vers huit heures du soir. Une légère brise rafraîchissante entrait par la fenêtre, qui s’ouvrait sur la promenade de l’Alameda. En ce moment, le plus jeune de ces voyageurs venait de se lever, et dit à l’autre en français : « Écoute-moi bien, mon bon Martial, et, avant de prendre le lit, je te rappelle une dernière fois tout ce qui a été convenu entre nous avant notre départ. — Comme vous voudrez, Jean… — Allons, s’écria Jean, voilà que tu oublies déjà ton rôle dès les premiers mots ! — Mon rôle ?… — Oui… tu ne me tutoies pas… — C’est juste !… Satané tutoiement !… Que voulez-vous… non !… que veux-tu ?… le manque d’habitude… — Le manque d’habitude, mon pauvre sergent !… Y penses-tu ?… Voilà un mois que nous avons quitté la France, et tu m’as tutoyé pendant toute la traversée de Saint-Nazaire à Caracas. — C’est pourtant vrai ! répliqua le sergent Martial. — Et maintenant que nous sommes arrivés à Bolívar, c’est-à-dire au point où commence ce voyage qui nous réserve tant de joies… peut-être tant de déceptions… tant de douleurs… » Jean avait prononcé ces mots avec une émotion profonde. Sa poitrine se soulevait, ses yeux devenaient humides. Cependant il se maîtrisa, en voyant le sentiment d’inquiétude qui se peignit sur la rude figure du sergent Martial. Et, alors, il reprit en souriant, d’un ton câlin : « Oui… maintenant que nous sommes à Bolívar, il t’arrive d’oublier que tu es mon oncle et que je suis ton neveu… — Quelle bête je fais ! répondit le sergent Martial, en s’administrant une forte tape sur le front. — Non… mais tu te troubles, et, au lieu que ce soit toi qui veilles sur moi, il faudra que… Voyons, mon bon Martial, n’est-il pas d’usage qu’un neveu soit tutoyé par son oncle ?… — C’est l’usage. — D’ailleurs, est-ce que, depuis notre embarquement, je ne t’ai pas donné l’exemple en te disant tu ?… — Oui… et pourtant… tu n’as pas commencé trop… — Trop petit !… interrompit Jean en insistant sur la dernière syllabe de ce mot. — Oui… petit… petit ! répéta le sergent Martial, dont le regard s’adoucissait en se fixant sur son prétendu neveu. — Et n’oublie pas, ajouta celui-ci, que « petit » cela se dit pequeño en espagnol. — Pequeño , répéta de nouveau le sergent Martial. Bon, ce mot-là !… Je le sais, puis une cinquantaine d’autres encore… guère plus, malgré tout ce que j’ai pu y mettre d’attention ! — Oh ! la tête dure ! reprit Jean. Est-ce que chaque jour je ne t’ai pas fait réciter ta leçon d’espagnol pendant la traversée du Pereire … — Que veux-tu, Jean ?… C’est terrible pour un vieux soldat de mon âge, qui a parlé le français toute sa vie, d’apprendre ce charabia des Andalouses !… Vrai ! j’ai de la peine à m’espagnoliser, comme dit cet autre… — Cela viendra, mon bon Martial. — C’est même déjà venu pour la cinquantaine de mots dont j’ai parlé. Je sais demander à manger : « Deme usted algo de comer » ; à boire : « Deme usted de beber » ; à coucher : « Deme usted una cama » ; par où aller : « Enseñeme usted el camino » ; combien ça coûte : « Cuánto vale esto ? ». Et je sais dire merci : « Gracias ! » et bonjour : « Buenos días », et bonsoir : « Buenas noches », et comment vous portez-vous : « Comó esta usted ? ». Et je suis capable de jurer comme un Aragonais ou un Castillan… Carambi de carambo de caramba … — Bon… bon !… s’écria Jean, en rougissant un peu. Ce n’est pas moi qui t’ai appris ces jurons-là, et tu ferais mieux de ne pas les servir à tout propos… — Que veux-tu, Jean ?… Habitude d’ancien sous-off !… Toute ma vie j’ai lancé des nom d’un bonhomme, des nom d’un tonnerre !… et quand on ne l’assaisonne pas de quelques sacrediés, il me semble que la conversation manque de charme ! Aussi ce qui me plaît dans ce baragouin espagnol que tu parles comme une señora… — Eh bien, Martial ?… — Oui… entendu !… c’est que dans ce baragouin, il y a des jurons à revendre… presque autant que de mots… — Et ce sont ceux-là que tu as naturellement retenus le plus facilement… — J’en conviens, Jean, et ce n’est pas le colonel de Kermor, lorsque je servais sous ses ordres, qui m’aurait reproché mes tonnerre de Brest ! » Au nom du colonel de Kermor, on aurait pu voir s’altérer l’expressif visage du jeune garçon, tandis qu’une larme mouillait les paupières du sergent Martial. « Vois-tu, Jean, reprit-il, Dieu viendrait me dire : “Sergent, dans une heure tu serreras la main de ton colonel, mais je te foudroierai deux minutes après”, que je lui répondrais : ”C’est bien, Seigneur… prépare ta foudre et vise au cœur !” » Jean se rapprocha du vieux soldat, il lui essuya ses larmes, il regarda avec attendrissement ce bon être, rude et franche nature, capable de tous les dévouements. Et, comme celui-ci l’attirait sur sa poitrine, le pressait entre ses bras : « Il ne faut pas m’aimer tant que cela, mon sergent ! lui dit-il en le câlinant. — Est-ce que c’est possible ?… — Possible… et nécessaire… du moins devant le monde, quand on nous observe… — Mais quand on ne nous observe pas… — Libre à toi de me traiter avec plus de douceur, en prenant des précautions… — Ce sera difficile ! — Rien n’est difficile, lorsque c’est indispensable. N’oublie pas ce que je suis, un neveu qui a besoin d’être sévèrement traité par son oncle… — Sévèrement !… repartit le sergent Martial en levant ses grosses mains vers le ciel. — Oui… un neveu que tu as dû emmener avec toi dans ce voyage… parce qu’il n’y avait pas moyen de le laisser seul à la maison… de peur de quelque sottise… — Sottise ! — Un neveu dont tu veux faire un soldat comme toi… — Un soldat !… — Oui… un soldat… qu’il convient d’élever à la dure, et auquel tu ne dois pas ménager les corrections, quand il les mérite… — Et s’il n’en mérite pas ?… — Il en méritera, répondit Jean en souriant, car c’est un mauvais conscrit… — Un mauvais conscrit !… — Et lorsque tu l’auras corrigé en public… — Je lui demanderai pardon en particulier ! s’écria le sergent Martial. — Comme il te plaira, mon brave compagnon, à la condition que personne ne nous regarde ! » Le sergent Martial embrassa son neveu, après avoir fait observer que nul ne pouvait les voir dans cette pièce bien close de l’hôtel. « Et maintenant, mon ami, dit Jean, l’heure est venue de se coucher. Regagne ta chambre à côté, et je m’enfermerai dans la mienne. — Veux-tu que je veille la nuit à ta porte ?… demanda le sergent Martial. — C’est inutile… Il n’y a aucun danger… — Sans doute, mais… — Si c’est de cette manière que tu me gâtes dès le début, tu joueras bien mal ton rôle d’oncle féroce… — Féroce !… Est-ce que je puis être féroce envers toi ?… — Il le faut… pour écarter tous les soupçons. — Aussi… Jean, pourquoi as-tu voulu venir ?… — Parce que je le devais. — Pourquoi n’es-tu pas resté dans notre maison… là-bas… à Chantenay… ou à Nantes ?… — Parce que mon devoir était de partir. — Est-ce que je n’aurais pas pu entreprendre ce voyage tout seul ?… — Non. — Des dangers, c’est mon métier de les braver !… Je n’ai fait que cela toute ma vie !… Et, d’ailleurs, ils ne sont pas pour moi ce qu’ils seraient pour toi… — Aussi ai-je tenu à devenir ton neveu, mon oncle. — Ah ! si mon colonel avait pu être consulté là-dessus !… s’écria le sergent Martial. — Et comment ?… répondit Jean, dont le front s’obscurcit. — Non… c’était impossible !… Mais, après avoir obtenu à San-Fernando des renseignements certains, s’il nous est jamais donné de le revoir, que dira-t-il ?… — Il remerciera son ancien sergent de ce que celui-ci se sera rendu à mes prières, de ce qu’il aura consenti à me laisser entreprendre ce voyage !… Il te pressera dans ses bras en disant que tu as fait ton devoir, comme j’ai fait le mien ! — Enfin… enfin… s’écria le sergent Martial, tu m’auras tourné et retourné comme tu l’as voulu ! — C’est dans l’ordre, puisque tu es mon oncle, et qu’un oncle doit toujours obéir à son neveu… pas devant le monde, par exemple ! — Non… pas devant le monde… C’est la consigne ! — Et, maintenant, mon bon Martial, va dormir et dors bien. Demain nous devons embarquer dès la première heure sur le bateau de l’Orénoque, et il ne faut pas manquer le départ. Le sergent Martial et Jean de Kermor. — Bonsoir, Jean ! — Bonne nuit, mon ami, mon seul ami ! — À demain, et que Dieu nous protège ! » Le sergent Martial se dirigea vers la porte, l’ouvrit, la referma avec soin, s’assura que Jean tournait la clef et poussait le verrou à l’intérieur. Quelques instants il resta immobile, l’oreille appuyée contre le panneau. Il entendit Jean, qui, avant de se mettre au lit, faisait sa prière dont le murmure arriva jusqu’à lui. Puis, lorsqu’il eut la certitude que le jeune garçon était couché, il passa dans sa chambre, et sa seule prière — à lui — consista à dire en se frappant la tête du poing : « Oui !… que le Seigneur nous protège, car c’est diantrement raide tout de même ! » Quels sont ces deux Français ?… D’où viennent-ils ?… Quel motif les amène au Venezuela ?… Pourquoi se sont-ils résolus à jouer ce rôle d’oncle et de neveu ?… Dans quel but vont-ils prendre passage à bord de l’un des bateaux de l’Orénoque, et jusqu’où remonteront-ils le grand fleuve ?… À ces multiples questions, il est encore impossible de répondre d’une façon explicite. L’avenir le fera, sans doute, et, en réalité, l’avenir seul le peut faire. Toutefois voici ce qu’il était permis de déduire, d’après la conversation rapportée ci-dessus. C’étaient deux Français, deux Bretons, deux Nantais. S’il n’y a pas de doute sur leur origine, il y en a sur les liens qui les unissent, et il est moins facile de dire quelle situation ils ont l’un vis-à-vis de l’autre. Et, d’abord, qui était ce colonel de Kermor dont le nom revenait souvent entre eux et leur causait une si profonde émotion ? Dans tous les cas, ce jeune garçon ne paraît pas avoir plus de seize à dix-sept ans. Il est de taille moyenne et semble doué d’une constitution vigoureuse pour son âge. Sa figure est un peu sévère, triste même, lorsqu’il s’abandonne à ses pensées habituelles ; mais sa physionomie est charmante, avec le doux regard de ses yeux, le sourire de sa bouche aux petites dents blanches, la carnation chaude de ses joues, assez hâlées d’ailleurs par l’air vif des dernières traversées. L’autre de ces deux Français, — il est sur la limite de la soixantaine, — reproduit bien le type du sergent, du briscard d’autrefois, qui a servi tant que son âge lui a permis de rester au service. Ayant pris sa retraite comme sous-officier, il a servi sous les ordres du colonel de Kermor, lequel lui a même sauvé la vie sur le champ de bataille pendant cette guerre du second empire que termina le désastre de 1870-1871. C’est un de ces vieux braves qui restent dans la maison de leur ancien chef, dévoués et grondeurs, qui deviennent le factotum de la famille, qui voient élever les enfants, quand ils ne les élèvent pas eux-mêmes, qui les gâtent, quoi qu’on puisse dire, qui leur donnent leurs premières leçons d’équitation en les achevalant sur leurs genoux, et leurs premières leçons de chant en leur apprenant les fanfares du régiment. Le sergent Martial, malgré ses soixante ans, est encore droit et vigoureux. Endurci, trempé pour le métier de soldat, et sur lequel le froid et le chaud n’ont plus de prise, il ne cuirait pas au Sénégal et ne gèlerait pas en Russie. Sa constitution est solide, son courage à toute épreuve. Il n’a peur de rien, ni de personne, si ce n’est de lui-même, car il se défie de son premier mouvement. Haut de stature, maigre pourtant, ses membres n’ont rien perdu de leur force, et à l’âge qu’il a, il a conservé toute la raideur militaire. C’est un grognard, une vieille moustache, soit ! Mais, au demeurant, quelle bonne nature, quel excellent cœur, et que ne ferait-il pas pour ceux qu’il aime ! Il semble, d’ailleurs,
Table des matières
Dans cette édition
- 01Full text
- 02I
- 03II
- 04III
- 05IV
- 06V
- 07VI
- 08VII
- 09VIII
- 10IX
- 11X
- 12M
- 13XI
- 14XII
- 15XIII
- 16XIV
- 17MM.
- 18XV
- 19I
- 20M
- 21M
- 22M
- 23M
- 24M
- 25M
- 26M
- 27M
- 28M
- 29M
- 30M
- 31M
- 32M
- 33M
- 34M
- 35II
- 36M
- 37III
- 38IV
- 39V
- 40M
- 41M
- 42M
- 43M
- 44VI
- 45VII
- 46VIII
- 47IX
- 48X
- 49XI
- 50XII
- 51XIII
- 52M
- 53XIV
- 54M
Disponibilité linguistique
Autres langues
Aucune autre édition linguistique n'est encore publiée. Cette section les reliera lorsqu'elles seront disponibles.
Demander une autre langue