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Littérature

Sagesse

Édition BooksWhale en français par Paul Verlaine

Un recueil majeur de Verlaine, entre foi, remords, musicalité symboliste et poésie intérieure.

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Introduction du livre

Sagesse

Sagesse occupe une place centrale dans l’œuvre de Paul Verlaine. Le recueil réunit prière, repentir, mélancolie, chant intérieur et art musical du vers, offrant une porte d’entrée essentielle vers la poésie symboliste française et la crise spirituelle de la fin du XIXe siècle.

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Cette édition repose sur un texte du domaine public et a été préparée par BooksWhale pour la lecture numérique.

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Paul Verlaine est mort en 1896 et Sagesse a paru en 1880 ; ces dates confirment le statut de domaine public de cette édition française originale.

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Chapitre d'aperçuPart 1Lire l'aperçu

Sagesse

Paul Verlaine

I

I

Bon chevalier masqué qui chevauche en silence, Le Malheur a percé mon vieux cœur de sa lance.

Le sang de mon vieux cœur n’a fait qu’un jet vermeil, Puis s’est évaporé sur les fleurs, au soleil.

L’ombre éteignit mes yeux, un cri vint à ma bouche Et mon vieux cœur est mort dans un frisson farouche.

Alors le chevalier Malheur s’est rapproché, Il a mis pied à terre et sa main m’a touché.

Son doigt ganté de fer entra dans ma blessure Tandis qu’il attestait sa loi d’une voix dure.

Et voici qu’au contact glacé du doigt de fer Un cœur me renaissait, tout un cœur pur et fier Et voici que, fervent d’une candeur divine, Tout un cœur jeune et bon battit dans ma poitrine !

Or, je restais tremblant, ivre, incrédule un peu, Comme un homme qui voit des visions de Dieu.

Mais le bon chevalier, remonté sur sa bête, En s’éloignant, me fit un signe de la tête Et me cria (j’entends encore cette voix) : « Au moins, prudence ! Car c’est bon pour une fois. »

II

J’avais peiné comme Sisyphe Et comme Hercule travaillé Contre la chair qui se rebiffe.

J’avais lutté, j’avais baillé Des coups à trancher des montagnes, Et comme Achille ferraillé.

Farouche ami qui m’accompagnes, Tu le sais, courage païen, Si nous en fîmes des campagnes, Si nous avons négligé rien Dans cette guerre exténuante, Si nous avons travaillé bien !

Le tout en vain : l’âpre géante À mon effort de tout côté Opposait sa ruse ambiante, Et toujours un lâche abrité Dans mes conseils qu’il environne Livrait les clés de la cité.

Que ma chance fût male ou bonne, Toujours un parti de mon cœur Ouvrait sa porte à la Gorgone.

Toujours l’ennemi suborneur Savait envelopper d’un piège Même la victoire et l’honneur !

J’étais le vaincu qu’on assiège, Prêt à vendre son sang bien cher, Quand, blanche en vêtements de neige, Toute belle au front humble et fier, Une dame vint sur la nue, Qui d’un signe fit fuir la Chair.

Dans une tempête inconnue De rage et de cris inhumains, Et déchirant sa gorge nue, Le Monstre reprit ses chemins Par les bois pleins d’amours affreuses, Et la dame, joignant les mains : — « Mon pauvre combattant qui creuses, Dit-elle, ce dilemme en vain, Trêve aux victoires malheureuses !

Il t’arrive un secours divin Dont je suis sûre messagère Pour ton salut, possible enfin ! » — « Ô ma Dame dont la voix chère Encourage un blessé jaloux De voir finir l’atroce guerre, Vous qui parlez d’un ton si doux En m’annonçant de bonnes choses, Ma Dame, qui donc êtes-vous ? » — J’étais née avant toutes causes Et je verrai la fin de tous Les effets, étoiles et roses.

En même temps, bonne, sur vous, Hommes faibles et pauvres femmes, Je pleure, et je vous trouve fous !

Je pleure sur vos tristes âmes, J’ai l’amour d’elles, j’ai la peur D’elles, et de leurs vœux infâmes ! « Ô ceci n’est pas le bonheur, Veillez, Quelqu’un l’a dit que j’aime, Veillez, crainte du Suborneur, « Veillez, crainte du Jour suprême !

Qui je suis ? me demandais-tu.

Mon nom courbe les anges même ; « Je suis le cœur de la vertu, Je suis l’âme de la sagesse, Mon nom brûle l’Enfer têtu ; « Je suis la douceur qui redresse, J’aime tous et n’accuse aucun, Mon nom, seul, se nomme promesse, « Je suis l’unique hôte opportun, Je parle au Roi le vrai langage Du matin rose et du soir brun, « Je suis la Prière , et mon gage C’est ton vice en déroute au loin ;

Chapitre d'aperçuPart 2Aperçu

Vous voici rois de France ! À votre tour ! (Rois à plusieurs d’une France postiche, Mais rois de fait et non sans quelque amour D’un trône lourd avec un budget riche.)

À l’œuvre, amis petits ! Nous avons droit De vous y voir, payant de notre poche, Et d’être un peu réjouis à l’endroit De votre état sans peur et sans reproche.

Sans peur ? Du maître ? Ô le maître, mais c’est L’Ignorant-chiffre et le Suffrage-nombre, Total, le peuple, « un âne » fort « qui s’est Cabré », pour vous espoir clair, puis fait sombre.

Cabré comme une chèvre, c’est le mot.

Et votre bras, saignant jusqu’à l’aisselle, S’efforce en vain : fort comme Béhémot, Le monstre tire… et votre peur est telle Quand l’âne brait, que le voilà parti Qui par les dents vous boute cent ruades En forme de reproche bien senti…

Courez après, frottant vos reins malades !

Ô Peuple, nous t’aimons immensément :

N’es-tu donc pas la pauvre âme ignorante En proie à tout ce qui sait et qui ment ?

N’es-tu donc pas l’immensité souffrante ?

La charité nous fait chercher tes maux, La foi nous guide à travers tes ténèbres.

On t’a rendu semblable aux animaux, Moins leur candeur, et plein d’instincts funèbres.

L’orgueil t’a pris en ce quatre-vingt-neuf, Nabuchodonosor, et te fait paître, Âne obstiné, mouton buté, dur bœuf, Broutant pouvoir, famille, soldat, prêtre !

Ô paysan cassé sur tes sillons, Pâle ouvrier qu’esquinte la machine, Membres sacrés de Jésus-Christ, allons, Relevez-vous, honorez votre échine, Portez l’amour qu’il faut à vos bras forts, Vos pieds vaillants sont les plus beaux du monde, Respectez-les, fuyez ces chemins tors, Fermez l’oreille à ce conseil immonde, Redevenez les Français d’autrefois, Fils de l’Église, et dignes de vos pères !

Ô s’ils savaient ceux-ci sur vos pavois, Leurs os sueraient de honte aux cimetières. — Vous, nos tyrans minuscules d’un jour (L’énormité des actes rend les princes Surtout de souche impure, et malgré cour Et splendeur et le faste, encor plus minces), Laissez le règne et rentrez dans le rang.

Aussi bien l’heure est proche où la tourmente Vous va donner des loisirs, et tout blanc L’avenir flotte avec sa Fleur charmante Sur la Bastille absurde où vous teniez La France aux fers d’un blasphème et d’un schisme, Et la chronique en de cléments Téniers Déjà vous peint allant au catéchisme.

XIII

Prince mort en soldat à cause de la France, Âme certes élue, Fier jeune homme si pur tombé plein d’espérance, Je t’aime et te salue !

Ce monde est si mauvais, notre pauvre patrie Va sous tant de ténèbres, Vaisseau désemparé dont l’équipage crie Avec des voix funèbres, Ce siècle est un tel ciel tragique où les naufrages Semblent écrits d’avance…

Ma jeunesse, élevée aux doctrines sauvages, Détesta ton enfance, Et plus tard, cœur pirate épris des seuls côtes Où la révolte naisse, Mon âge d’homme, noir d’orages et de fautes, Abhorrait ta jeunesse.

Maintenant j’aime Dieu dont l’amour et la foudre M’ont fait une âme neuve, Et maintenant que mon orgueil réduit en poudre, Humble, accepte l’épreuve, J’admire ton destin, j’adore, tout en larmes Pour les pleurs de ta mère, Dieu qui te fit mourir, beau prince, sous les armes, Comme un héros d’Homère.

Et je dis, réservant d’ailleurs mon vœu suprême Au lys de Louis Seize :

Napoléon qui fus digne du diadème, Gloire à ta mort française !

Et priez bien pour nous, pour cette France ancienne, Aujourd’hui vraiment « Sire », Dieu qui vous couronna, sur la terre païenne, Bon chrétien, du martyre !

Chapitre d'aperçuPart 3Aperçu

Mais ce que j’ai, mon Dieu, je vous le donne.

II

Je ne veux plus aimer que ma mère Marie.

Tous les autres amours sont de commandement.

Nécessaires qu’ils sont, ma mère seulement Pourra les allumer aux cœurs qui l’ont chérie.

C’est pour Elle qu’il faut chérir mes ennemis, C’est par Elle que j’ai voué ce sacrifice, Et la douceur de cœur et le zèle au service, Comme je la priais, Elle les a permis.

Et comme j’étais faible et bien méchant encore.

Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins.

Elle baissa mes yeux et me joignit les mains.

Et m’enseigna les mots par lesquels on adore.

C’est par Elle que j’ai voulu de ces chagrins, C’est pour Elle que j’ai mon cœur dans les cinq Plaies, Et tous ces bons efforts vers les croix et les claies, Comme je l’invoquais, Elle en ceignit mes reins.

Je ne veux plus penser qu’à ma mère Marie, Siège de la sagesse et source des pardons, Mère de France aussi, de qui nous attendons Inébranlablement l’honneur de la patrie.

Marie Immaculée, amour essentiel.

Logique de la foi cordiale et vivace, En vous aimant qu’est-il de bon que je ne fasse, En vous aimant du seul amour, Porte du ciel ?

III

Vous êtes calme, vous voulez un vœu discret, Des secrets à mi-voix dans l’ombre et le silence, Le cœur qui se répand plutôt qu’il ne s’élance, Et ces timides, moins transis qu’il ne paraît.

Vous accueillez d’un geste exquis telles pensées Qui ne marchent qu’en ordre et font le moins de bruit.

Votre main, toujours prête à la chute du fruit, patiente avec l’arbre et s’abstient de poussées.

Et si l’immense amour de vos commandements Embrasse et presse tous en sa sollicitude, Vos conseils vont dicter aux meilleurs et l’étude Et le travail des plus humbles recueillements.

Le pécheur, s’il prétend vous connaître et vous plaire, Ô vous qui nous aimant si fort parliez si peu.

Doit et peut, à tout temps du jour comme en tout lieu, Bien faire obscurément son devoir et se taire.

Se taire pour le monde, un pur sénat de fous, Se taire sur autrui, des âmes précieuses, Car nous taire vous plaît, même aux heures pieuses, Même à la mort, sinon devant le prêtre et vous.

Donnez-leur le silence et l’amour du mystère, Ô Dieu glorifieur du bien fait en secret, À ces timides moins transis qu’il ne paraît.

Et l’horreur, et le pli des choses de la terre.

Donnez-leur, ô mon Dieu, la résignation.

Toute forte douceur, l’ordre et l’intelligence.

Afin qu’au jour suprême ils gagnent l’indulgence De l’Agneau formidable en la neuve Sion, Afin qu’ils puissent dire : « Au moins nous sûmes croire », Et que l’Agneau terrible, ayant tout supputé, Leur réponde : « Venez, vous avez mérité.

Pacifiques, ma paix, et, douloureux, ma gloire. »

III

I

Désormais le Sage, puni Pour avoir trop aimé les choses, Rendu prudent à l’infini, Mais franc de scrupules moroses, Et d’ailleurs retournant au Dieu Qui fit les yeux et la lumière, L’honneur, la gloire, et tout le peu Qu’a son âme de candeur fière, Le Sage peut dorénavant Assister aux scènes du monde, Et suivre la chanson du vent.

Et contempler la mer profonde.

Il ira, calme, et passera Dans la férocité des villes, Comme un mondain à l’Opéra Qui sort blasé des danses viles.

Même, — et pour tenir abaissé L’orgueil, qui fit son âme veuve.

Il remontera le passé.

Table des matières

Dans cette édition

  1. 01Part 1
  2. 02Part 2
  3. 03Part 3
  4. 04Part 4

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